ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul
Parution mars 2019 http://www.lepythagore.com
ROMAN N° 10 La carte à jouer

Parution Mars 2020 http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 11 La chair salée À paraître

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.


Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt! En attente de publication
ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour Parution Septembre 2019 http://www.lepythagore.com

 

LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR

 

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........................ ............ET MON CŒUR DE BATTRE

COMME UN JOLI P’TIT TAMBOUR


Christian Moriat

 

CHAPITRE 17

PRÉPARATIFS


Nous sommes le 24 décembre. Il a neigé toute la nuit. Le matin, au réveil, un épais tapis a camouflé les toits. Et comme les voitures sont rares, à part les traces de pas aux abords des trottoirs, qui ne sont pas larges, rien n’est venu ternir le milieu de la chaussée – les riverains préférant longer les murs pour se rattraper, en cas de glissades.
Avec Miette, nous en profitons pour décorer le sapin. Vu que nous sommes en vacances.

Guirlandes, boules et étoiles, sont les décorations du Noël de l’an dernier. Elles sont un peu défraîchies. Mais on s’en contentera.
Pour les compléter, nous fabriquons des étoiles en carton que nous recouvrons de papier argenté. Celui que j’avais mis de côté durant toute l’année – ça en fait des goûters et des tablettes de chocolat-à-croquer ! –. Ensuite, nous faisons main basse sur le paquet de coton hydrophile de ma mère. Pour imiter les flocons.

Ainsi habillé, notre arbre a fière allure. Il n’est pas très grand. Mais il a de la classe. Et il sera encore plus beau, dès qu’on aura allumé les bougies dressées au bout des rameaux. Et comme elles sont de toutes les couleurs, l’effet sera irrésistible.
Mais, pour l’illumination, il va falloir attendre un peu.

Ensuite, avec quelques santons, retrouvés dans une boîte à chaussures, un peu de paille, deux, trois branchettes, des planches de bois et quelques pointes, nous construisons une crèche.
Comme nous n’avons pas de papier-rocher, nous peignons des feuilles de papier journal en marron foncé, que nous aspergeons de fines taches de couleur. Une fois sec, nous le froissons pour lui donner un aspect plus « accidenté ».

– Qu’est-ce que tu fais ?
La petite en termine avec le dessin d’un grand oiseau blanc. Le même qui nous avait tant ému, dans les bois. Il est superbe, avec ses ailes déployées. On a l’impression qu’il va s’envoler.
– Accroche-le, sur le sapin. Tout en haut.
Grimpé sur une chaise, je m’exécute. En bas, ma petite camarade me souffle ses consignes :
– Redresse-le. Il n’est pas droit.

Une fois celui-ci mis en place, je descends de mon perchoir. Puis nous nous reculons pour juger de l’effet.
– Vous avez bien travaillé. Il est superbe cet aigle.
C’est maman qui vient d’entrer. Elle est de retour de commissions.
Miette lui explique que ce n’est pas un aigle. Mais l’oiseau de Noël. Celui que nous avons rencontré aux Varennes. Et qui exauce les vœux des enfants.
Ma mère reconnaît que c’est une bonne idée de l’avoir représenté. Car, s’il a les pouvoirs qu’elle lui prête, il y en a un, à la maison, qui va être heureux. À son retour de la messe de minuit.
Puis, elle nous demande de l’aider.

Une fois déchaussée et après avoir retiré son écharpe et son manteau, elle enfile son tablier. Pendant que je retire les courses de son cabas. Celui qu’elle vient de rapporter. Et qui déborde de provisions de toutes sortes.
Une bouteille de vin fin, des épices, du sucre, de la farine, du beurre et des œufs… Que de choses ! Je n’ai jamais rien vu de tel ! Qu’est-ce qui se passe?
Je ne sais pas ce qu’elles ont, mais les « femmes » sont bizarres, aujourd’hui. Jamais, depuis la mort de mon père, jamais, en effet, la maison n’a connu une telle effervescence. Celle-ci s’était endormie… doucement... tout doucement. Je croyais finies les chansons. Les rires et les jeux aussi. Tandis qu’autrefois, maman et papa ne donnaient pas leur part au chat. Ma mère surtout qui aimait tant danser aux bras de son Edmond.
À présent, seul le son du tambour – le mien – résonne de temps en temps dans la cour. Et encore….! Quand maman s’absente.

