ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul

Parution mars 2019 http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 10 La carte à jouer

Parution Mars 2020 http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 11 La chair salée À paraître

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.


Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt! En attente de publication
ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour Parution Septembre 2019 http://www.lepythagore.com

 

LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR

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........................ ............ET MON CŒUR DE BATTRE

COMME UN JOLI P’TIT TAMBOUR


Christian Moriat


CHAPITRE 26

LA DERNIÈRE DU GRAND VERGEOT


Ran ran… rapataplan ! Ran ran… Et Plan plan plan plan plan plan plan !
Il est six heures du soir. Je suis rue Maugaley. Près de la grèterie. L’endroit est peu fréquenté. Et il y fait sombre. Malgré un pauvre réverbère, planté au milieu de nulle part. Et qui offre une lumière épisodique - problème d’ampoule, sans doute.
Comme Miette a tenu à m’accompagner, je lui propose de lire l’arrêté de monsieur le maire. Celui qui a déjà fait l’objet d’une annonce, hier, par ma mère. Mais peu importe ! Mieux vaut deux fois qu’une. On ne craint pas les redites.
La petite, ravie de cet honneur, vient de s’avancer au milieu de la chaussée. Tandis qu’une fois mon ra de tambour terminé, je m’écarte légèrement. Pour la mettre en valeur. Car, tous les deux, nous aimons les mise en scène.
- Autant préciser qu’en ce lieu quasi désert, personne ne sortira sur le pas de sa porte. Mais cela n’a aucune importance. Car, pour nous, il s’agit d’un jeu. Beaucoup plus intéressant que celui de l’imprimeur ou de la marchande, par exemple, où on est claquemuré à l’intérieur de nos chambres. Là, au moins, en pleine rue, on est comme des acteurs qui donneraient une représentation. Et peut-être qu’avec un peu de chance, il y en aura bien un ou une qui, poussé par la curiosité, viendra nous écouter.

- AVISS À LA POPULATION !, qu’elle commence. Monsieur le maire tient à rappeler à la population, qu’il est interdit de brûler des ronces sur le territoire de la com…
Elle n’a pas le temps de terminer sa phrase que je me sens happé. Puis rapidement et violemment entraîné dans l’obscurité du buisson qui se trouvait derrière.
Tonnerre ! Le grand Vergeot et sa bande d’apaches… !
Échange de claques. Échange de coups. Je me débats comme un beau diable ! Mais qu’est-ce qu’on peut faire quand on est dos à terre ? Quand on en a deux, à genoux, sur les poignets ? Et deux autres sur les jambes… ?
Je saigne. J’ai l’œil droit complètement fermé. Quant au gauche, il ne vaut guère mieux. Je ne vois presque plus rien.
Je suis réduit à l’immobilité complète. Vite ! Vite ! En un clin d’œil, on me déleste de mon baudrier. Puis on me garrotte en un tour de main. Bras en arrière. Avec une corde de chanvre. Comme dans le meilleur des westerns.

- Arrêtez, brutes !… Arrêtez donc !, qu’elle crie, ma petite camarade.
Mais pensez donc ! Les lâches de s’en donner à cœur joie. Jugeant le jeu très amusant.
Ensuite, c’est au tour de mon beau tambour d’être confisqué à la petite - laquelle n’a rien pu faire -, puis consciencieusement piétiné par la meute. Par dessus, par dessous. Crevant du même coup la peau qui le recouvrait.
Et son joli « tablier » bleu - celui que maman avait cousu avec tant d’amour, en brodant mes initiales « L » et « F », en lettres d’or -, les vauriens de l’arracher. Et de s’en partager les morceaux. Même qu’il y en a qui font mine d’essuyer leurs godillots avec.
Puis, les gredins de jouer à la passe à dix, avec mon instrument, en le faisant rouler, avec leurs pieds, comme s’il s’agissait d’un vulgaire tonneau. - Allez ! Allez-y ! Ne vous gênez pas ! -, le tout en poussant des hurlements à faire dresser les cheveux sur la tête !
C’est un véritable cauchemar.

