ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul
En attente de parution.
ROMAN N° 10 La carte à jouer En attente de parution.
ROMAN N° 11 La chair salée  

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.

ROMAN N° 13 L'or de la Barse  

LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR

 

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L’OR DE LA BARSE

Christian Moriat

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CHAPITRE 31

RETOUR AU FRONT

Des permissions, j’en ai eues encore une…
Que voulez-vous que je vous dise, sinon que la seconde fut à l’image de la première. Sauf que cette fois, ce n’était pas une remise à ranger, mais la moisson à rentrer. Et par la faute d’une perm trop courte, je ne pus y consacrer qu’une demi-douzaine de jours à peine. Alors qu’il m’en aurait fallu le double.

Puis, comme la naissance était pour bientôt, ma bien aimée avait du mal à se mouvoir. C’était la raison pour laquelle elle faisait de courtes apparitions sur les chaumes, pour nous apporter le boire et le manger. Sinon, elle ne quittait plus la maison.
Il n’empêche qu’à la métairie, je notai le même malaise – celui que j’avais ressenti lors de ma précédente visite –. Même qu’un jour et alors que maman était seule à la cuisine, je l’avais vue pleurer. Quand je lui avais demandé ce qu’elle avait, elle m’avait expliqué que c’était mon départ qui la rendait d’humeur chagrine.
En outre, la jeune femme était devenue plus distante avec moi. Mais j’attribuai ce changement d’humeur à son état.
C’est alors que j’ai eu un doute : est-ce que ma mère et ma jeune femme s’entendait bien ?

J’interrogeai alors le Coigneux, lequel m’avait répondu :
– C’est la faute à la guerre.
Je n’étais pas plus avancé avant qu’après. Et de crainte de la tourmenter, je n’osai questionner Aigline.

Puis, je repartis pour le front. Mais, contrairement aux autres fois, elle ne m’accompagna pas à la gare. De même qu’elle ne s’était pas étonnée, de l’absence de la pépite à mon cou. Ce qui m’avait surpris.

À peine de retour au front, je fus de nouveau en prise avec la triste réalité.
D’abord, il y avait ce bruit… ce bruit assourdissant et quasi perpétuel des marmites de 210 ou de 305 allemandes qui faisaient trembler le sol et soulever les pierres.
Ensuite, il y avait ce froid, cette pluie et toute cette boue.
Personnellement, j’ai vu, de mes propres yeux, des camarades1 tellement englués dans cette mélasse qu’ils étaient littéralement assis. Après, quand cela arrivait, ce qui n’était pas rare, c’était toute une histoire pour les libérer. On tirait une jambe et c’était l’autre qui s’enfonçait.

Mais le pire souvenir que je garde, c’est celui d’un animal ², un cheval qui faisait partie d’un attelage chargé d’amener un chariot d’obus jusqu’à une batterie, et qui s’était retrouvé tellement embourbé qu’on n’avait jamais réussi à l’en délivrer. Pourtant, ce n’était pas faute d’avoir essayé. Certes, on avait bien réussi à dégager les pattes antérieures, mais hélas ! l’arrière-train restait désespérément prisonnier du bourbier.

C’était pitié de le voir se débattre et, surtout, de l’entendre gémir jour et nuit.
On lui aurait bien volontiers tiré une balle dans la tête pour abréger ses souffrances, mais, comme à l’armée, les chevaux sont considérés comme des soldats, il était formellement interdit de les abattre.
Et son calvaire dura une bonne demi-douzaine de jours.

Puis il y avait encore toute cette vermine qui pullulait, avec des hordes de rats qui vous disputaient le moindre morceau de pain. Après, quand ils n’avaient plus rien, ils s’en
prenaient aux vêtements. Et l’on avait beau s’en protéger, en remontant couvertures et capotes, on les sentait courir sur le corps. C’était dégoûtant. Et l’on ne dormait pas.

Enfin, il y avait les poux …les poux, dont on tentait de se débarrasser en s’arrosant de vinaigre ou de pétrole. Mais cela ne suffisait pas. Et nous en étions rembardés 3. Aussi, chaque soir, nous épouillions-nous et c’était à celui qui en tuerait le plus. Une cinquantaine étant une bonne moyenne.

Je dois également raconter la malheureuse initiative de l’un de nos chefs.
Comme nous étions de plus en plus exposés aux tirs de l’ennemi, nous n’en finissions pas de nous enterrer. Aussi, pour ne pas perdre de temps entre deux assauts et comme nous ne savions que faire des cadavres – il y en avait tellement ! – un jour, il nous demanda de les empiler les uns sur les autres, pour faire un mur au-dessus du parapet – une couche de cadavres, une couche de terre et ainsi de suite –, puisque, comme il nous l’avait dit: « Autant qu’ils servent à quelque chose ! »
Seulement, ce qu’il n’avait pas prévu, c’était l’odeur pestilentielle qui allait en résulter.
Et s’il n’y avait encore que cela ! Mais – et j’en pris seulement conscience, quand le jour se leva, le lendemain matin, après avoir passé une partie de la nuit à monter la garde –, j’étais accoudé, sans le savoir, sur les godillots d’un pauvre bougre, qui avait été en partie exhumé, d’où s’échappait un liquide infect, mélange de boue, de vermines et de sang et qui avait coulé dans mon quart posé en dessous… Heureusement pour moi ! Ce dernier était vide !

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1 et 2. Passages inspirés de « 1914 : un poilu raconte » de Sabine et Henri Chausse et de Ginette Edler.
3. Patois champenois

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Puis, un jour je reçus une lettre de ma mère :

Mon cher petit,

J’espère que tu es en bonne santé et que tu ne souffres pas trop. Couvre-toi bien. Les nuits sont froides en ce moment et nous n’allons pas vers les beaux jours….etc…etc…
Puis, plus loin…
Je dois t’apprendre une bien triste nouvelle. Depuis quelques jours, ta femme ne sentait plus l’enfant bouger. Je lui ai dit que ce n’était pas normal et qu’il fallait appeler le docteur Clochet. Il est venu hier au soir. Hélas ! je ne m’étais pas trompée. Tu ne seras pas papa.
À la ferme, on est bien tristes. Mais c’est la vie. Dieu reprend toujours ce qu’il a donné. Que veux-tu, j’ai hésité à te l’écrire, mais comme ta femme est très abattue, j’ai pensé qu’il fallait bien que quelqu’un s’en charge. Et qui d’autres que ta mère… etc…etc…

J’étais effondré. Puis, en relisant plusieurs fois la lettre de maman j’ai été très étonné, car, à aucun moment, elle avait écrit « Aigline », Mais « Ta femme »… « Ta femme »… Deux fois « Ta femme »… Comme si elle lui en voulait. Mais ce n’était pas de sa faute.