Oh ! Je n’en reviens pas. Elle vient de mettre la radio ! Ça fait bien longtemps que je ne l’avais pas entendue. Je suis même étonné qu’elle marche encore – la ligne verte des programmes ayant été définitivement figée sur Radio Luxembourg.
Et la chorale des petits chanteurs à la croix de bois, dirigée par Monseigneur Maillet, de résonner dans la pièce:
« Oh ! quand j'entends chanter Noël
J'aime revoir mes joies d'enfant… »
Et maman de faire le contre-chant, bientôt accompagnée de Miette :
« …Le sapin scintillant, la neige d'argent
Noël mon beau rêve blanc… »

Est-ce qu’elles auraient perdu la tête, toutes les deux ? Leur comportement m’intrigue. Ma mère est d’humeur joyeuse. Je l’ai rarement vue comme ce soir. Ce n’est plus maman. C’est Arlette. La jeune femme d’autrefois. Toujours contente et à la gaieté si communicative. Celle dont j’étais si fier qu’elle soit ma mère.
Quant à Miette, elle ne tient pas en place.
– Laisse-moi préparer les gâteaux, fait la première, en répondant évasivement à mes questions. Vous, vous allez préparer le vin chaud. Voici la recette.

Du vin chaud ? Pour qui ? Pour quoi ? Ce n’est pas ma mère et moi qui allons le boire. Vu que je n’y aurai pas droit. Alors…
À toutes mes questions, maman me répond d’une manière évasive. Quant à Miette, elle trouve que je parle trop.

Je débouche la bouteille. La petite verse le vin dans le récipient de la cocotte-minute. Puis, recette posée entre nous deux, sur la table, il n’y a plus qu’à suivre les directives. La petite, armée d’un crayon à papier, se charge de cocher d’une croix, les étapes franchies: le vin rouge (une croix), le sucre (250g – une croix), les zestes d’orange et de citron (etc…), les bâtons de cannelle, les étoiles d’anis, les clous de girofle, les morceaux de gingembre émincés – C’est quoi émincés ?
– Coupés en tranches fines !
Puis, avec une grosse cuillère en bois, on mélange, on mélange. Maman allume le réchaud. Elle met un couvercle… Bientôt, les spirales sont rouges vifs. Ça bout.
– On retire ?
– Encore cinq minutes. Le temps que ça frémisse.

Enfin ! La préparation est prête. Satisfaite, la petite bat des mains.
– On peut goûter ?
– Ce n’est pas pour les enfants. (C’est bien ce que je pensais. Elle attend du monde. Mais rien que des adultes.)
– Un cuillerée. Juste une.
– Bon. Je veux bien…mais tout à l’heure. Il faut laisser le temps aux arômes de se déposer, conclut ma mère, en soulevant le couvercle. Pour respirer la bonne odeur.
Hum ! Qu’est-ce que ça sent bon !
– On remettra un petit coup la cocotte, sur la plaque. Quand on reviendra de la messe. On en aura bien besoin. L’église va être une glacière.