- Arrêtez, brutes !
Pauvre Miette ! Ta voix de flûtiau ne peut pas éteindre, à lui tout seul, le déchaînement imbécile de cette bande de vauriens.
Je les vois. Ils sont quatre. Avec ce gourdiflot de meneur. Il y a le Bertrand Dufour, le gamin des Voies de Vienne, celui qui a des poux plein la tête. Le Quentin Leroy, le rouquin aux taches de rousseur. Et le Virgile Malterre, le « roi de la fauche ». La fine équipe qui a pour habitude de « camper » sur le trottoir de chez Bluet. Histoire de barboter, à la sortie, la glace ou le gâteau des jeunes clients, sans méfiance. Lesquels ont beau pousser des hurlements, ces chameaux sont déjà loin, dans une impasse, en train de goûter le produit de leurs larcins.

- Arrêtez! Voyez bien qu’il saigne !
Si seulement quelqu’un pouvait… venir… ! Hélas ! Il y a peu de maisons dans le coin. Mais, malgré les appels à l’aide de Miette, les rares portes restent closes. Soit leurs propriétaires sont sourds. Soit ils sont absents. Ou alors, ils ont décrété que ce qui se passe à l’extérieur ne les regarde pas - pourtant, à travers les volets fermés, on voit de la lumière.

Pour finir, le chef des brigands de claquer plusieurs fois mon joli tambour contre un réverbère… Et de grimper dessus, pour l’écraser…
À présent, il ne ressemble plus à rien. Et j’en suis malheureux. Car, si de mes blessures, je m’en relèverai toujours. De la perte de mon bel instrument, je ne m’en remettrai pas !
Il est inutilisable. Et plus jamais on ne l’entendra battre dans les rues !
Comme les cris de ma petite camarade ne suffisent pas, elle décide d’employer les grands moyens. En distribuant des coups… - Pauvre, pauvre Miette ! Pour ces abrutis, tes poings sont des caresses ! Qui les font rire plutôt qu’autre chose -.
C’est alors que l’Adrien Vergeot, agacé, se redresse - alors qu’il était allongé sur moi -, pour, d’un revers de bras bien appuyé, l’envoyer valdinguer dans le fossé. La malheureuse ! Elle n’a pas fait un pli.
Hélas ! On croyait en avoir fini. Mais non ! Entre mes paupières boursouflées, j’ai encore le temps de voir Vergeot - ce galvaudeux ! -, s’emparer de mes baguettes pour les casser en deux, sur sa cuisse.
Quant au joli baudrier blanc de monsieur Roselier, les chenapans de le fouler aux pieds. Et de chercher à l’arracher. Mais le cuir tient bon, qui ne se laisse pas déchirer comme ça, contrairement à la jolie jupe brodée, que maman m’avait confectionnée. Vu que la matière est de première qualité.
Malgré tout, il a beau résister à la tempête, il est déjà copieusement éraflé.

Miette vient de se relever. Elle est en pleurs. Ses vêtements sont déchirés. Et ses genoux sont écorchés.
C’est alors qu’au moment où elle revient pour reprendre le combat, chameaux de disparaître. Tout d’un coup ! Comme par enchantement.
Et on entend :
- Qu’est-ce que vous faites donc, les mioches - Continuez et je vais m’en mêler !
Enfin ! C’est le père de Jean-Louis Boucher, qui habite par là. Quand il a entendu du bruit, il a fini par ouvrir ses volets. Puis, quand il a vu ce déchaînement de violence, il s’est décidé à intervenir.
Ce qui explique que les garnements n’ont pas demandé leur reste. Eux qui se sont enfuis comme une envolée de moineaux.
C’est aussi ce moment-là que je choisis pour tourner de l’œil…

Lorsque je me réveille, je suis allongé par terre, la tête sur les genoux de la petite. Laquelle est en train de me passer un mouchoir mouillé sur les yeux. Pour tenter d’arrêter l’hémorragie. Et elle pleure.
Et c’est dans un brouillard épais que j’entends, plus que je ne vois, un homme penché sur moi. Et qui ne fait que répéter :
- Sacrés gamins ! Te voilà bien arrangé.
Je me souviens, c’est monsieur Boucher. Dont le fils nous avait accompagnés, du côté des Varennes. Pour jouer au crieur public. Le jour de Noël.
Courbatu je me mets sur le flanc. Et là-bas, plus loin, au pied du réverbère, qu’est-ce que j’aperçois… ? L’ombre informe de mon tambour. Avec, à côté, ses deux baguettes brisées. Et mon joli baudrier tombé dans le fossé.
C’était mon cadeau de Noël. Et j’ai le cœur brisé.