Il n’empêche que, cette fois-là, la journée avait été terrible pour moi. Je me demande encore comment j’avais fait, pour ne pas me faire tuer. Tant j’avais bravé le danger.
On était partis à l’assaut, Geoffroy, moi et les autres, en courant comme des fous. Sous une véritable pluie battante… C’était une course à la mort, où personne ne voulait céder de terrain.
Cela éclatait de partout. Autour de moi, tombaient un par un les copains. On aurait dit des épis de blé au passage d’une moissonneuse.
J’enjambais les blessés, passais au-dessus des morts. Jusqu’au moment où, derrière nous et pour nous couvrir, nos camarades envoyèrent des torpilles. Cinquante kilos de mélinites ! Ça faisait un boucan des cinq cents diables et pas mal de dégâts, vu que si cela tombait dans une tranchée, cela pouvait bousiller une vingtaine de gars, au moins. Et c’est ce qu’il s’était passé. En plein dans le mille ! Même qu’on avait été obligés de se baisser en voyant des jambes et des pieds boches voler par dessus nos têtes ; lesquels atterrissaient dans la tranchée que nous venions de quitter – la nôtre! –. Parlez d’une force !
Mais la réplique n’avait pas tardé. On se fit bientôt prendre de biais par des tirs de mitrailleuses… jusqu’à ce qu’une balle traversa mon havresac, sans dommage pour moi. Ce qui ne ralentit pas mon ardeur. Et, à moitié courbé, je poursuivis mon chemin en louvoyant à travers les barbelés que nos gars avaient coupés pendant la nuit.
Partout, en face de nous, et malgré la pluie qui tombait à verse, c’étaient des murs entiers de fumées noires qui se dressaient, puis qui moutonnaient avant de se dissoudre lentement, pour, ensuite, glisser, serpenter, s’insinuer, jusqu’à nous absorber complètement, entraînant derrière eux une âcre odeur de poudre et de mort.
Une fois celles-ci dissipées, c’étaient de nouvelles vagues compactes qui surgissaient, dans un grand feu d’artifice d’éclairs rouges et crasseux de 150, de 210, de 250, de 305 et de 380. Et allez donc ! Ça tombait de tous les côtés.

C’est alors que, soudain – pendant que j’étais allongé sur le sol, en train de recharger mon Lebel, – un gros noir explosa à main droite, soulevant des tonnes et des tonnes de terre et de cailloux, qui retombèrent sur les copains. J’eus le temps de les entendre crier. Mais pour eux, il était trop tard.
Quant à moi, qui étais à proximité, le souffle de l’explosion fut tel qu’il me souleva du sol – oh ! bien à deux mètres de haut, au moins –. Je me suis dit que ma dernière heure était arrivée.
Puis, une fois l’effet de souffle retombé, je fus littéralement projeté en même temps qu’un énorme paquet de terre, dans un immense entonnoir creusé précédemment par une marmite, qui noya du même coup le fond tapissé de boue et d’eau sale.
Je mis quelques minutes avant de retrouver mes esprits. J’étais allongé sur la paroi du trou. Et la première chose que je vis, ce fut un ciel gris avec de la fumée noire au-dessus de ma tête. Toujours la même fumée. Le ciel, lui-même, ayant complètement disparu.
Je bougeai un bras, une jambe, passai ma main le long du corps… Bizarre ! Je n’avais rien. C’était un véritable miracle.
C’est alors que je sentis la présence de quelqu’un contre moi… quelqu’un qui remuait, et à la respiration rauque.
Je tournai alors la tête et, soudain, j’eus très peur ! C’était un Boche qui était là. Il était couché. Et nous étions l’un contre l’autre. Comme deux frères.
Ne me demandez pas comment il avait fait pour échouer à cet endroit-là. C’était incompréhensible. Mais ce qui est certain, c’est qu’il s’y était réfugié avant moi.
Il y avait quelques minutes à peine que j’étais monté à l’assaut avec mes camarades. Et voilà, que je me retrouvais avec un Uhlan !
Mais, contrairement à moi, qui ne présentais que quelques hématomes, mon compagnon, était bien mal en point.

Je me levai précipitamment. Oui. C’était bien un Allemand et le hasard nous avait réunis, tous les deux, dans la même excavation. Seulement, lui, il présentait une plaie au niveau du poumon. Or, il ne se plaignait pas. Par contre, il semblait souffrir beaucoup.
Il me regarda. Et je fus frappé par la lumière qui brillait dans des yeux où on pouvait lire de la confiance, de la douceur et de la sérénité.
Ainsi, l’espace d’un instant, dans cette fosse, nous n’étions plus ennemis. Il n’y avait plus ni Boche, ni Frontschwein 1 Mais deux hommes. Rien que deux hommes. Alors qu’au-dessus de nous, crépitaient les balles et éclataient les obus.

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1. « Cochon du front ». (Comme les Allemands appelaient les Français)

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L’un était en souffrance et l’autre en sursis. Mais, dans cet entonnoir, au beau milieu
du champ de bataille, nous n’étions plus à la guerre. Je l’examinai. À son doigt, je remarquai une alliance. Peut-être avait-il des enfants ? Alors, je sentis en moi l’envie irrépressible de le sauver.
Je me penchai sur lui. Ecartai sa veste, puis sa chemise. Et… qu’est-ce que je vis à son cou… ? La pépite ! Ma pépite ! Celle qu’Aigline m’avait donnée à la gare. Qu’est-ce qu’elle faisait là ???
Je compris que nous nous étions déjà affrontés, il y avait quelques mois, et cela ne pouvait être qu’à Morhange.
Peut-être était-ce lui qui m’avait donné un coup de baïonnette ? Et qui m’avait raté, la fois où le coup avait coupé les bretelles de mon havresac ? Il s’en était fallu de peu ce jour-là.
Toujours est-il qu’il avait trouvé le pendentif, qu’il l’avait ramassé et qu’il l’avait passé autour de son cou.
Mais je ne lui en voulais pas. Au contraire. D’autant plus que si le talisman m’avait protégé jusque-là, celui-ci n’avait eu aucun effet sur lui. Hélas !

Alors, j’ai fait comme j’ai pu. J’ai retiré ma propre chemise. L’ai découpée avec ma baïonnette, de manière à faire des bandes. Mais, quand j’ai voulu nettoyer la plaie, avec le vin contenu dans mon bidon, je me suis aperçu qu’il n’y en avait plus. Celui-ci, criblé de balles s’était vidé sans que je ne m’en rende compte. Alors, je me suis dit : « Tant pis ! Cela attendra. »
Puis, je l’ai chargé sur mon dos, l’ai ramené dans ma tranchée et l’ai confié au major.
Mon ennemi m’a souri, puis, avant de nous quitter, il a murmuré :
– Mein Name ist Walter Stauerbach.
– Et moi, Vincent... Vincent Tardieu.

Pour lui, la guerre était finie. Pour moi, elle continuait. Et je n’étais pas au bout de mes peines, car je fus vite rappelé à l’ordre quand une marmite explosa à l’endroit même où mes copains venaient d’être ensevelis… donnant lieu à une exhumation imprévue. Celle de mes camarades soulevés du sol et retombant sur la terre blanche et ô combien maltraitée du champ de bataille.

C’est alors que, subitement, la canonnade s’interrompit.
Le camp d’en face était-il à court de munitions ? Quoiqu’il en soit, l’ennemi avait décidé d’en rester là…. Alors, nous fîmes de même.
Je passai la pépite à mon cou. Tandis que le ciel s’ouvrit, qu’un rayon de soleil filtra et qu’un superbe arc-en-ciel déploya sa coupole au-dessus de notre tranchée.
Etait-ce pour cette raison ? Le vent se leva. La pluie cessa. La fumée disparut totalement. Et un profond silence régna sur la campagne et sur des morts vernis à l’eau de pluie.

 

CHAPITRE 32

LA BATAILLE DE CHAMPAGNE

Puis il y eut une autre perm. La dernière. Mais celle-ci, je ne l’avais pas désirée. Et pour cause.
Voilà comment cela s’était passé…
Nous étions le 24 septembre 1 915 et le chef nous avait dit :
– Les cadavres commencent à sentir. Ce n’est plus tenable. Il faut les enterrer.
Et j’ai dû m’y employer, avec quelques camarades, qui, comme moi, avaient été désignés.
Alors, on a creusé des fosses puis on les a inhumés par dix ou par vingt – cela dépendait –, après identification.

