ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul
En attente de parution.
ROMAN N° 10 La carte à jouer En attente de parution.
ROMAN N° 11 La chair salée À paraître

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.


Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt! En attente de publication
ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour En attente de publication

 

LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR

 

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........................ ............ET MON CŒUR DE BATTRE

COMME UN JOLI P’TIT TAMBOUR


Christian Moriat

CHAPITRE 13

LA LETTRE AU PÈRE NOËL


J’ai tendu le dos. Même que j’avais prévenu ma mère :
– Attention, le grand Vergeot a acheté un tambour et il a dit qu’il allait tambouriner, exprès, sous nos fenêtres.
– Qu’il y vienne ! qu’elle m’avait répondu. Et je vais aller trouver son père.
(Avertissement sans frais pour le fils, vu que, comme beaucoup de Vendeuvrois, le père en pince pour ma mère. Alors, gare à son matricule !)
Jamais il n’est venu. Ce qui confirma les dires de Miette :
– S’il l’avait, vantard comme il est, il te l’aurait montré depuis longtemps. Rien que pour te faire bisquer.
Alors, s’il ne l’a pas…qui l’a ?

Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’il n’est pas à moi. Mais après Noël – c’est dans une quinzaine de jours –, j’en saurai davantage, en observant les cadeaux reçus par les copains. À moi d’ouvrir l’œil. Et le bon.
Puis, en demandant poliment, peut-être que son heureux propriétaire pourra me le prêter ? Ça se fait, entre bons camarades. Histoire de le lui « rôder ». Et de se rendre compte du son qu’il produit. Car, c’est à l’usage qu’on saura ce qu’il a dans le ventre. Suffit pas d’être beaux. Les tambours, c’est un peu comme les pipes qu’il faut culotter patiemment, pour donner le meilleur d’elles-mêmes.
Parce que les fanfaronnades d’un Vergeot, j’y crois de moins en moins. La petite m’ayant convaincu.

De toute façon, quand on y réfléchit, un jouet comme celui-ci, ne peut être destiné qu’à un garçon. J’imagine mal une fille réclamer un tambour pour Noël. Les filles, c’est plutôt poupées, dînettes et chiffons. Alors que nous, les hommes, c’est voitures, mécanos et trains électriques. Faut que ça roule. Faut que ça pète. Et que ça fasse du bruit.

Nous sommes là, la petite et moi, réunis dans sa cuisine. Et on prépare notre lettre au Père Noël.
Pour nous donner des idées, elle a étalé des catalogues de jouets sur la table.
Je ne sais pas comment elle fait d’ailleurs, pour en avoir. C’est sans doute son père, monsieur Guiberler, qui les reçoit, dans son usine de bonneterie, pour le Noël des enfants de ses ouvrières. À l’usine, le père de Miette organise toujours un goûter de fin d’année. Avec plein d’étrennes sous le sapin.
Mais moi, je sais que je n’y aurai pas droit. Vu que maman n’y travaille qu’épisodiquement. Puis…
– À quoi bon écrire au Père Noël, que je lui fais. Vu qu’il ne m’apporte jamais ce que je lui demande. Tous les ans, c’est pareil.
– Tu ne sais peut-être pas trouver les mots qu’il faut ?

C’est vrai qu’on n’écrit pas au Père Noël comme on écrit à un vieux copain. Je sais, par exemple, qu’il ne faut pas écrire « Je veux ci »…« Je veux ça »… « Donne-moi ci »… « Donne-moi ça ». Ça ne se fait pas.
Comme disait, autrefois, mon père : « Je veux…je veux…et le roi dit : Nous voulons »…

Après, il ne faut pas se montrer trop exigeant non plus. Et en mettre toute une ribambelle. Même si les catalogues regorgent de merveilles, qui feraient tourner la tête à plus d’un. Pas la peine de mettre le ciel en liquidation judicaire. Déjà que je n’ai pas grand-chose. Après, je n’aurais plus rien du tout.

Puis évitons d’être « à tu et à toi » avec lui. Le « vous » est de rigueur. Respect. Il pourrait être notre arrière-arrière grand-père ! Même qu’il est si vieux, que Miette et moi, on a toujours peur qu’il parte aux fleurs.