 

CHAPITRE 27

AUX SOINS


- Mon dieu ! Qu’est-ce qui vous est donc arrivé ?
Ma mère est catastrophée en nous voyant. Les habits arrachés et couverts de poussière. La veste pleine de sang. Et la main plaquée sur l’œil. À l’endroit des sourcils. Là où Miette a fait un point de compression avec son mouchoir.
Quant à elle, ses genoux sont écorchés. Ses cheveux sont en bataille. Et sa robe est déchirée.
C’est quand même elle qui m’a ramené. Avec monsieur Boucher. La petite tenant le baudrier et les baguettes brisées. Le père de Jean-Louis, l’épave de ce qui fut mon tambour.

Immédiatement, elle me fait asseoir. Et soulève le mouchoir. Ce qui a pour effet de faire saigner davantage.
- Oh, mon Dieu ! Il a une belle blessure !
Mon sauveur d’expliquer :
- C’est l’arcade qui a morflé. Pourtant, ça s’était arrêté.
- Ça saigne toujours beaucoup à cet endroit.
- C’est vrai que ça fait peur. Mais ce n’est pas dangereux.
- Mes pauvres enfants ! Qu’est-ce que vous êtes allés faire rue Maugaley ? À une heure pareille ? Dans une rue où on ne voit ni ciel ni terre ?
- On a un réverbère. Mais il y a un faux contact. Je l’ai signalé à la mairie. Ils n’ont rien fait, signale monsieur Boucher, légèrement vexé qu’on critique son quartier.
- Le nôtre aussi n’éclaire pas bien.
Puis, alors que je reviens à moi, j’entends :
- Il faudrait peut-être le recoudre ?
(C’est le père de Jean-Louis qui parler à l’oreille de maman.)

Celle-ci hésite. Je la comprends. C’est pour elle un cas de conscience. Quant à moi, je n’en mène pas large. Car je ne voudrais pas souffrir deux fois.
Finalement, elle a pris sa décision. Du médecin, elle n’en veut pas. Elle me soignera elle-même. De toute façon, à la campagne, on ne dérange pas le docteur pour rien.

Vite ! Vite ! Elle court chercher une casserole. Se précipite sur la pompe. Tire de l’eau. Comme elle en a de trop et que cela déborde, elle verse le trop-plein sur la pierre à eau. Dépose le récipient sur la gazinière. Le coiffe d’un couvercle. S’empare d’un paquet de coton hydrophile. Pendant que mes deux accompagnateurs de relater ma mésaventure en long, en large et en travers. Laquelle est ponctuée des interventions outrées de ma mère. Qui soupire. Gémit. S’agace. Et conclut :
- Mon Dieu ! Ils ont le diable au corps, ces enfants-là !
- La mère n’en vient pas à bout. Le père n’est jamais là. Et quand il l’est, comme il n’est pas toujours en pleine possession de ses moyens…
Je ne l’ai jamais vu autant révoltée. Pourtant, il lui en faut, pour la mettre dans un état pareil.

L’eau bout. Elle pose la casserole sur le dessous de plat. Retire le couvercle. Prend des petits morceaux de coton qu’elle trempe dans l’eau bouillie - comme il est trop chaud, elle souffle dessus -. Puis entreprend le nettoyage la plaie. La casserole est rouge. Miette n’ose pas regarder.
Hé hop ! Un peu d’eau oxygénée. Et la plaie est désinfectée. Après, elle plaque un mouchoir propre sur la blessure. Et m’enroule la tête d’une bande Velpeau. Qu’elle fixe à l’aide d’une épingle double.
- On dirait que tu reviens de la guerre, plaisante mon bon samaritain.
Durant toute l’opération, Marinette, qui, pourtant souffre de me voir en pareil état, n’a pas lâché ma main. Ce qui m’a donné du courage.
- Bravo, mon gars ! Tu es courageux, qu’il fait encore, monsieur Boucher. J’en connais qui hurleraient pour moins que ça !