Je me souviens. On avait dû se battre avec les mouches, lesquelles étaient irritées d’avoir été dérangées. Pourtant, on était en pleine nuit.
À peine touchait-on aux corps qu’elles tournaient autour de nous pour nous piquer, tellement elles étaient ivres de pus, de sang et de vermines. Les morts étaient leurs propriétés et elles ne voulaient pas nous les laisser.
C’est alors – oh ! il était dans les trois heures du matin –, qu’on subit un mitraillage et un marmitage soignés, qui nous firent abandonner la place, alors que toutes les fosses n’avaient pas été complètement recouvertes. Et ce fut le grand sauve-qui-peut général.
Aussitôt, nous avons regagné nos abris, dans un état d’intense fatigue.
Toutefois, à peine étions-nous de retour que l’adjudant s’est dirigé vers nous pour nous annoncer :
– Allez au schlof ! Et profitez-en. À neuf heures, on va leur régler leur compte !

Comme prévu, à huit heures, il commence par nous réveiller et notamment ceux qui dorment un peu plus loin, côté ouest de la tranchée :
– Debout ! Tas de fainéants !
Pas de réponses. Le sous-off s’énerve, crie, tempête, envoie deux, trois coups de pied bien ressentis dans les côtes des copains endormis, pensant être obéi… Mais aucun d’obtempérer – ce qui a le don de le faire sortir de ses gonds.
C’est alors que, pris d’un doute, il se penche sur l’un d’eux, le prend par le col, le soulève…pour s’apercevoir qu’il est mort. Alors, il se baisse sur un deuxième et fait le même constat.
En effet, tirant en position couchée, ils ne s’étaient pas relevés. Tous tués, cette nuit, par une marmite… sans que personne ne s’en fût rendu compte…
Et surtout pas nous, qui dormions à poings fermés, dans un abri couvert. Alors que, d’après ce que nous avaient raconté les camarades, on s’était fait canarder toute la nuit. Mais nous étions tellement habitués au bruit qu’il y avait longtemps que cela ne nous empêchait plus de fermer l’œil. Heureusement d’ailleurs, sinon, jamais on ne dormirait !
Mais on n’a pas le temps de s’arrêter à de telles considérations, lesquelles font hélas ! parti de notre lot quotidien. En revanche, elles nous montent contre un ennemi à qui on veut faire payer cher cette boucherie.

Bref ! Il est huit heures et demie et on se prépare au combat.
Le commandant passe tout son monde en revue, avec son escorte, suivi du génie et des téléphonistes, lesquels s’apprêtent à partir pour prendre leur poste.
L’officier nous explique que c’est le grand jour, mais que nous ne sommes pas seuls, puisque nous faisons partie d’une immense armée de cent vingt mille hommes alignés sur un front d’une trentaine de kilomètres. Impressionnant !

Le ciel est couvert. Une fois encore, de gros nuages noirs patrouillent au-dessus de nos têtes, comme des corbillards maquillés en dirigeables.
Soudain, la pluie se met à tomber – une fois de plus ! – Et nous sommes trempés de la tête aux pieds, avant d’avoir commencé.

Je sais que je vais faire partie de la première vague à passer le parapet, avec Geoffroy, mon pays. Vite ! Une dernière cigarette. Un petit coup de gnole. Une dernière pensée à l’adresse de celles qui sont à l’Agnel, précédée d’une courte prière. Un baiser à ma pépite, enfin. Puis un rapide au-revoir adressé aux copains, qui attendent leur tour pour monter à l’assaut…
Malgré la peur qui nous taraude, nous sommes résignés. Nous savons que, dans quelques heures, beaucoup d’entre nous manqueront à l’appel, lesquels s’ajouteront à ceux qui sont restés cette nuit sur le carreau. Mais, nous en avons assez de vivre sous terre, comme des rats. Alors, si on doit en finir, autant que cela soit le plus tôt possible.

Voilà l’état d’esprit dans lequel je me trouve quand j’entends :
– Baïonnettes au canon ! Chaaargez ! En avant !
Il est neuf heures et quart – je viens juste de regarder ma montre – lorsque nous bondissons comme un seul homme, armes pointées en direction de l’adversaire!
Comme elle est impressionnante cette ruée générale ! Qui ne l’a pas vu, n’a rien vu.

En nous, il n’y a plus rien d’humain. Nous sommes des machines à tuer. Car, en nous, il n’y a qu’une seule pensée : tuer, tuer et encore tuer ! selon l’opinion qu’un ennemi tué, c’est une seconde de gagnée dans notre longue marche vers la paix et des vies épargnées. C’est ce que nous nous répétons à chaque fois pour donner un sens à notre action.
De toute façon, cela ne peut pas continuer ainsi. Il y aura bien une fin ! Et cette fin, c’est nous, en tuant, qui l’apporterons.

Vomissent nos 75 sur les tranchées ennemies… Obus de 105 qui leur répondent… Abeilles qui sifflent à nos oreilles … Et crachent leurs 88 à tir rapide miaulant comme des chats en colère et qu’on entend dès qu’ils arrivent, en rasant le sol… Mais à force de nous frôler, la mort, comme je l’ai dit, est devenue banale.
Seule importe pour nous la volonté d’en finir au plus vite…
Lourd est le havresac qui pèse à mes épaules. Et le casque en tôle d’acier aussi, si mal commode, mais qui protège des éclaboussures. Sans oublier, la boue ! La boue qui colle aux pieds comme des mouches 1 après un ruban. Puis le dard des barbelés qui accrochent, égratignent et retiennent.

Mais une fois lancés, il faut foncer. Toujours foncer. Pour profiter de l’effet de surprise.
Les premières lignes de tranchées sont franchies. Place aux nettoyeurs qui font le ménage dans les boyaux.
– Kamarades ! qu’on entend. Kamarades !
Tous de se rendre, en levant les bras ; à part quelques illuminés qui nous tirent dessus et qui sont vite rappelés à l’ordre.

Ceux qui veulent un casque, une plaque, des godillots, une arme, un bidon, n’ont qu’à se baisser… Il y a de quoi faire – certains en profitent, qui ne craignent pas la surcharge.
Mais moi je ne pense qu’à sauver ma peau. Et ce n’est pas le harnachement que je trimballe, qui m’aide beaucoup.
Droit devant. Toujours tout droit… Quatre lignes sont ainsi franchies. Mais, c’est dans le ravin que les choses se compliquent… Sur la gauche de Beauséjour, voilà les Boches qui font cracher leurs mitrailleuses.
Nos 75, qui s’étaient tus, reprennent de plus belle – les artilleurs, qui nous avaient perdus de vue, ne pensaient pas qu’on allait aller aussi vite.
Un 105 me flanque par terre. Ce qui n’est pas le cas de mon copain Geoffroy, qui s’effondre, frappé par un éclat en pleine tête…
Je me relève, étonné d’en avoir une nouvelle fois réchappé, me précipite auprès de mon pays, qui saigne abondamment, mais qui n’a pas perdu connaissance.
Vite ! Il ne faut pas rester là. Je le tire, le traîne, le pousse, pour finir par le porter sur mon dos, car il ne fait pas bon rester là.
Je suis plié en deux. On progresse lentement – quelle belle cible nous formons tous les deux ! –. J’avise un entonnoir sur ma droite, à une dizaine de mètres… Il n’en manque pas.

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1. Serpentins autocollant qui attirent les mouches. Lesquelles se posent dessus, y restent collées puis finissent par mourir de fatigue.