C’est vrai, il est toujours par voies et par chemins. Avec une météo qui ne lui facilite pas la tâche, avec de la pluie, de la neige et du verglas. Il y en a pas mal, à sa place, qui se seraient cassé le col du fémur ou qui seraient cloués au lit avec une bonne angine. Doit avoir une santé de fer, cet homme-là. N’empêche qu’il devrait se ménager. Il n’a plus l’âge de jouer au jeune homme.

D’ailleurs, avec un peu plus de plomb dans la cervelle, ce n’est pas le mois de décembre que, moi, je choisirais, pour mes tournées. Mais juillet-août. Le temps y est plus clément… Juin à la rigueur. Tant pis pour ceux qui partent en vacances. Ils n’ont qu’à rester.
Il pourrait alors troquer son bonnet et son gros manteau rouge pour une casquette, des lunettes de soleil et un maillot de bain – rouge, s’il veut, vu qu’il a l’air d’aimer cette couleur-là !

Enfin, et surtout, tout en bas de la lettre, ne pas rater la formule de politesse. Les « Salut ! », les « À bientôt ! » et les « Viens vite ! Ça fait un an qu’on t’attend ! », sont à éviter. Pourquoi pas « Grouille-toi ! » pendant qu’on y est !

Voyons voir : baby-foot, billard Nicolas – c’est chouette, on peut jouer à plusieurs, mais ce n’est pas donné –, tir aux pigeons, avec carabine à fléchettes, ferme, chalet suisse… Pas facile de choisir, parmi toutes ces merveilles ! Maquettes d’avions, de bateaux, camion de pompiers, trolleybus, guitare, mini piano… Devant tant de trésors, je reste sans voix.
Ah, voilà ! « Tambour multicolore à jolies têtes d’animaux » :
« De la musique et du mouvement sur toute la ligne. Excellent produit pour développer l’éveil musical des enfants. Courroie ajustable à deux mousquetons et deux baguettes incluses. »
Comme il est marrant ! Il y a un ours qui rigole, une vache qui tire la langue, une chèvre qui fait des grimaces, un cheval qui danse, un singe qui fait le clown… Et combien d’autres encore, qu’on ne voit pas, car, comme la photo est prise de face, on ne sait pas ce qu’il y a derrière.
– C’est ça que je veux, que je dis à ma petite amie.
– Fais voir.
– Hum ! Ça fait bébé. Surtout pour un futur tambour de ville. Tu vas te faire moquer de toi.
– Il n’y a que ça. Après ce sont des tambourins.
– Commande. Tu verras bien. Après, il en a peut-être d’autres en magasin. Y a qu’à préciser.
– Et toi ? Qu’est-ce que tu veux ?

Et la petite de m’expliquer qu’elle veut un baigneur « avec des yeux qui s’ouvrent et qui se ferment », un landau en osier, une dînette – elle en a déjà une, mais elle dit que c’est un peu juste quand elle a des invités – et une épicerie « pour jouer à la marchande, pendant que toi tu feras le client.»
Brave petite Miette. Quand il s’agit d’elle, le Père Noël, ne regarde pas à la dépense. Comme je le comprends ! Comment lui résister avec ses belles anglaises, encadrant son fin visage de porcelaine – Quant à son joli regard de lavande, il est à croquer… ! Et lorsque mes yeux se posent sur elle, on dirait deux papillons en train de butiner la fleur bleue de ses cornalines1. Je ne m’en lasse pas.
– Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? Commence.

Nous sommes l’un en face de l’autre. Et comme on a choisi d’écrire à la plume sergent-major – comme à l’école –, elle a posé un encrier entre nous deux. Ce qui nous vaut des fous rires, lorsqu’on trempe la plume en même temps.
– Aïe ! Tu m’as piqué !