Sur la toile cirée, maman, armée d’un grand rouleau à pâtisserie, étale la pâte qu’elle vient de préparer. À nous, les enfants d’imprimer des formes, à l’aide d’emporte-pièces aux motifs géométriques. Il y a des ronds, des carrés, puis des cœurs, des lunes, des étoiles et des petits bonshommes. J’aime bien ce travail-là. Il suffit d’appuyer dessus fortement pour les découper. Et les déposer sur une grande plaque beurrée.
– Il manque des oiseaux, que je fais remarquer.
– C’est vrai. On va les faire nous-mêmes, décide la petite.
– N’allez pas couper ma toile cirée, s’inquiète ma mère.
Pas de souci. Avec le dos d’une lame de couteau, Miette dessine adroitement un oiseau. Le même que celui quelle m’a fait accrocher en haut du sapin. Le même qu’on a vu dans la forêt.
Et moi de lui emboîter le pas, ravi par son initiative... jusqu’à épuisement de la pâte. Même qu’il en reste. Et qu’on en profite, quand maman a le dos tourné.
Puis, une fois notre tâche terminée, c’est une nuée d’oiseaux que la maîtresse de maison met à cuire dans le four de sa cuisinière.

Une demi-heure plus tard, un délicieux parfum de pâtisserie se répand dans la pièce.
– À ce soir, à l’église ! me dit ma petite camarade, après avoir enfilé ses moufles et son manteau. Avant de s’en aller.
– À ce soir !

 

CHAPITRE 18

LA MESSE DE MINUIT


En entrant dans la petite église en bois1, c’est un éblouissement total. Les lustres brillent de tous leurs cristaux. Et la lumière des cierges fait ressortir l’or des chandeliers, du tabernacle et des objets du culte. Tandis que des vapeurs d’encens couvrent de brume le chœur du saint lieu. Rendant une atmosphère étrange, favorable à la prière. Et en attente de miracles. C’est beau.
Justement, la beauté, parlons-en…

Avec Miette on joue souvent à « Et si c’était… ». Par exemple, elle dit : « Et si c’était un arbre, ce serait un tilleul», « Et si c’était une couleur, ce serait ceci ou cela… », « Et si c’était … ». Quant à moi, je dois deviner de qui ou de quoi il s’agit. Ce jeu-là, on l’appelle « Le jeu des Énigmes. »
Mais la beauté ? Ce serait quoi… ? Qu’est-ce ce qu’on peut dire à son sujet ? Vu que la beauté est belle comme un rêve. Qu’elle n’a pas d’ombres ? contrairement à la laideur ?. Et qu’elle a le visage de la lumière.
Or, pour les rêves, on ne peut pas dire « Et si c’était… ». Car, on ne les compare pas. Vu qu’ils sont uniques. Comme quoi, le beau, c’est bien une Énigme. Il est. C’est tout.
C’est un peu juste comme définition. Mais il n’y a en pas d’autres. Sauf que le beau est si beau, qu’il fait parfois venir les larmes aux yeux. Et c’est mon cas, ce soir.

Ici, en effet, tout est calme, luxe et splendeur. L’heure s’y prête. Il est minuit. Et pour nous, c’est inhabituel.
La neige, qui s’est remise à tomber, feutre les bruits du dehors comme ceux du dedans. Nous coupant totalement du monde extérieur –. J’ai déjà ressenti cette impression. C’était dans la clairière de l’oiseau. Dans les bois des Varennes. Quand on était allé couper les sapins – là aussi, c’était merveillleux.
La paix est en nous. Et les cœurs se font légers… légers.

Oubliés les Vergeot et sa bande de vauriens ! Je suis bien. Et j’ai le sentiment d’appartenir à une seule et même famille. Celle de mon village.
Madame Beaulieu s’applique à l’harmonium. Elle joue des chants de Noël. Avec beaucoup de conviction.
Dans les travées, les fidèles échangent de silencieuses poignées de mains. Et parlent à voix basse pour ne pas blesser le silence.
La communauté entière est en attente. Comme chaque année, elle est au rendez-vous. Une fois de plus, va se renouveler le mystère. Celui de la Nativité. Bientôt la lumière va nous être révélée. Et c’est un enfant qui va nous l’apporter. En même temps que ces fabuleux Trésors que sont l’amour et l’espérance.

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1. L’église Saint Pierre de Vendeuvre-sur-Barse (10) ayant été partiellement incendiée lors d’un bombardement en 1 940, un second édifice religieux, tout en bois, avait été érigé à côté, en attendant la restauration de la première. Celle-ci fut réouverte au culte en 1 963.