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Mais…comme celui-ci me semble loin ! Vais-je avoir le temps ? Pourtant, je n’ai pas
le choix. Je redouble d’effort… Ouf, sauvé ! À l’abri, enfin … ! Je m’écroule. Geoffroy, qui m’a échappé, roule au fond du trou. Mais tant pis ! Nous sommes saufs.
Je suis fatigué. Si fatigué que je sombre dans une semi-inconscience. J’ignore combien de temps cet état a duré…

Toujours est-il que c’est un éclair fulgurant qui me réveille… !
Je l’avais vu à travers mes paupières, en même temps qu’une grande flamme rouge qui m’a aussitôt enveloppé tout entier. Et j’ai hurlé…hurlé… tandis qu’une chaleur intense me brûlait la peau, les cheveux, le visage, les mains… Je brûlais littéralement de la tête aux pieds. Et je sentais le cochon grillé.
Alors, j’ai fermé les yeux, puis j’ai plongé au fond de l’entonnoir, là où stagnait une eau putride. Et je m’y suis immergé, pour calmer le feu qui me dévorait.
La mare était noire, teintée de rouge. Et, quand je me suis relevé, j’ai vu des cadavres en décomposition, baignant au milieu d’une charogne indéfinissable, comme une carcasse de cheval, à ce qu’il m’a semblé, le tout pris dans un enchevêtrement de branches d’arbres, de roues de chariot et d’armes brisées.

Je suis sorti de la fange, l’uniforme en lambeaux, truffé d’auréoles brunes, avec une étoffe entrée en partie sous ma peau, laquelle était rouge violacée et entièrement couverte de cloques remplies d’une sérosité jaunâtre. J’avais très mal. – ce qui est cocasse pour un coupeur de feu comme moi.
Des yeux, j’ai cherché l’ami Geoffroy. Mais pour une raison que je ne m’expliquais pas, celui-ci avait disparu. Sans doute avait-il rejoint les dépouilles qui gisaient au fond du trou ?
Alors, pris de panique, je me suis mis à crier :
– Brancardiers ! Brancardiers !

Puis, je me suis tu. Parce que cela ne servait pas à grand-chose. Sinon de me faire repérer par les Boches. Malgré le boucan qui régnait au-dessus de ma tête !
Mais quand on souffre, on est prêt à tout. Car, ce que l’on veut, c’est attirer l’attention. Peu importe le soldat. Qu’il soit ami ou ennemi.
Ensuite, je me suis dit qu’à huit heures du soir, on allait bien voir quelqu’un. Qu’il fallait patienter…Hélas ! Huit heures arrivèrent et personne ne vint.
C’était terrible. Alors, me voyant prisonnier dans mon trou, j’ai perdu la tête. Il fallait à tout prix que je sorte de là. Mais comment ?
J’ai essayé de grimper le long de la paroi, en rampant, prenant appui sur mes genoux, mes bras, mes coudes. Mais l’effort était surhumain. Et chaque geste était un véritable calvaire, avec un corps qui n’était que plaies.
Il n’y a rien de pire que la brûlure. Seuls ceux qui n’ont pas été brûlés ne peuvent s’imaginer le martyre que j’ai enduré.
Au bout de cinq minutes j’ai dû m’y résoudre : il fallait attendre.
Mes vêtements étant en partie détruits par le feu, j’avais le col dégagé. Instinctivement, j’ai porté la main sur ma pépite, pour savoir si je ne l’avais pas perdue... Elle était bien là, pendue au bout de sa chaîne et toujours à mon cou. Mais, quand j’ai voulu la prendre… Ahhh ! » J’ai hurlé de douleur... La chaleur l’avait collée à ma peau. Alors, j’ai pensé à Aigline, puis à ma mère et j’ai sombré dans une somnolence quasi comateuse.
Ensuite, la nuit est tombée et avec elle, un silence de plomb, troublé par l’appel lugubre et lancinant des blessés des deux camps, unis dans la même souffrance :
– Brancardiers ! Brancardiers !
– Krankenträder !
– Au secours ! À moi !
– Zu Hilfe !
– Achevez-moi ! Je souffre !
– Erschiessen Sie mich !
– Tuez-moi !

Mon front était en sueur. Pourtant, j’avais froid. Très froid. Alors, j’ai lutté, pour me tenir éveillé, au cas où on viendrait me chercher.

J’ai passé deux jours ainsi, au fond de mon trou. Me réveillant puis me rendormant tour à tour…sans boire, ni manger. Avec pour seule compagnie, celle des rats venus à la curée, dans la pestilence insoutenable des cadavres.

Je savais qu’habituellement les brancardiers ramenaient cent à deux cents blessés par soir, sans compter les morts. J’appartenais encore à la première catégorie et je pensais que j’allais faire bientôt partie de la seconde, jusqu’à ce que…

 

CHAPITRE 33

À L’HÔPITAL

…Un plafond …des draps … une potence avec des flacons et des tuyaux en caoutchouc qui descendent … une aiguille dans les veines… un monticule blanc devant moi…c’est une « cage à poule 1 »» pour soulager mes jambes du poids de la couverture…puis une table de chevet à ma droite…et une sœur penchée sur moi…
– Ça y est ! Il s’est réveillé.
Au son de sa voix je comprends qu’elle est soulagée.
À la main, elle tient une cuvette réniforme avec des thermomètres à l’intérieur… Visiblement, elle passait par là et par acquis de conscience, elle s’était arrêtée à mon chevet.
Mais où suis-je ?
– Mon Dieu, ce que vous nous avez fait peur ! qu’elle fait.
Des cris…des gens qui geignent autour de moi… Dieu, que j’ai mal !
J’ai froid. Pourtant, je suis en chemise de nuit et bandé de la tête aux pieds… – Heureusement qu’il n’y a pas de glaces ! Je dois avoir l’air d’une momie…
Je regarde mes mains… elles sont recouvertes de bandes Velpeau. Par contre, ma tête est libre. C’est bon signe.
Je touche mon visage… mes joues, mon nez, ma bouche, mes yeux… Pas facile avec toute cette épaisseur de gaze… ! Pourtant, de ce côté-là tout du moins, j’ai l’impression que je n’ai rien… À l’exception d’un petit pansement sur le front.
J’espère que je ne me trompe pas, car je ne tiens pas à allonger la liste de qu’on appellera plus tard les« Gueules cassées »
Tonnerre ! Mes cheveux ? Où sont mes cheveux… ? On m’a mis un bonnet. Je viens de le retirer… Pour m’apercevoir que je n’ai plus de cheveux !
– Brûlés, m’informe la sœur infirmière.
– Brûlés ?
– Remerciez le Seigneur ! Vous revenez de loin, me fait-elle, en réajustant mon casque à mèche. Mais, pour votre chevelure, ne vous inquiétez pas. Ça va repousser.

Ça y est ! J’y suis…Le 105 qui nous flanque par terre, Geoffroy et moi… La fuite, avec lui sur mon dos … L’abri dans le trou d’obus… La fulgurance de l’éclair… Puis, la terrible brûlure…et ma plongée dans la fange, au milieu des cadavres…
Soudain !
– Ma pépite !? Où elle est, ma pépite ?
– Quelle pépite ?

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1. De son vrai nom : arceau de lit lève-draps.

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La sœur fronce les sourcils, s’inquiète, s’imagine que je délire. Mais, quand je lui explique qu’il s’agit d’un pendentif, elle prend quelque chose sur la table :
– C’est ça que vous cherchez ?
Elle est un peu ternie. Mais je la reconnais. C’est bien elle. Je suis rassuré.
– S’il vous plaît… passez-la moi autour du cou.
– C’est le docteur qui vous l’a retirée. Elle était collée sous la peau, me dit-elle en s’exécutant.

Puis, je renouvelle ma question :
– Où suis-je ?
– À Guéret.
– À Guéret ?
– À l’hôpital de Guéret.
Quelle odeur ! Ça sent l’éther, l’urine, la sueur et le sang bouilli.
Un regard autour de moi m’apprend que je suis dans une salle, avec des lits sur deux rangées, de part et d’autre d’une grande allée. Puis des lits, avec des tas de blessés autour de moi, qui crient, qui geignent ou qui pleurent.