Voilà, j’ai terminé.
– Je peux lire ?
Je lui tends ma lettre.
– Tu n’as pas une belle écriture. Enfin, j’espère qu’il comprendra.
Et elle lit à haute voix :

Cher Papa Noël,

Je serais le plus heureux des enfant de la terre si vous pouviez m’apporté un petit tambour. Pour aidé ma maman dans ses tournés. Elle travaile beaucoup. Et elle est trés fatigué.
Si ce n’ai pas posible, parce que c’est trop chère, ce n’est pas grave. J’attendrai l’année prochain. Mais si vous pouviez faire quelque chose pour elle, je serai cotent qu’en même.
N’oubliez pas non plu les petit souliers de Miette. Vous ne pouvé pas vous trompé. Ils sont bleux comme ses yeux, avec des ponpon. Ça lui fera plaissir. Et a moi ausi. C’est mon amie et je l’aime de tous mon cœur.
Enfin, vous qui êtes prêt de mon papa, faite-lui un bisou de ma par. Et dite-lui que maman et moi, on pense bien a lui.
Puis donnez ausi le bonjour à vos lutin et à vos rennes. Vous ête le plus beau et le plus gentil du monde.
Je vous embrase.
Louis Ferrières.

Je ne sais pas pourquoi. Mais la petite de descendre de sa chaise. De me serrer dans ses bras. Puis de m’embrasser.
Et j’ai vu une perle briller au bord de ses paupières.

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1. Yeux (Arg.)

CHAPITRE 14

MALADE


Ran ran… ranpataplan ! Ran ran…
« AVISS À LA POPULATION … !
Des personnes ayant été cruellement mordues dernièrement, mesdames et messieurs les propriétaires de chiens sont priés de ne plus laisser divaguer leurs animaux sur le territoire de la commune. Qu’on se le dise !
Ran et ranpataplan !

Les lettres ont été envoyées au Père Noël. Il n’y a plus qu’à attendre. Mais je n’en attends pas grand-chose. Même si Miette m’a dit qu’il fallait croire au miracle. Pourtant, si le vieil homme à barbe blanche pouvait faire quelque chose pour ma maman, cela suffirait à mon bonheur.
Pour l’instant, pour elle, c’est la routine. Elle coud, tricote et ravaude. Parfois chez elle. Parfois à domicile. Puis elle continue ses tournées dans les rues de Vendeuvre, avec son tambour.
C’est elle que j’entends tambouriner en ce moment. Elle est devant le Café de Paris. Aujourd’hui, je n’ai pas pu l’accompagner. Parce que j’ai la grippe. À cause de cela, ça fait deux jours que je ne suis pas à l’école. Je reste au lit. Même que maman me met des sinapismes à la moutarde. Ça fait drôlement mal. Et j’ai le ventre tout rouge.

Ran et rapataplan !
Monsieur le maire tient à vous faire savoir que le secrétariat de mairie sera fermé le mardi 24 décembre, veille de Noël…
Et ran… rapataplan ! Plan plan !

Heureusement que la petite vient me voir tous les soirs. C’est elle qui m’apporte mes devoirs. C’est rudement gentil de sa part. Car, comme elle est chez les filles et moi chez les garçons, elle doit aller les demander à ma maîtresse. Il faut oser. Car il y en a qui se moquent d’elle – comme la bande à Vergeot pour ne pas la nommer –. Ce qui, pout tout autre, serait très désagréable. Mais elle supporte.
Pour l’instant, je ne suis pas en état de faire mes exercices. J’ai de la fièvre. J’ai le nez bouché et mal à la gorge.
– Bonsoir p’tit Louis, qu’elle me fait en se pendant à mon cou.
Je n’aime pas qu’elle m’embrasse. Surtout en ce moment. J’ai peur qu’elle attrape ma maladie. Je l’ai pourtant prévenue. Mais elle n’écoute pas. Au contraire, elle m’a répondu qu’elle était immusinée1 vu qu’elle l’a eue, il y a quinze jours. Quant à moi, j’espère être guéri pour Noël. Parce que j’aime bien aller à la messe de minuit, avec maman.


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1. L’enfant veut dire « immunisée ».

– Tu sais. Adrien Vergeot, il ne l’a pas ton tambour.
– Tu crois ?
– C’est Jean-Louis Boucher qui me l’a dit. Il le sait. Vu qu’il habite à côté, tu penses bien qu’il l’aurait entendu.
Le mystère s’épaissit. Moi-même, à aucun moment, je n’ai entendu le son d’un tambour dans les rues – à part celui de ma mère, bien entendu –. Et ma petite camarade non plus. Pourtant, un tambour, ce n’est pas comme une guitare ou un harmonica, ça s’entend de loin.