- Viens près de moi, Miette. Que je m’occupe de tes genoux, dit ma mère.
À chacun son tour…
Mais comme ce sont des égratignures, un bon nettoyage à la teinture d’iode. Et le tour est joué. La petite n’a pas bronché. Par contre, elle se plaint du ventre. Suite au coup de coude que lui a envoyé ce sans-cœur de Vergeot.
Maman a tout compris. Vite ! Un sucre, deux ou trois gouttes d’eau de mélisse - c’est bon pour tout - et voilà qu’elle se sent mieux. Et moi aussi, qui ne voulais pas passer à côté.

Un bref coup d’œil à la pendule murale. Il est huit heures. Ma mère décide d’aller voir le père du gamin. Ce que mon sauveur lui déconseille. Car en fin de journée, il y a des chances pour qu’il ait un verre dans le nez. Et, « à tous les coups », la prévient-il, elle risque d’être mal reçue.
- Alors, j’irai demain, de bonne heure, qu’elle fait. Ça tombe bien, on sera dimanche. Enlève ta robe, Miette. Je vais te la recoudre.

CHAPITRE 28

LE PÈRE VERGEOT


On est dimanche. Il est neuf heures. Maman vient de rentrer. Je viens d’entendre la porte claquer. Je quitte ma chambre. Je descends. Et j’aperçois ma mère. Assise dans la cuisine. Prostrée. Coudes sur la table. Cheveux ébouriffés. Foulard de travers. Yeux lançant des éclairs. Elle qui, d’habitude, est de nature enjouée, elle est en colère. Mais d’une colère muette.
Sur la table, elle a jeté ce qui reste de mon petit tambour. Dans un geste désabusé - Enfin…j’imagine -. Mais ce qui me fait mal aussi, c’est de voir mes baguettes en morceaux.
Elle avait donc emporté mon instrument avec elle. Pour faire voir aux parents Vergeot dans quel état il l’avait mis - justement, hier soir, je m’étais demandé où il était. Même qu’avant d’aller me coucher, j’étais allé droit à la poubelle. Il n’y était pas. De toute façon, il est irrécupérable.

Quant à ma mère, je comprends qu’elle s’est déplacée pour rien.
Elle est devant un bol de café, auquel elle n’a pas touché.
Comme elle se l’était promise, elle revient du Chemin de Massacre. À deux pas de la rue Maugaley. Là où habitent les Vergeot. Une vieille masure, à l’écart…
J’aimerais lui poser des questions. Mais je n’ose pas. Visiblement, ce n’est pas qu’elle ne voudrait pas. Mais elle est tellement hors d’elle, que ça l’empêche de parler.
Bref ! Pour elle, ça dépasse les bornes.

Ce matin, juste avant de partir, elle avait changé mon pansement. M’avait recommandé de l’attendre. Et de ne pas sortir. Ce que j’avais fait.
Comme elle avait été malheureuse, hier, en me voyant rentrer dans cet état. Sans parler de mon petit tambour. Jamais plus je n’en jouerai. Et elle trouvait cela injuste - mon cadeau de Noël !

Dring ! On sonne à la porte. J’ouvre. C’est monsieur Guiberler. Il a l’air contrarié. Et me dit qu’il désirerait parler à maman.
- Monte dans ta chambre. On a à parler, qu’elle me fait, après avoir salué notre visiteur.

Je m’exécute. Mais si elle croit me priver, elle a tort. Car, l’oreille collée au plancher, j’entends tout. Même mieux que si j’étais resté dans la cuisine.

Je comprends que chez les Vergeot, rien ne s’est passé comme elle l’aurait souhaité.
Et le récit qu’elle fait de « leur propriété » ne plaide guère en leur faveur. C’est tout au plus une bicoque, avec, en façade, ce qui a dû être un jardin, saupoudré de tas de terre, de monticules de sable, de monceaux de gravats et de détritus en tous genres. Le tout encombré d’une montagne de cageots. Sans oublier les herbes folles, les ronces et autres orties, qui couvrent les trois quarts du terrain. Avec juste un étroit sentier pour accéder à la porte de la masure. Il y a même une vieille poussette, qui gît, roues en l’air, un vélo sans selle et aux roues sans pneus et une brouette de maçon manchote.
Quant à la bicoque en elle-même, le crépi, d’un gris sale, bâille par endroits, laissant entrevoir de larges plaies de briques rouges. Avec des volets qui n’attendent que le prochain coup de vent pour s’envoler - certains étant retenus par un unique gond -. Puis, des fenêtres aux carreaux brisés, ont été colmatées, à l’aide de plaques de carton. Quant à la cheminée, elle ne va pas tarder à s’effondrer sur un toit en partie chauve de ses tuiles. Ce qui ne l’empêche pas de fumer.