Cela me fait tout drôle. Ainsi, j’ai été évacué dans la Creuse !– Comme c’est curieux ! Je n’ai aucun souvenir du voyage. Je me revois appelant : « Brancardiers ! Brancardiers ! » Puis, plus rien. Le trou noir.

Bon sang que j’ai mal !
Soudain…
– Et Geoffroy ?
– Geoffroy ? Quel Geoffroy ? Il n’y a pas de Geoffroy ici.
– Vous êtes sûre ?
– Tout à fait sûre. Je connais tous mes malades… Ou alors, il n’est pas encore arrivé.
On était ensemble. Il serait déjà là… S’il ne l’est pas, c’est que…
Je viens de comprendre que je ne le reverrai jamais. Pauvre Geoffroy ! Mon vieux compagnon. Mon pays ! Avec qui j’ai partagé mes jours de peines et mon pain noir.
Pourquoi, mon Dieu ? Pourquoi lui et pas moi ?

Je me rappelle de la mare… l’affreuse mare, au creux de l’entonnoir. Même que dedans, il y avait des cadavres, avec des branches et une carcasse de cheval.
Or, l’obus qui avait explosé, à côté de nous… il aura emporté mon Geoffroy tout au fond… Et si cela se trouve, j’ai peut-être plongé à côté de lui, sans m’en rendre compte ? Quand j’ai voulu éteindre l’incendie qui me dévorait ? De toute façon, je n’avais pas vu grand-chose. L’eau était noire ! Et j’avais tellement mal !
Vite ! Il faut faire quelque chose… Je ne sais pas moi… Retrouver sa dépouille…Prévenir ses parents…
– Où allez-vous ?
– Chercher mon copain. Je sais où il est.
– Il ne manquait plus que ça. Le voilà qui veut déjà nous quitter ! Allons ! Allons ! Calmez-vous ! Sinon je vais me fâcher.
– Mais…Geoffroy ?
– On va s’en occuper. Surtout avec la fièvre que vous avez. Ce n’est pas la peine d’en rajouter. Reposez-vous. Je reviendrai tout à l’heure.

Passent les jours, passent les semaines. Je suis encore à Guéret. Et toujours dans mon lit.
Autour de moi, on s’inquiète. On dit que je m’ennuie. Mais ce n’est pas vrai. Ma tête est vide. Sans désir, ni volonté.
Je ne suis rien. Ne pense à rien. Ne bouge point. Ne parle point. Je ne suis qu’une bouche, qui s’ouvre et qui se referme, pour manger. Puis qui fait ses besoins dans un plat à bassin.

Au début, des soldats en convalescence étaient venus. Ils s’étaient assis sur mon lit. M’avaient dit : « On va causer ». Mais comme, je ne parlais pas, ils se sont lassés. D’autres sont arrivés, qui ont voulu me faire jouer aux cartes, aux dames et à je ne sais trop quoi... J’ai tout envoyé valdinguer.
Je ne les ai jamais revus. Je voulais être seul. Tout seul.

Si mon visage avait été épargné, par contre, mon corps n’était que plaies. Et il en était de même pour mes mains. Quand, pour la première fois, les infirmières ont changé les bandes Velpeau, j’ai dû détourner mon regard, tellement elles étaient affreuses à voir. Ah, mes pauvres mains ! Elles étaient dans un bel état !
On m’a raconté que c’était parce que j’avais voulu me protéger les yeux. Et que c’est pour cela qu’elles avaient trinqué. Un moindre mal en somme, si j’en crois les médecins, qui m’avaient dit que je n’aurais qu’à enfiler des gants.
J’essaie de les regarder. Mais j’ai du mal à m’y habituer. Leur aspect est affreux. Le dessus est fripé. Quant à leurs lignes, sur les paumes, elles ont été effacées, créant d’autres sillons, artificiels ceux-là – je plains les chiromanciennes –. Puis il y a les doigts aussi, dont je n’aperçois que les extrémités plus ou moins émerisées, chacun étant entouré de bandelettes. On m’a expliqué que c’est le bistouri des docteurs qui les a séparés, car, sous l’effet de la chaleur, certains d’entre eux étaient collés – un peu à l’image de la pépite sur ma poitrine.

Puis un beau jour, j’ai eu la visite d’Aigline et de ma mère. C’est mon beau-père qui les avait accompagnées. Mais, comme il ne supportait pas l’odeur de l’éther, il n’avait pas voulu monter. Il avait préféré s’asseoir sur un banc, dans le parc. C’est du moins l’explication que l’on m’avait fournie. Je m’étais également étonné de l’absence de ma belle-mère, mais on m’avait répondu que celle-ci était grippée.

Les femmes m’ont gâté. Et j’étais fou de joie de les voir. Mais, comme lors de mes permissions, entre elles, il y avait toujours ce froid qui m’avait troublé, à l’Agnel.
Qu’y avait-il donc ?
Certes, devant moi, et sans doute pour ne pas me contrarier, elles s’évertuaient à donner le change. Autrement dit, elles observaient une entente de bon aloi, que je trouvais un peu « surjouée ». Un peu comme ces comédiens amateurs qui se produisaient chaque année dans la salle du patronage, sous la direction du curé Dumortier.
Et j’eus, une fois encore, la nette impression qu’on me cachait quelque chose. Toutefois, n’étant pas désireux de gâcher le peu de temps que les sœurs avaient accordé à la visite, je m’abstins de toute réflexion.

Par contre, quand le regard de ma jeune épouse tomba sur mes mains, celle-ci ne put s’empêcher de retenir un mouvement de répulsion. Je m’en aperçus et j’éprouvai une telle honte, que je m’empressai de les dissimuler sous les draps.
Heureusement d’ailleurs que mon crâne était dissimulé sous un cache-misère, sinon, je crois qu’elle aurait difficilement supporté la vue d’un mari aussi diminué.

Si Aigline se montra peu démonstrative, après m’avoir distraitement embrassé – quand je l’avais vu arriver de loin, un mouchoir sur le nez, en raison de l’odeur qui régnait dans la pièce, j’avais bien compris qu’elle venait parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement –, ma mère, par contre, redoubla d’affection à mon égard, me serrant contre elle à me faire mal, puis déposant quelques douceurs sur ma table.
Ensuite, moi qui n’avais pas parlé depuis plusieurs semaines, je retrouvais peu à peu le chemin de la parole.
Les nouvelles du pays, pour une fois, venant de trouver grâce à mes yeux, je demandais ce qu’était devenu un tel et une telle.

C’est ainsi que j’appris que le Coigneux, souffrait des rhumatismes, puis qu’il était désolé d’avoir perdu le Grivel, son chien truffier, mais qu’il était toujours d’un bon service, malgré son âge, même s’il s’ennuyait un peu de sa charbonnière.
Je fus également informé que monsieur le Baron venait de temps en temps à la ferme pour demander si les femmes ne manquaient de rien.
En réalité, il avait beau se targuer de patriotisme et d’inciter les jeunes à partir au combat, il n’en oubliait pas moins de veiller sur ses intérêts. Mais, d’après ma mère, malgré mon absence, il n’avait pas de soucis à se faire, vu que ses terres étaient toujours aussi bien entretenues.
Puis, maman ajouta que sa bru allait de temps en temps au château, remonter le moral de sa fille aînée, avec laquelle elle avait sympathisé. Son fiancé étant également au front, cette situation les avait rapprochées toutes les deux. Mais le rapide coup d’œil que la première décocha et qui fit aussitôt baisser la tête de la seconde, me fit comprendre qu’il s’agissait d’un sujet qu’il aurait mieux valu ne pas aborder.
Ensuite, elle me parla d’Émile Blancœur, mon instituteur, lequel venait de se faire tuer en Argonne. Puis de sa veuve qui avait dû quitter le logement de fonction qu’elle occupait à l’école, mais que monsieur le maire l’avait relogée gratuitement, dans un ancien bâtiment communal. Heureusement d’ailleurs, car elle avait à peine de quoi vivre.
Paraît-il qu’à Vendeuvre, on lui avait fait des obsèques mémorables.
– Il y avait tant de monde, que l’église était pleine. Pourtant, elle est grande. On n’avait jamais vu cela.
Après, on parla de Geoffroy, qui, finalement avait été porté disparu. Ce qui donnait une petite lueur d’espoir à sa famille, qui voulait absolument me rendre visite, puisque j’avais été le dernier à le voir – moi seul savais où il était et je me promis d’aller avec eux, sur les lieux, après les hostilités.