C’est peut-être quelqu’un qui n’est pas du pays.
– Un Américain, qu’elle suggère la petite. Vu qu’en France, ils achètent tout.
Ou alors une grand-mère qui l’aurait acheté pour le Noël de ses petits enfants. Une grand-mère de Beurey, de Magnant ou de Thieffrain, par exemple. Parce que dans ces villages-là, comme il n’y a pas de magasins, les gens sont bien obligés de venir faire leurs courses quelque part. Or, c’est à Vendeuvre qu’ils les font. Vu que c’est un chef-lieu de canton.
– On en saura davantage, après les fêtes qu’elle me répond.
– S’il est à New-York ou à Chicago, tu pourras toujours courir.

Avant, quand je n’étais pas malade, j’ai bien essayé de jouer sur mon vieux fait-tout. À chaque fois que maman n’était pas là. Mais je m’en lasse vite. Car, ça ne fait pas le même son qu’un vrai.
D’ailleurs, à force de taper dessus, non seulement, il est tout bosselé, mais la peinture s’est écaillée. Dès que ça ira mieux, il faudra que je le repeigne. Et cette fois, pas avec n’importe quelle peinture. Parce que, après, on a les doigts tout poisseux.

Ensuite, Miette a voulu jouer aux petits chevaux avec moi. Mais, comme je me suis assoupi, elle est partie sur la pointe des pieds. J’ai juste senti un fin duvet effleurer ma joue. Et entendu vaguement une phrase, au milieu du brouillard :
– Si j’apprends quelque chose, je te le ferai savoir.
(C’est ce qu’elle a dû me dire, mais je n’en suis pas très sûr.)
Et je me suis endormi, emportant avec moi l’image de ma petite amie et celle de mon joli petit tambour…

Ran et rapataplan !
Monsieur le maire tient à rappeler à la population que la location des arbres fruitiers, pour l’an prochain, et notamment des pommiers à cidre, aura lieu dès lundi. Les personnes intéressées sont priées de se faire connaître en mairie, à partir de mercredi prochain.
Et ran… rapataplan ! Plan plan !

CHAPITRE 15

UNE HISTOIRE D’OMBRES

L’autre jour, bien avant que je tombe malade, on s’était promenés, tous les deux, ma mère et moi. Or, le temps maussade avait gommé nos ombres sur le sol. Je lui en avais fait la remarque. Je lui avais même dit de faire attention. Et que j’allais bientôt la dépasser.
Elle m’avait répondu que c’était le lot des enfants de dépasser leur maman. Un jour ou l’autre. Mais que l’instant n’était pas encore venu.
Il n’empêche que ce jour-là, nous étions sur le même pied d’égalité. Même que je lui avais indiqué l’absence de marque sur le trottoir. Avec mon doigt.
Elle fit la sourde oreille. Prétendant que cela ne comptait pas.
– Alors, papa non plus ne compte pas ?
– Pourquoi est-ce que tu dis ça ?

Je lui ai déclaré que mon père n’avait pas d’ombre. Elle a rétorqué que les morts n’en avaient pas.
Cependant, les rochers, dans la montagne, les cailloux au bord du chemin, la table et les chaises dans la cour, ils en ont bien une !– Pourtant, ils ne sont pas vivants non plus –
– Qu’est-ce que tu en sais ?