– Venez ! Mes parents vous ont réservé une place à côté de nous.
Miette me prend par la main.
– Vas-y, fait ma mère gênée.
– Vous aussi, ajoute ma petite camarade.
Plus loin, là-bas, madame Guiberler nous envoie des signes. « Approchez ! », fait-elle de son doigt ganté. Accompagnant son geste d’un gracieux mouvement de tête. « Approchez ! »

Contraints de lui obéir, nous remontons l’allée centrale. Maman est plus morte vive, qui s’assoit à côté de l’épouse de l’entrepreneur en bonneterie. Après avoir balbutié des mots incompréhensibles – ne sachant plus où se mettre, elle, qui n’est pas bien grosse, se fait encore plus petite qu’elle n’est.
Il n’y a que moi pour être à l’aise. Je suis à côté de ma petite amie. Et le ciel peut s’effondrer, je ne changerais pas ma place pour un empire. C’est un très grand bonheur.

Monsieur le curé vient d’arriver. Accompagné de quatre enfants de chœur… L’office peut débuter.
Après nous avoir bénis, il psalmodie…

« Deus, qui salútis ætérnæ, beátæ Mariæ virginitáte fecúnda, humáno géneri præmia præstitísti… »
La langue est celle des anges. Je voudrais bien la comprendre. Parce que, pour l’instant, je n’en saisis pas un traître mot. Mais je sais que je l’apprendrai plus tard. Si je vais un jour au paradis.
De toute façon, on ne nous demande pas de la savoir. Mais de la sentir – un peu comme le tambour de maman–. Et je peux dire que ce soir, ce langage me parle davantage que les autres jours.
Et je pense à mon père, qui est là-haut. Parce que lui, c’est tout le temps qu’il l’utilise.
.
« Pater noster, qui es in caelis sanctificetur nomen tuum… »
Je regarde Miette, qui suit sa messe, sur son paroissien. Puis, bercé par le rythme monotone et le ronron des prières et des orémus où aucun mot ne dépasse, mon esprit s’évade loin, au royaume des blancs paradis. À l’endroit où la neige ne fond jamais.
« Ave Maria, gratia plena Dominus tecum. Benedicta tu in mulieribus… »
– Fais une petite prière pour papa, me souffle ma mère.
Je lui réponds que c’est déjà fait. Car je sais qu’il est près de nous. Et qu’il nous regarde. Puis, chloroformé par tant de douceur, je m’assoupis. Jusqu’au moment où le chœur de chant entonne d’une voix joyeuse :
« Les anges dans nos campagnes
Ont entonné l'hymne des cieux,
Et l'écho de nos montagnes
Redit ce chant mélodieux

Gloria in excelsis Deo
Gloria in excelsis Deo »
Et ma voix de rejoindre celle plus fluette de ma petite amie – j’aime tant cet air-là !

Puis le prêtre de prononcer le rituel « Alléluia ! Un enfant nous est né. Répandez autour de vous la nouvelle ! La joie est dans nos cœurs. Allez en paix ! Alléluia !», qui marque la fin de l’office… Le tout se perdant dans un joyeux déchaînement de cloches. Pour annoncer au tout Vendeuvre endormi, ce fabuleux évènement.
Ce ne sont alors que sourires. Et bruits de chaises maltraitées. Pendant que monsieur et madame Guiberler nous embrassent. En nous souhaitant un joyeux Noël.
C’est cela le véritable miracle de minuit. Où il n’y a plus ni ouvrière, ni patron. L’amour et la fraternité ayant fait tomber la hiérarchie.
Et Miette, ma chère petite Miette de me prendre par le cou. Mêlant ses jolies boucles blondes à mes cheveux plats et « engominés ».