Enfin, se penchant sur moi, elle déclara :
– Pour toi, la guerre est finie, mon chéri. Tu vas guérir et bientôt, tu vas rentrer à la maison.
Je répondis par un « oui » évasif, car, je savais que ma convalescence allait être longue. Puis, après ? Qu’allais-je devenir ? Je me voyais mal, la fourche à la main, comme autrefois, à manipuler des bottes de paille.
Il fallait se rendre à l’évidence : je n’étais plus bon à rien.
Mais, ma mère dans un grand élan d’amour, me fit miroiter un avenir plein de promesses, auxquelles je ne croyais malheureusement plus.
Elle monopolisa longtemps la parole, un peu comme si elle voulait compenser le mutisme d’une bru que j’avais vainement tenté de solliciter :
– Et toi, Aigline ? Qu’est-ce que tu dis ?
– Pas grand-chose, avait-elle répondu. Ta mère t’a tout raconté.

Puis sa belle-mère d’évoquer les futures moissons, lesquelles seraient bonnes – si l’hiver voulait se montrer clément et l’été pas trop sec –, la vente de deux veaux au marché, qui allait rapporter gros et Ulysse, le cheval du père d’Aigline qui avait failli être réquisitionné par l’armée. Heureusement que monsieur le Baron s’était interposé, en expliquant qu’un cheval pour deux fermes, ce n’était pas du luxe…
Maman parla, parla tant et si bien que je m’endormis. Et quand je me réveillai, ce fut pour m’apercevoir que les deux femmes étaient parties. Et j’en fus attristé.

 

 

CHAPITRE 34

RETOUR À LA FERME

Je suis à l’Agnel depuis six mois, mes seules occupations consistent à aller du lit au fauteuil, puis du fauteuil au lit. Tandis qu’autour de moi, s’agitent les hommes et les femmes, qui font fonctionner la métairie… mon beau-père et le Coigneux ayant pris les affaires en main.
L’inaction me pèse en même temps qu’elle m’aigrit. Je suis une bouche inutile. Et j’en ai honte.
Des malades sont venus me voir, pour que je les soigne. Des blessés aussi. Mais, malgré toute ma bonne volonté, je n’ai rien pu faire pour eux. Avec mes mains brûlées, j’avais perdu le don. Et j’étais malheureux.
Bientôt, on ne fit plus appel à mes services.

Par dépit, j’ai rangé ma pépite au fond d’un tiroir. Car, depuis qu’elle existe, n’en déplaise à Aigline qui me l’avait remise le jour de la mobilisation, finalement, elle n’avait apporté que des déconvenues : ma brouille quand nous étions encore enfants, mon départ pour L’Arclais, la mort du soldat allemand, qui l’avait portée sur lui, puis ma terrible brûlure – la pépite du Coigneux étant davantage un porte-malheur qu’un talisman.

Depuis mon retour, avec ma jeune femme, nous faisons chambre à part. Au début, c’était pour éviter qu’elle ne me blesse, en remuant, la nuit. Mais le temps passe et nous dormons chacun de notre côté.
Elle s’éloigne de moi. Et maman, qui sent les choses, continue tant bien que mal à combler ce manque d’affection, que la première ne me prodigue plus. Mais l’amour d’une mère a beau être grand, il ne peut rivaliser avec celui d’une épouse.

De plus en plus souvent, elle rend visite à la fille aînée de monsieur le Baron. Et elle en profite pour donner un coup de main à la blanchisseuse du châtelain. Lequel perd petit à petit son personnel – beaucoup de domestiques étant morts qui n’ont pas été remplacés –. Les temps sont durs, même pour les aristocrates. Par contre, il vient d’embaucher un Italien, comme garde-chasse.
Comme quoi, le seigneur du village n’a pas complètement renoncé à ses privilèges, dont fait partie le droit de chasse et de pêche. Ce qui n’a d’ailleurs jamais empêché le Coigneux de braconner sur ses terres. Mais c’est de bonne guerre.

Pendant ce temps-là, Aigline lui fait son raccommodage, laquelle est habile en travaux de couture. Même que lorsqu’elle fait une reprise à une chemise, bien malin celui qui pourrait deviner où elle a passé l’aiguille. Car on ne voit rien. Et c’est du grand art.

Cela lui fait toujours une petite rentrée d’argent… qu’elle gaspille aussitôt en colifichets, rubans et autres chiffons. Mais, elle a des excuses. Elle est jeune. Elle aime le luxe. Et elle n’a pas l’époux qu’elle mérite.

Jusqu’à son père qui lui avait dit que je n’avais jamais été un bon parti pour elle. Pensez ! « Un métayer ! Sans dot, en plus ! Et qui revient de la guerre estropié, avant même qu’elle ne soit terminée ! C’est un comble ! »
Autrefois, pourtant, il n’avait de cesse de vouloir nous marier !

Oubliée à présent, notre enfance, quand la petite vivait davantage chez les Tardieu que chez les Maupas, partageant mes jeux, ma chambre et nos repas ! Oubliée aussi cette fameuse nuit où, affolé, il vint frapper chez nous, sa fille souffrant de convulsions ! Mon beau-père avait la mémoire courte.

« Un métayer ! Sans dot! Et qui est estropié ! »
C’est ce que j’ai entendu une fois, alors qu’il était dans la remise avec Aigline et qu’il avait omis de fermer la porte. Même que j’avais entendu ma belle-mère pleurer.
Ah, ma belle-mère ! Je lui dois cette justice. Elle m’a toujours marqué beaucoup d’affection. Et contrairement à son époux, elle me témoignait de la reconnaissance.

Puis, il y eut cette fameuse histoire de l’or de la Barse ! J’aurais mieux fait de me tenir tranquille ! Qu’est-ce que j’étais encore allé inventer ?
Au fait, et c’est une parenthèse, un jour où Aigline s’était penchée sur moi, pour me servir à table, j’avais remarqué qu’elle avait à son cou la chaîne en or avec la fameuse pépite du Coigneux ! Pourquoi ? Mystère… Mais, je m’étais bien gardé de lui poser la question.

Il n’empêche que je dois m’estimer heureux, car le feu ne m’avait pas tout pris. Il m’avait au moins épargné le visage. Or, à me voir, en chemise à manches longues et en pantalon, on n’aurait jamais deviné que j’avais été brûlé. Il n’y avait que mes mains qui étaient dans un triste état. Depuis, comme me l’avait conseillé le docteur de Guéret, j’ai toujours porté des gants.
Toutefois, peu à peu, et avec beaucoup d’entraînement, j’avais fini par retrouver la mobilité de mes doigts, et d’après Clochet, le médecin du village, je n’allais pas tarder à reprendre mes activités. Question de temps, avait-il prédit… Quant à mes jambes, j’arrivais à me tenir debout et à marcher une dizaine de mètres avec deux cannes.
Mais, je ne serai plus celui qui faisait baisser la tête des jeunes adolescentes. Comme autrefois, la fille de madame Lachaire, l’épicière, qui rougissait quand j’allais faire les commissions, ou Rose Capelle, celle du chef de gare, qui se débrouillait pour être toujours sur mon chemin, ou encore l’aînée de monsieur le Baron, avec ses jolies bottes de cuir qu’Aigline enviait tant…
Qui voudrait de moi, à présent ?