J’ai regardé ma mère. J’ai vu qu’elle ne riait pas. Alors, je suis revenu à la charge :
– Papa serait moins qu’une pierre ou une chaise de jardin ?
Elle m’expliqua que ce que l’on croit mort, ne l’est pas. La preuve ! Les pierres bougent, qui dévalent la montagne. L’herbe coupée, qui repousse après la fenaison. Les nuages endormis, qui se réveillent. Le vent éteint, qui se rallume. Et beaucoup d’autres choses encore qu’on pense disparues, et qui renaissent de leurs cendres.
Pour qu’il y ait une ombre, il faut un corps pour arrêter la lumière, qu’elle me fit comprendre. Or, comme papa n’en a pas, il ne peut pas avoir une ombre à lui – un peu comme le vent, qui lui non plus n’en a pas et n’en aura jamais –. N’empêche qu’il existe, mon père. Tout comme le vent. Et qu’il est bien là. Parmi nous.
C’est ce qu’elle a appelé « l’ombre de l’absence ». Celle qui est. Mais qu’on ne voit pas. Parce que sans matière, ni enveloppe corporelle, vu qu’il est dilué dans l’air. Donc, porté par la bise.
Quand je lui ai demandé pourquoi l’ombre était toujours noire, alors qu’elle aurait pu être jaune, rouge ou verte – ce qui aurait été plus gai –. Même qu’elle n’a jamais de parfums ! Ce qui est regrettable.
Elle m’a dit encore qu’il fallait accepter.

Comme la démonstration de ma mère m’avait laissé sur ma faim, j’en avais parlé à Miette. Laquelle m’avait soufflé, d’une manière, très terre à terre :
– Ton père n’a pas d’ombre. C’est pour ça qu’il a été cheminot et pas tambour de ville. Alors que toi, qui en a une, tu as tes chances. Même si elle est toute petite pour l’instant. Suffit d’attendre qu’elle pousse.

Chère petite Miette ! Qui n’a pas songé que mon père avait pu avoir une ombre. Autrefois. Alors qu’il était à la SNCF.
Elle a les mots qu’il faut pour encourager ceux qui souffrent de ne pas grandir. Car l’impatience est aussi une ombre… Une ombre, qui tache l’enfance. Et qui retarde d’être grand.

CHAPITRE 16

L’OISEAU DE NOËL


Une voiture devant la maison. Un couple qui en descend. Avec une petite fille. C’est la famille Guiberler au complet, venue avec leur Citroën Rosalie – celle de l’usine –, la seule à pouvoir tracter leur grosse remorque. Grâce à ses quinze chevaux fiscaux. Quand ils vont chercher du coton, à la filature de l’Enclos1, par exemple. Ou quand ils se rendent à Troyes, chez Mauchauffée2. Pour rapporter des articles destinés à la finition. Afin de les traiter dans leur atelier de la rue Dauphine. Ou simplement quand ils partent livrer leurs bas et leurs chaussettes dans les magasins spécialisés.

S’ils sont venus aujourd’hui, c’est parce qu’il y a huit jours, la petite m’avait demandé si je désirais un sapin. Comme ils allaient en chercher un dans les bois, pour le Noël de l’entreprise, ils voulaient me faire profiter de leur automobile pour rapporter le mien. J’avais répondu oui.

Ma petite camarade était bien contente. Et moi donc !
C’est vrai. J’aime bien aller en voiture. Car, nous n’en avons pas. Puis, voyager en compagnie de la petite est pour moi un immense plaisir.

Sur ce, et pour ne pas être en reste, maman lui avait proposé:
– Pendant que vous irez couper le sapin, avec ton papa, dis à ta maman de venir prendre le thé avec moi.
C’est la raison pour laquelle tout le monde de se réunir rue Des Perches, en ce bel après-midi d’un dimanche de décembre sec et froid.
Et maman Ferrières d’être dans ses petits souliers. Car le père de Miette est son ancien patron.

Depuis la mort de mon père, les bonnetiers se sont toujours montrés très attentionnés avec nous. Sans doute monsieur Guiberler, pris de remords, cherche à adoucir la déconvenue de ma mère, qu’il n’a pas pu réembaucher. Mais nous ne lui en tenons pas rigueur. Car, ce n’est pas de sa faute.

Dring !
On sonne. Ce sont bien eux.
Je me précipite. Ouvre la porte et reçois deux baisers sonores sur les deux joues. C’est tout Miette.
Elle est toute mignonnette sous le capuchon de son joli duffel-coat bleu marine. Avec ses blondes anglaises, qui tombent en cascade sur ses épaules, ses bottes grises, son écharpe de laine rouge et ses moufles de même couleur.