– C’est le moment, qu’elle me glisse à l’oreille.
– Quel moment ?
– Le moment d’aller chez toi, qu’elle ajoute, en me prenant par le bras.
– Parce que tu veux…
– Je voudrais voir ce que le père Noël t’a apporté.
– Tu vas être déçue.

Comme c’est curieux ! Maman a disparu. Je ne l’ai même pas vu partir.
– Elle s’est dépêchée de rentrer. Elle a dit qu’elle avait froid, m’explique son père.

CHAPITRE 19

LE MIRACLE DE L’OISEAU


– Au revoir monsieur ! Au revoir madame !
– On ne va pas se quitter comme ça, fait monsieur Guiberler. Ta mère nous a demandé de te raccompagner.

C’est curieux ! On est Place de la Mairie. Au 5 de la rue Saint Pierre. Devant leur maison. Et ils ne veulent pas rentrer ?
Puis, pourquoi « me raccompagner… »? La petite et moi, on est assez grands. Qu’est-ce que cela veut dire ? La rue Des Perches est à trois cents mètres de là. Et je défie la mère de la petite de pouvoir la monter. Avec le verglas – l’épouse du bonnetier étant plus élégante que sportive.
La neige s’est arrêtée de tomber. C’est vrai. Mais à minuit et demi du matin, en plein hiver, il ne fait pas bon se promener – Miette, passe encore, elle est jeune, elle –. En plus, il fait froid. Et on a beau porter des bottes, on marche mal. Même qu’on a délaissé le trottoir au profit de la chaussée, plus praticable.
D’ailleurs, la mère de la petite a déjà failli tomber. Heureusement ! Son mari est là pour la retenir. Depuis, ils avancent « à petits pas de Japonais ». En se tenant pas le bras.

Nous poursuivons notre route…
Fument les haleines. Fume la Barse1. Fument les cheminées et le globe chaud des réverbères. Le tout Vendeuvre s’est métamorphosé en un gigantesque fumoir.
– Joyeux Noël, madame Guiberler !
– Bonsoir monsieur Joseph.
– Bonsoir, bonsoir.
Les paroissiens se dépêchent de rentrer. Pour réveillonner. Certains ont des lampes électriques – on dirait des vers luisants –. Pourtant, on y voit clair comme en plein jour.

Toc, toc, toc !
– Entrez ! Entrez !
C’est ma mère qui nous accueille. Sourire aux lèvres.
– Venez vite vous réchauffer. Que c’est dommage ! Le Père Noël était là. À l’instant. Il vient juste de partir.
Qu’est-ce que ça signifie ? Le sapin est tout illuminé. Et une bonne odeur de vin chaud parfume la cuisine.
Que c’est beau !
– Oh ! Tu as vu sous le sapin ?
C’est Miette qui vient de parler…

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1. Rivière qui traverse la ville de Vendeuvre-sur-Barse (10)


Dans mes souliers, il y a l’habituelle orange et son sabot en chocolat. Avec son petit Jésus de sucre rose. Je suis content. L’orange est enveloppée dans un joli papier de soie.
– Sens !
– Ça sent bon, fait la petite, le nez sur le fruit.
Une fois de plus, le miracle de Noël s’est accompli.
C’est alors que… soudain!
– Oh !
La porte d’entrée a claqué. Tout le monde sursaute. La faute à un courant d’air. Maman ayant laissé la fenêtre du salon entrouverte, derrière les volets fermés – pour « enlever les odeurs », qu’elle m’apprendra plus tard.

Mais… l’oiseau… – l’oiseau de Noël que Miette a dessiné, et que j’ai accroché à la cime du sapin – le voilà envolé… ! Même qu’il plane au-dessus de nos têtes… Semble hésiter… Effectue un quart de tour au-dessus de la suspension… Pour finalement faire un atterrissage gracieux sur… Non ! Je n’y crois pas… ! Sur un petit tambour, déposé, à droite près de la crèche… Il était un peu dans l’ombre. C’est pour cela que je ne l’avais pas vu !