Bref ! Elle a sonné, carillonné - ils ont une cloche mais pas de sonnette -. Aussitôt, trois molosses sont arrivés. En montrant les crocs. Pour la dissuader d’entrer.
Elle était persuadée qu’après un tel charivari, quelqu’un allait finir par venir. Mais ça n’a pas suffi. Puisque personne n’est sorti.
Alors, elle a appelé, appelé. En essayant de dominer le hurlement des bêtes…Toujours pas de réponse. Pourtant, les propriétaires étaient là. Elle avait vu les rideaux bouger. C’est là qu’elle a pris la décision de pousser le portail. Ou plutôt de le soulever. Car, il était dans le même état que les volets - il lui manquait une charnière.

C’était prendre un grand risque de sa part. Avec cette meute aux yeux injectés de sang. Mais, dans sa grande colère, ma mère ne s’était pas laissé impressionner. Et elle en imposa tellement aux bêtes que, dégoûtés par tant d’audace, la plupart avaient préféré regagner leur niche - de vieux tonneaux -. Un seul, pourtant, était resté - le plus vicieux de tous -. Mais d’un geste autoritaire, maman l’a aussitôt calmé. Sa colère lui donnant un toupet dont elle ne se serait jamais crue capable. Ce qui eut pour résultat de calmer l’animal. Lequel s’aplatit devant elle, définitivement dompté. Le monstre venait de trouver son maître.
Elle traversa la cour, d’un pas décidé. Frappa. Et entra.

Petit couloir, au sol de tommettes rouges et murs salpêtrés. Avec cette impression que les propriétaires ont nettoyé leurs pinceaux sur les plâtres. Le tout encombré d’un amoncellement de guenilles, de cartons et de boîtes de conserves vides.
À droite une porte entrouverte…Trois petits coups. Pas de réponse. Elle se risque. Et là, qu’est-ce qu’elle voit ? La mère Vergeot, assise sur uns chaise, au pied d’une cuisinière. En train de donner le sein à son petit dernier. Tout en tournant une cuillère en bois dans une grosse marmite - sans doute, la soupe du midi ou celle du matin - ?. Puis des gosses en pagaille, debout, par terre, sous la table… au milieu d’un véritable bric-à-brac de caisses en bois, de tabourets et de fauteuils crevés. Sans oublier les chapelets de toiles d’araignée, qui pendent au plafond, comme des guirlandes de Noël. Ni cette odeur d’urine, d’ail ou d’oignon, qui fait pleurer celui qui a le courage de franchir la porte. Ni les poules qui picorent au milieu des assiettes sales. Ou qui pondent dans des fauteuils bâillant leur crin.
La misère en quatre volumes !!!
- Les deux bras m’en sont tombés, soupire ma mère.
Monsieur Guiberler de protester :
- Vous n’auriez jamais dû aller là-dedans toute seule.
- Il le fallait.

Et maman d’imiter la mère Vergot :
- Quoi qu’c’est qu’vous voulez ?
- Je voudrais parler à votre mari.
- Ça va pas être possible. L’est rentré tard hier au soir. L’est pas bien c’matin.

C’est alors qu’elle lui a expliqué le motif de sa visite. Les coups que j’avais reçus. Mon tambour crevé. Miette blessée.
Elle a appelé l’Adrien, qui cherchait à se faire oublier derrière un fauteuil. Celui-ci est venu. Tête basse et regard en dessous.
- C’est vrai c’que dit la dame ?
- J’les même pas touchés.
- Pourtant, il a un œil fermé. Même que je regrette de ne pas l’avoir envoyé chez le docteur. Pour qu’il lui pose des agrafes.
- S’il vous dit que c’est pas lui, c’est pas lui, qu’elle conclut en se levant….Maintenant, si vous voulez bien nous laisser tranquille…
Et du doigt, elle lui montra la porte de sortie.