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1. Ancien moulin à farine de l'Enclos, à Virey-sous-Bar. La S.A. filature de l'Enclos, devenue propriété de Paul Raguet, fut créée en 1 923 et le site fut exploité jusqu’en 1 970. Date de sa fermeture.
2. Début 20ème siècle, les établissements Mauchauffé deviennent la plus importante fabrique de bas d'Europe. Les marques EMO, pour les articles de luxe et SADEM pour ceux d'usage courant, y sont produites. Fermeture des usines en 1973.


– Tu es prêt ? qu’elle me demande, super excitée. Parce que nous, on y est.
– Bonjour madame Ferrières, fait madame Guiberler en embrassant ma mère. Laquelle vient de jeter prestement son devantier derrière un fauteuil. Comme une enfant prise en faute. Car elle vient juste de défourner les pâtisseries préparées en l’honneur de nos visiteurs. Et elle tient à être présentable.
– Ça sent bon chez vous, qu’elle fait remarquer, la mère de la petite.

Celle-ci est une grande et belle femme. Chapeau à voilette, tailleur gris perle sous manteau de vison, gants de peau en daim et col de renard argenté autour du cou. Chez elle, le raffinement tutoie la distinction. Et le parfum de velours qui la précède est à lui seul un grand floral au cœur de l’hiver, qui émeut, envoûte et paralyse à la fois. À tel point que touchés par tant de grâce, nous ne savons ni que dire ni que faire. Moi, surtout, à qui il en faut peu pour que je me fasse poète. Tellement elle est…– tenez ! j’en perds mes mots.
Pourtant, ma mère est jolie aussi. Sans doute davantage que l’épouse de l’entrepreneur. Mais ce n’est pas la même beauté. Ce qui manque peut-être à maman, ce sont les moyens de se mettre en valeur.
Autrement dit, il y a entre les deux autant de différences qu’entre la rose du jardinier et la timide fleur de l’églantier, cachée dans les buissons – Dieu ! Que l’image est belle ! Je m’épate.

Par contre, monsieur Guiberler, impressionne moins, malgré son manteau de laine grège au col d’astrakan, son complet veston de même couleur, son chapeau d’homme d’affaire et ses gants de cuir. Pour faire bref : il est d’abord plus simple.

– Asseyez-vous, dit ma mère, qui a repris ses esprits.
– Pas question, fait ce dernier en m’adressant un clin d’œil. On va laisser ces dames entre elles. Car, les enfants et moi, nous avons du travail.

En route !
Bien calés sur la banquette arrière de la Rosalie, avec ma petite amie, nous voilà partis tous les trois pour l’aventure.
Nous descendons la rue Des Perches, empruntons les rues du Pont Chevallier, du Quai Saint Georges, de la rue Saint Pierre…
Il n’y a pas grand-monde. Ce qui est normal pour un dimanche après-midi. D’autant plus qu’il ne fait pas chaud.
Le ciel est plombé et les cheminées fument comme des locomotives. Ça sent la neige.

Routes de la Côte d’Or… de Villy-en-Trodes…Sans nous donner le mot, la petite et moi nous nous regardons en souriant…La même idée vient de nous traverser l’esprit …Celle du récital donné au troupeau de Francette Merlerot. Et à son troupeau mélomane. Dans un pré voisin.
Le Mûrier… Le Capitaine…– autant de vergers appartenant aux parents de la petite –… La mare où, l’été, je vais pêcher les grenouilles… La Ferme des Varennes… Puis, un champ plus loin…Stop !
Monsieur Guiberler gare sa voiture. À présent, nous sommes bons pour un peu de marche à pied. Mais la forêt n’est pas loin – on devine les arbres aux branches entourées de longues écharpes de brume. Lesquelles me font penser au collet de renard argenté de la mère de Miette.

Nous suivons notre guide à travers prés. Lequel, toujours aussi élégant, a juste remonté son bas de pantalon pour ne pas se salir – il y a peu de risque car le sol est dur comme de la pierre –, et mis ses gants dans sa poche. Sur son épaule, il porte une lourde hache de bûcheron.
Le gel a repeint le paysage en blanc. Nous côtoyons un tas d’arbustes couverts de dentelle de givre. Le tout orné d’éventails, de paillettes et de plumets. Du plus bel effet.
Et le disque beige clair, tout là-haut, au-dessus de nos têtes…et devant lequel défilent des nuages d’étoupe sale… est-ce que c’est le soleil ? Ou est-ce que c’est la lune ? On ne sait plus très bien.