Mon Dieu ! Mon Dieu ! Il est bleu. Il est jaune. Il est rouge. Il est… superbe. Avec ses losanges tout en couleurs. Et ses deux baguettes jaunes, en bois. C’est celui qui était en vitrine. Celui que j’avais vu chez Bluet, « bonbons-pâtisseries-jouets » – et qui m’avait tant fait rêver –. Celui que Vergeot prétendait avoir acheté. Alors que la petite me répétait qu’il se vantait… Elle avait raison. Il ne l’avait pas.

Je suis tellement étonné, que je n’ose le toucher. Peut-être n’est-il pas pour moi ? Je regarde ma mère :
– Prends-le, qu’elle dit, en souriant.

Alors, avec des gestes mesurés, je le pose sur la table. Délicatement….délicatement – pire que s’il s’agissait du Saint Sacrement –. Détache les baguettes, fixées à l’instrument, au moyen d’un fil de fer. Et bat…doucement…doucement… pour ne pas faire mal au silence. Et pour que dure le miracle. Car je sais que les miracles, ça n’aime pas le bruit.
Et les Guiberler de rire à gorges déployées. Tous les trois.
– Tu peux remercier ces messieurs-dames, fait ma mère.
– Pourquoi ?
– Ce sont eux qui en ont parlé au Père Noël.
– Plus exactement, rectifie le patron bonnetier, c’est Miette qui lui a écrit.
– J’étais sûr qu’il allait te l’apporter, confirme ma petite camarade. L’oiseau de Noël exauce toujours les souhaits.

Et nos visiteurs de goûter aux sablés et au vin chaud que Marinette, maman et moi, nous avions préparés. Pendant que je bats. Et que maman répète :
– Pas si fort ! Pas si fort !
Même que la petite ajoute :
– Les tambours, c’est pour jouer dehors.

CHAPITRE 20

L’ENFANT AU TAMBOUR


Maman m’a dit qu’elle ira voir monsieur Roselier, le cordonnier. Pour qu’il me fabrique un baudrier.
– Ce sera très chic.
Malheureusement, je ne peux pas y aller tout de suite. Parce que sa boutique est fermée pendant les fêtes de Noël.
La tuile ! Il va falloir attendre un peu.

Sans me le dire, elle avait cousu une jolie jupe bleue en coton, avec mes initiales – L F –, brodées avec du fil doré. Pour « habiller » mon bel instrument.
Comme elle l’avait cachée dans l’armoire, elle est allée la chercher. Puis elle l’a fixée sur le devant de mon tambour avec des cordelettes. Ça faisait un peu tablier de cuisine. Mais en plus distingué.

Après, je suis allé chez Miette pour qu’elle me dise ce qu’elle en pensait.
– À Troyes, les tambours de la société de gymnastique ont la même chose, quand ils défilent dans les rues, qu’elle fait. C’est d’un smart ! Le tien…tu me le prêteras ?
– Bien sûr.
Puis elle me montre ses cadeaux.
– Alors, j’ai eu : un baigneur avec les yeux qui s’ouvrent et qui se ferment, un landau, une dînette… (Bref ! Tout ce qu’elle avait commandé, et qui n’intéresse pas les garçons.) …des crottes en chocolat, un livre sur les chiens, une petite imprimerie et une épicerie. (Avec ça, par contre, je veux bien y jouer.)

Réflexion faite, comme le soleil brille, je lui propose d’aller tambouriner dehors avec moi.
– Déjà ?
– Mets ton bonnet, ton écharpe et ton manteau, prévient madame Guiberler.
C’est vrai qu’il fait beau. Que le ciel est bleu. Que le temps est sec… Seulement, il fait froid. Et sa mère ne tient pas trop à qu’elle mette le nez dehors.
– Mais l’air est sain, plaide son mari. Ça ne peut que leur faire du bien.