Pendant ce temps, la guerre se poursuit. Mais sans moi. Certes, je continue de souffrir dans ma chair, néanmoins, il y a pire que moi.
Antonin Pêcheux, le fils du boulanger, s’est fait tuer dans la Somme, au Bois Delville. Quand ses parents ont appris la nouvelle, ils ont voulu se jeter dans la Barse. D’autant plus qu’ils n’avaient que lui.
Puis se fut le tour de Firmin, dont la mère faisait les lessives, mortellement blessé à Verdun.
Ensuite, Camille, dont le père était berger, sauta sur une mine, en Artois. Et combien d’autres encore qui ne revinrent jamais.
Je n’osais plus « descendre en ville », comme on disait, nous autres, à la ferme, quand on allait faire nos courses. Car, au hasard des rencontres, je lisais des reproches dans les yeux de mes concitoyens, lesquels se demandaient pourquoi j’étais encore là, alors que tant de jeunes étaient restés. Bien sûr qu’ils ne me le disaient pas, mais ils le pensaient tellement fort que je les entendais tout haut.
– Tu te fais des idées, répétait ma mère.
Mais je savais bien qu’elle ne disait pas la vérité.

Puis, un beau jour, lassé de tout, j’ai dit au Coigneux :
– Joseph, j’aimerais aller à la charbonnière.
– Attends un peu.
– Demain.
Je voulais fuir, comme autrefois, quand je voulais éviter Aigline –, la forêt, comme je vous l’ai déjà dit, ayant toujours eu sur moi une influence bénéfique.

Le lendemain, nous voilà partis, tous les deux, avec Ulysse – ce qui déplut à mon beau-père, qui avait besoin de lui, et qui ne tarda pas à me le faire savoir. Mais nous avions passé outre.

Nous descendons la côte, débouchons sur le Chemin de Beurey, longeons le parc du château, traversons la Grand’Route, puis, plusieurs prés et plusieurs champs plus tard, nous atteignons l’endroit où commencent les premiers balbutiements de verdure, qui annoncent l’immense empire des bois….
À notre droite, le sentier du Gagnage aux chats… une cabane de cantonnier… une autre de chasse… Je respire… Puis, quelques kilomètres plus loin la charbonnière… Enfin !

Toutefois, j’ai du mal à reconnaître l’endroit où j’avais passé tant d’années radieuses, avec le Joseph – comme il me l’avait prévenu, les ronces et les orties avaient repris possession du lieu –. Finalement, on ne devrait jamais revenir en arrière. Après, avec le temps qui passe et les paysages qui changent, on est forcément déçus.
Pourtant, le layon est encore emprunté puisque l’herbe a été foulée. Même qu’il y a plein d’ornières, où stagne une eau sale pleine de moustiques, de reinettes, de crapauds et de salamandres. Malgré tout, notre cheval n’a aucune peine à passer. Ce dont je m’étonne.
– J’y vais encore de temps à autre, m’indique mon guide. Mais, faute de temps, je n’entretiens pas.

C’est vrai. La cabane tombe en ruines. Des carreaux sont cassés. Un volet est à moitié dégondé, la cheminée est éboulée et une tôle du toit s’est affaissée, la faute à un arbre qui s’est affalé dessus.
– Faudra que je le coupe, déclare le Joseph.
Tiens ! La porte est ouverte.
– Sans doute des bûcherons venus se mettre à l’abri, explique mon compagnon. Ne bouge pas !
C’est alors qu’on entend du bruit à l’intérieur.
– Reste-là. Je vais voir.

Il disparaît… Ne réapparaît plus. … J’attends. Trouve le temps long… M’inquiète… Que diable fait-il donc ? Je patiente. Essaie de descendre de la carriole… Impossible. Tout seul, je n’y arrive pas.
Enfin, le voilà de retour !
– Qu’est-ce que tu faisais donc ?
– Il y avait des bêtes. J’ai dû les chasser.
– Des bêtes ? Quelles bêtes ?
– Des chevreuils.
Curieux… ! Des chevreuils qui auraient élu domicile dans cette vieille masure… ? Je n’insiste pas. Il me tend la main. Je m’appuie sur lui et retrouve la terre ferme. Pendant ce temps, il ouvre tout grand la fenêtre.
Je pénètre dans la cambuse. Et là, je suis surpris.
Je reconnais la table, les chaises, la commode où Aigline avait restitué La dent du charbonnier, le poêle à bois, les bancs, les deux paillasses, où je m’allongeais entre deux chauffes. Or, il n’y a pas de poussière. Ou presque pas. Et une bouteille de vin entamée est posée sur la table, avec des boîtes de conserve vides !
Je le regarde… Il me regarde… Puis me fait :
– Je suis venu, il n’y a pas longtemps.

Je lui demande où sont passés les chevreuils. Il me répond qu’il les a chassés par la porte de derrière, car il craignait qu’ils fassent peur à Ulysse.
Epuisé par l’effort, qui m’a conduit jusqu’ici, je me laisse choir sur la couche occupée par le Joseph, autrefois… C’est alors que je sens quelque chose. Sur quoi me suis-je donc assis... ? Je passe la main. Il y a un trou. La toile est percée. Je glisse mes doigts à l’intérieur… Et qu’est-ce que j’extrais… ? La fameuse pépite !!!
– Ta femme me l’a rendue, dit-il, tout de go. Elle ne veut plus la voir à la maison.
Comme c’est curieux !
Je contemple le pendentif qui m’a accompagné, dans mes bons comme dans mes mauvais jours, puis le glisse machinalement, au fond d’une de mes poches.

 

 

CHAPITRE 35

APRÈS L’ARMISTICE

La guerre est finie. L’armistice a été signé. On a gagné… « Gagné quoi ? », s’était indigné un Coigneux passablement remonté, « il n’y a que des perdants. »
Il n’a pas tort. Le bilan est désastreux.
C’est d’abord une véritable saignée dans les rangs des belligérants, avec des veuves, des orphelins et des estropiés– dont je fais partie –. Ensuite, c’est un bouleversement dans la société avec l’émancipation des femmes, qui revendiquent des emplois autrefois réservés aux hommes. Puis, ce sont des ménages éclatés – Laure Châtel, l’épouse du photographe, s’est mise en ménage avec Mathieu Gaubert, le joailler de Troyes, quant à la femme du cafetier, Gabrielle Montreau, elle est partie avec Raymond Bellegrand, le clerc de notaire de Piney –. Enfin, c’est l’enrichissement des embusqués et des profiteurs, face à l’appauvrissement de notre pays. Et c’est ainsi que se développent des empires comme Renault, constructeur de chars d’assaut, comme Boussac, fabricant de toile d’avion, ou comme Schneider, grand marchand de canons devant l’éternel. Lesquels doivent leur fortune à « leur effort de guerre », ce qui les blanchit au regard de la société.
Sans oublier la dette abyssale contactée auprès des Américains… Mais, comme dit monsieur le Baron :
– L’Allemagne paiera !

C’est faire peu de cas des morts, qu’on ne remboursera jamais, ni des éclopés, ni des ménages détruits. Mais pour des gens qui n’ont pas souffert de la guerre, comme lui, ce sont des propos qui n’engagent que lui. D’autant plus que le gentil fiancé de sa fille aînée est revenu et que ceux-ci se sont dernièrement mariés, en grande pompe, malgré la pénurie d’approvisionnement des denrées alimentaires et la flambée des prix, qui ont fait suite au conflit.