La petite et moi, nous nous amusons à souffler notre haleine :
– Je fume plus que toi, qu’elle constate, en pouffant.
Et son rire de cristal de tinter comme une flûte de champagne, dans le silence glacé.

Une centaine de mètres plus loin, un bois nous tend les bras. Nous nous y enfonçons, sur une dizaine de mètres.
Pas facile de progresser dans une jungle où, pour passer, il faut écarter les branches, tout en les retenant. Pour éviter un possible retour, qui pourrait blesser la personne qui suit … Sans oublier la poussière givrée qu’on reçoit à chaque fois au passage. Et qui mouille les visages. Heureusement, sous nos pieds, le sol dur facilite le pas.

Ah, une pause, enfin ! Une magnifique clairière vient de s’ouvrir devant nous. Avec en bordure, de superbes sapins en train de monter la garde.
Qu’on est bien là ! Entourés par ses arbres gigantesques ! On a une sensation de paix, de calme et de sécurité. On est… hors du monde – comme un avant-goût du paradis.
– Voilà qui va faire notre affaire, constate monsieur Guiberler, en accrochant son manteau à la « patère » d’une branche de chêne.
Et pan ! fait la hache sur le tronc… Et pan… ! Quand soudain…Pfff… ! Ooohh !!!

Un grand oiseau blanc – très très grand – et sorti de nulle part, vient de se dresser. Là…Juste devant nous. Il dormait dans les frondaisons. Et on l’a réveillé.
Oh ! Stupeur mêlée d’admiration ! Il est comme suspendu en l’air. Ailes déployées – même qu’on le dirait debout dans l’espace –. Puis…nous n’avons pas le temps de dire ouf ! qu’il s’envole pour de bon. Rasant nos têtes… Incroyable ! Nous avons senti le souffle de ses plumes. Et aperçu ses deux pattes roses. Et son ventre blanc.
Le temps de reprendre nos esprits… le voilà déjà disparu… Où est-il? On n’en sait rien, la surprise et la peur, d’instinct, nous ayant fait courber le dos.
C’était… un gros avion. Un immense planeur… mais vertical. Ou plutôt… un gigantesque cerf-volant. Oui. C’est ça. Un cerf-volant géant.
La petite et moi, nous avons du mal à traduire ce que nous ressentons. Monsieur Guiberler aussi, qui ne trouve plus ses mots.
C’est la première fois que je vois un oiseau, de si près. Surtout vu de dessous Même qu’on aurait pu le toucher.
Mais celui-ci avait quelque chose de particulier. On aurait dit qu’il était en argent… On est subjugués!
Cette vision n’a duré que l’instant de l’éclair. Et si nous n’avions pas tous été témoins de ce prodige, on aurait pu croire qu’on avait rêvé.
– Qu’est-ce que c’était ?
– Je ne sais pas.
– L’oiseau de Noël, a murmuré la petite. Le gardien de la forêt. C’est un signe.

Alors… sans un mot…notre chauffeur, mal remis par l’apparition, s’est hâté de couper deux sapins – un grand pour lui, un petit pour moi –. A repris son grand manteau. Puis, tous les trois, nous avons traîné nos deux arbres. Les avons chargés dans la remorque. Et nous sommes repartis.
Dans la voiture, le retour est silencieux. Comme si nous voulions prolonger l’instant magique.
Ce n’est qu’une fois arrivés rue Des Perches, après que monsieur Guiberler ait déposé mon sapin dans la cuisine, que son épouse et maman demandent si tout s’était bien passé.
C’est Miette qui a répondu :
– Cette année. Il y aura beaucoup de cadeaux dans les souliers.
Les deux femmes se regardent. D’un air entendu, à ce qu’il m’a semblé. Mais comment leur expliquer l’inexplicable ?


À SUIVRE

 

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