Et ran…ran…pataplan, nous voilà partis… ! Direction les Varennes. Comme la fois dernière.
Pensez ! Un 25 décembre, on ne craint pas les taureaux. Ils sont à l’étable. Bien au chaud.
Et ran…ran…pataplan !
Tiens ! Jean-Louis Boucher, Ti’Claude et leurs copains. Ils sont en train de construire un bonhomme de neige. Près de l’église. Dur dur. Il a gelé et la neige ne tient pas bien.
– Hé, les gars ! Vous avez vu ? P’tit Louis, il a eu un tambour pour Noël !
– Vous allez où ?
– Jusqu’à la ferme.
– On peut venir avec vous ?
– Suivez nous !

Et les copains de nous emboîter le pas.
Ran…ran…pataplan ! On arrive à la poterie.
Tiens ! Bernard Perthuis et sa ribambelle de frères et sœurs. Ils essaient de descendre la ruelle Pataut à bord d’une luge qu’ils ont fabriquée eux-mêmes. Malheureusement pour eux, elle n’avance pas. Elle s’enfonce…Forcément ! Les patins sont tout droits. Et ils sont en bois. Ils auraient dû les courber et les doubler par en dessous, avec une bande métallique. Ça glisserait mieux. C’est ce que je me tue à leur dire. Pourtant ils ne veulent rien entendre. Pourtant, je le sais bien, puisque j’en ai fait une.
– Vous allez où ?
– Aux Varennes.
– On peut y aller ?
– Suivez-nous !

Ran…ran…pataplan !
C’est une véritable armée qui part à l’assaut de la route de Villy-en-Trodes. Et tous de marcher au pas. Même que Lili, la sœur de Bernard fait :
– Un, deux! Un, deux !
Ce qui me vaut d’arrêter de tambouriner. Profondément vexé.
– Pourquoi qu’tu continues plus ? me demande Jean-Louis.
– Bien obligé. Mon tambour n’est pas prévu pour ça. Et si on fait ça, on le déformera.
Comme ils ne me comprennent pas, je leur explique que c’est un tambour de ville. Et pas un tambour militaire. Il n’a jamais appris à marcher au pas. Et je n’y tiens pas.
– Ce n’est pas le même rôle, confirme un Jean-Louis connaisseur.
– Alors, il sert à quoi ?
– À informer la population des décisions du conseil municipal.
– « Aviss à la population ! », claironne Bernard.
– C’est ça.
– Comme ta mère, alors ?
– Comme ma mère. Je vais vous montrer. Vous allez essayer. On arrive.

Une fois sur place, tambour de résonner dans l’air frais de ce bel après-midi d’hiver. Et comme il fait froid, il « porte mieux ». Ah ! C’est autre chose que mon vieux-fait tout rose. Le son est de bien meilleure qualité. Il n’y a pas photo. Miette qui a été la première à l’essayer – priorité aux jeunes filles ! –, vous le dira.

Bientôt c’est à celui qui tambourinera le plus fort – « Doucement ! N’allez pas me le crever ! Il est tout neuf » – ou qui fera l’annonce la plus originale.

Ce qui donne à peu près :
« AVISS À LA POPULATION… ! »
– Madame, la femme du maire fait savoir à son mari que la soupe est prête. Qu’il rentre immédiatement. Sinon, elle débarrasse la table.
– Il est rappelé à messieurs les chiens qu’ils doivent tenir leurs propriétaires en laisse. Tout propriétaire errant et sans collier, sera conduit à la fourrière !
– Etant donné le grand nombre d’accidents occasionnés par les bouses, messieurs les cultivateurs sont invités à balayer les rues après le passage de leurs troupeaux !

Et ainsi de suite ! Ah, que de belles choses ne peut-on pas faire avec un tambour !
C’est mieux qu’un ours en peluche ou un train électrique. Avec lui, au moins, on s’amuse!
N’empêche qu’il va falloir se ressaisir. Et passer à des choses plus sérieuses. Finie la gaudriole ! C’est un tambour de pro. Appelé aux fonctions les plus hautes …

 


À SUIVRE

 

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