Quant à moi, je recommence à travailler. Même si je dois me ménager, mais le peu que je fais soulage un Joseph qui n’y arrive plus. D’autant plus que mon beau-père se fait de plus en plus tirer l’oreille pour l’aider à l’entretien de notre exploitation. Celui-ci ne se privant plus de me traiter ouvertement de paresseux et d’incapable. Même qu’il a conseillé à ma mère d’aller trouver monsieur le Baron, afin de rompre son bail de métayage et d’entrer une nouvelle fois à son service, au château.

Le charbonnier m’avait d’ailleurs mis en garde contre ses manœuvres :
– Ce qu’il cherche à faire, Ton Maupas, c’est racheter ta métairie. Et comme il manque toujours deux sous au châtelain pour faire un franc, tu verras qu’il va bien finir par céder.

C’est pourquoi je m’étais vite remis à la besogne. Car je ne tenais pas à ce que ma mère serve encore de bonne au seigneur du village. Elle avait assez souffert comme cela !

Quant à Aigline, ses visites au château n’ont pas cessé pour autant. Au contraire, elles se sont multipliées. Même qu’elle rentre à la maison de plus en plus tard. Heureusement que ma mère est là, le soir, pour faire bouillir la soupe.
Mais, de l’argent qu’elle gagne, nous n’en voyons guère la couleur. Ou pour être tout à fait clair, celui-ci ne profite pas à l’amélioration du confort de la métairie. Car tout ce qu’elle gagne, elle le porte sur elle.
Un jour, c’est un collier, une bague, un bracelet en or ou bien des pendants d’oreilles – on est loin des bijoux en paille que je lui fabriquais autrefois, quand on courait tous les deux le long de la Barse, pour suivre nos bateaux en écorce. Depuis, l’eau a coulé sous les ponts !
Une autre fois, c’est une nouvelle robe, des chaussures à talons hauts – car elle aime dominer – ou un chapeau comme en portent les élégantes à Paris. C’est à se demander si la fille de ferme n’est pas devenue fille de baron. C’est à s’y méprendre… Même que cela fait parler à Vendeuvre.

Quand je lui en faisais le reproche, elle répondait :
– Tu devrais être fier que ta femme soit belle. Et comme tu n’es pas capable de me payer le luxe que je mérite, il faut bien que je me débrouille.
Quant à son père, il surenchérissait:
– Votre mariage à vous deux – Ça a été un véritable fiasco !
Ses réflexions, aussi cinglantes qu’elles étaient, avaient au moins le mérite de la franchise. Tout le contraire de sa femme, laquelle se réfugiait dans un mutisme réprobateur. Visiblement, elle n’approuvait pas l’hostilité de son mari à mon égard.

Alors, moi, le « sans-dot », je me taisais. Car je savais qu’il avait raison.
Et je me remis à travailler de plus belle.

 

 

CHAPITRE 36

LA LÉGENDE DE SAINT-GENGOULT

Ce matin-là, je m’étais levé de bonne heure, pour la traite, comme d’habitude – le Coigneux devant me rejoindre à l’étable, un peu plus tard ; il en était ainsi depuis que j’avais repris les choses en main.

C’est alors que j’aperçois un bouquet accroché à ma porte. Des boutons d’or… !
Qu’est-ce que cela signifie ?
Je ne pense pas qu’il soit pour moi. Par contre, s’il s’agit d’un cadeau pour Aigline, le donneur ne s’est pas déchaussé. Car, lorsqu’on offre des fleurs à quelqu’un, on offre tout, sauf des fleurs des champs.

Les vaches sont bien énervées. Elles sentent qu’on va les conduire à la pâture et elles sont pressées d’en finir. Encore un peu et la Blanche a failli renverser mon seau. C’est qu’elle est sournoise. Même qu’une fois, Médor, notre chien, avait reçu un tel coup de sabot qu’elle lui avait cassé deux côtes… Depuis, il s’était toujours tenu à distance dès qu’il la croisait dans la cour.

– Salut Vincent !
Le Coigneux vient d’arriver. C’est à lui que revient la tâche de les mener au pré. Il aime bien. Il dit que cela le promène, car il a tendance à s’ankyloser.
– Où t’as trouvé ça ? me demande-t-il, en désignant les boutons d’or que j’avais posés sur un vieux fût.
– Sur ma porte.
– Ils ont osé !
Comme je ne comprends pas, je le somme de s’expliquer.
– C’est l’œuvre d’un mauvais plaisant, commence-t-il. Il ne faut pas te formaliser.
« Me formaliser »… ? Pourquoi donc ?

C’est alors que j’apprends que ces bouquets de fleurs jaunes sont des « bassinets ».
– Et alors ?
– Quel jour sommes-nous aujourd’hui ?
– Le 11 mai.
– C’est la saint Gengoult.
– Qu’est-ce qu’il y a de spécial ?

C’est alors qu’il m’explique qu’au VIIIème siècle, Gengoult, retenu par les guerres de Pépin-le-Bref, apprend, à son retour, que son épouse Ganéa, a profité de son absence pour le tromper. Celui-ci l’interroge, mais comme elle refuse de reconnaître les faits, il décide de lui faire subir l’épreuve de l’eau.
Comme elle soutient qu’elle n’a rien à se reprocher, elle accepte.
Aussi se rendent-ils tous les deux au pied d’une fontaine, non loin du château qu’ils avaient à Varennes-sur-Amance, situé à une trentaine de kilomètres de Langres.
« Plongez votre main dans l’eau ! lui ordonne-t-il. Il y a une pierre au fond. Ramenez-là moi. Et je verrai ainsi si vous dites la vérité. Sinon, Dieu vous punira. »
Ganéa s’approche sans méfiance, mais à peine a-t-elle trempé sa main dans l’eau que celle-ci se met à bouillonner. À tel point qu’il lui faut immédiatement la retirer – l’eau étant trop chaude, elle ne pouvait tenir plus longtemps.
Hélas, pour elle ! La preuve de son infidélité était faite. La main de la belle était rouge et couverte de cloques – à cet instant du récit, je n’avais pas pu m’empêcher de penser à la bataille de Champagne, et à cette foutue marmite qui m’avait obligé à piquer une tête dans la mare, qui croupissait au fond de l’entonnoir, après m’avoir brûlé.

Abattu, autant par son mensonge que par sa trahison, Gengoult se retira en Bourgogne, où il vécut pieusement et en accomplissant de nombreux miracles. Malheureusement pour lui, et pour ceux qui avaient recours à ses services, sa femme, pour se venger, le fit assassiner par son amant.
Même que ses reliques ont été déposées dans la ville chère à Diderot, où il est encore vénéré par les pèlerins. Mais il s’agit là d’une autre histoire.

– Quel est le rapport avec moi, demandé-je.
Le Coigneux m’informe alors que, selon une tradition encore vive à Bar-sur-Aube, et rapportée en Champagne, puis dernièrement pratiquée à Vendeuvre, par quelques mauvais plaisants, on a vu pas mal de bassinets fleurir sur les portes des maris trompés, durant la guerre, les nuits qui précédaient la fête du saint patron. Ce qui était terrible pour des poilus qui, pendant leurs permissions, apprenaient leur infortune. Et l’ancien charbonnier de conclure :
– Tu comprends….Leurs épouses s’amusaient, pendant qu’eux, ils étaient en train de se faire casser la pipe !

Le ton était si véhément que je sentis qu’il n’avait pas complètement pardonné la fugue de sa femme Angèle, partie avec un bûcheron, alors qu’il surveillait sa meule de charbon de bois, pour assurer le pain du ménage.

Ensuite, il me cite plusieurs couples à Vendeuvre, qui ont eu à faire à cette coutume imbécile.
Mais, me voyant effondré, il s’empresse d’ajouter :
– ‘Faut pas t’en faire une montagne. Ce sont bien souvent des règlements de compte.
Puis il partit aux champs avec les bêtes.



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