Monsieur Guiberler est outré. Il déclare que sa fille n’a pas été blessée par l’opération du Saint Esprit. Et qu’il allait le réveiller, lui, le père Vergeot.
- N’y allez pas, prévient ma mère. Ces gens sont dangereux.
- Dans ce cas, allons tous les deux à la gendarmerie porter plainte.
Ce qui fut dit fut fait.

CHAPITRE 29

LA PLAINTE


C’est le brigadier Renouard qui nous reçoit. Il nous interroge.
Où l’agression a-t-elle eu lieu ? Dans quelle rue ? C’était quand ? À quelle heure ? Noms, prénoms et âges des agresseurs ? Noms et prénoms des agressés ? monsieur Guiberler en a profité pour porter plainte aussi ; cela aura davantage de poids.
- Est-ce qu’il y a eu des témoins ?
- Oui, un.
- Il s’appelle comment ?

Pendant ce temps, avec deux doigts et beaucoup de zèle, Bertrand Blanchet, son adjoint, tape les questions et les réponses sur sa machine à écrire. Il a mis deux carbones, pour avoir la déposition en triple exemplaire - un pour maman, un pour monsieur Guiberler et le troisième pour les gendarmes. C’est pourquoi, il tape fort. Pour que ça traverse. Ça a beau être du papier pelure, il n’empêche que trois feuilles, ça fait plus épais. En plus, ça fait du bruit.
À chaque fois qu’il arrive en bout de page, on entend : « Cling ! » Histoire de lui rappeler que pour aller à la ligne suivante, il ne faut pas oublier de tourner le chariot. Sinon, ça ne marche pas.
À ce moment-là, hop ! D’un revers de main très élégant, il gifle le levier de retour. Et ça repart. C’est joli comme geste.
Et à mesure qu’il écrit, on voit la bobine rouge et noire défiler. C’est magique.
Plus tard, j’achèterai une machine comme ça. Quand je serai grand. Par contre, ça ne doit pas être donné. Mais à la gendarmerie, on a les moyens.
Le père de Miette en a une, à l’usine, dans son bureau. Et un jour où il n’était pas là, on avait joué avec, la petite et moi. On s’était bien amusés. Surtout quand on tapait sur TAB…Le chariot filait à toute vitesse jusqu’au bout du cylindre! Ce qui faisait bondir l’appareil… Au début, on sursautait. Et ça nous faisait rire.

Le gendarme Blanchet a du mal à suivre, parce que le brigadier va trop vite.
- Et m… ! Zut !
Il a failli dire un gros mot. Heureusement ! Il s’est repris. Pour ne pas donner le mauvais exemple. Mais il y a de quoi. En voulant se dépêcher, les barres de lettres se sont emmêlées lors de la frappe. Maintenant, les voilà coincées. C’est pour ça qu’il n’est pas content. Surtout que ce n’est pas la première fois que cela lui arrive.
- Pas si vite, chef ! Pas si vite ! qu’il répète, dans ces moments-là. (Le temps de les décoincer)
Alors, patiemment, son supérieur l’attend avant de poursuivre son interrogatoire. Même qu’à chaque fois, il demande si ça y est.
- Pouvez y aller, Chef, qu’il répète, en reprenant son souffle ; tellement il est peu habitué à taper autant. J’y suis. (Il faut dire que la petite et moi, on en a beaucoup à raconter.)

À la fin, Blanchet de tourner la roue. Celle qui est à l’extrémité du chariot. Et crac, crac ! cruic ! Il sort les trois feuilles et le carbone. Les sépare, car elles sont collées. Puis les tend à on supérieur. Lequel retire les carbones.
- C’est bien ça ? qu’il fait à ma mère et au père de Miette.
Ils répondent oui.
- Alors signez !
Après l’échange des stylos, chacun se voit remettre une copie. Mais au moment de partir, le brigadier nous avertit :
- Il y a des choses qui ne vont pas.
- Quoi ?

Il explique que, pour ma petite camarade, ce n’est pas bien grave, car, à part des vêtements arrachés, elle n’a pas été blessée - ce qui a pour effet d’échauffer l’entrepreneur en bonneterie -, mais que, pour moi, par contre, je dois obligatoirement être vu par un médecin, afin qu’il me donne un « certificat authentifiant la gravité des blessures. » Car, selon lui, il faut que ce soit écrit noir sur blanc. Pour figurer au dossier.
Maman déclare qu’elle n’ira pas, car le docteur voudra certainement me poser des agrafes. Et qu’elle ne veut pas.
- C’est un tort.
(On voit bien que ce n’est pas lui qui a souffert.)

C’est alors que ma mère commence à dérouler la bande Velpeau pour qu’il fasse un constat. Car elle comprend qu’il ait des doutes.
- Je vous crois, finit-il par dire. Le nez sur la plaie. Mais je ne suis pas médecin.
Ensuite, il signale l’absence de témoins.
Je proteste :
- Et le père de Jean-Louis ?
- Monsieur Boucher est intervenu après la bagarre. Or, comme les enfants n’étaient déjà plus sur les lieux, il n’a pas pu réellement voir lequel a frappé.
Monsieur Guiberler s’énerve à nouveau. Il déclare qu’on ne s’est pas blessé tout seul. Le chef hausse les épaules, en nous tournant le dos. Puis, comble du ridicule il ajoute :
- Ça s’est déjà produit.
Je n’ai jamais vu le patron de maman aussi énervé.
- Si vous avez peur des Vergeot, dites-le franchement.
La réplique est sèche. Et on s’attend à ce qu’il se récrie, touché dans son amour-propre. Mais pas du tout.
- Ils n’en sont pas à leur dernier fait d’armes, qu’il explique, en manière d’excuse. Et ce ne sera pas le dernier non plus. Alors… qu’il ajoute, en faisant un geste vague.

Bref ! Cette affaire l’ennuie. Et le fait de se rendre au domicile des marginaux, pour enquêter, semble lui peser.
Et nous quatre de quitter les lieux. Monsieur Guiberler se vengeant sur la porte en la claquant violemment. Ce qui ne fait même pas réagir une maréchaussée blasée - sans doute habituée à ce genre de réflexe bien courant de la part de victimes échaudées, qui doutent de l’efficacité de la justice.

Mais avant de partir, j’avais eu le temps de glisser au brigadier :
- Et mon tambour ?
Lequel m’avait répondu :
- On t’en paiera un autre.


CHAPITRE 30

LES SUITES


Après une affaire, il y a toujours des suites. Mais des suites, il n’y en a pas eues. Et pour cause…
D’après monsieur Boucher, qui habite non loin de cette famille de vauriens, et qui a tout vu, les gendarmes sont bien venus chez eux. Pour mener à bien leur mission. Ils étaient venus à trois, dont un jeune stagiaire, à qui le chef voulait montrer comment on mène efficacement une enquête, puisque cela faisait partie de son programme d’instruction - un baptême du feu en quelque sorte.
Seulement, ils n’ont jamais pu entrer.

D’abord, à leur arrivée, les chiens se sont mis à brailler comme des possédés - ceux-là même que maman avait pourtant réussi à dompter -. L’aversion instinctive et irraisonnée de l’uniforme, sans doute ?
Ensuite, la mère du terrible gamin a ouvert la fenêtre pour demander aux enquêteurs de faire moins de bruit. Alors qu’ils n’y étaient pour rien.
- On veut voir votre aîné !
- L’est au bois. Avec mon homme.
- Quand est-ce qu’ils vont rentrer ?
- J’sais pas.
Puis elle s’était enfermée à double tour, sans autre forme de procès. Et avait tiré les rideaux.
Sur le trottoir, la maréchaussée se regardait perplexe. Se demandant quelle était la conduite à tenir. Car, traverser le jardinet leur semblait périlleux.

C’est alors qu’au moment où personne ne s’y attendait, le père Vergeot est sorti comme un beau diable de sa boîte. Carabine en l’air. (Lequel, finalement, n’était pas « au bois » du tout.)
- Foutez-moi l’camp. Sinon, je tire, qu’il avait hurlé.
(Alors qu’il n’avait même pas demandé le motif de la visite. Même s’il s’en doutait. Mais il était comme ses chiens. Dès qu’il apercevait un uniforme, il voyait rouge.)
Et pour montrer qu’il ne plaisantait pas, il tira en l’air. Même que des feuilles de marronnier, criblées de plomb descendirent, en voltigeant gracieusement, avant de tomber sur le sol. Au pied du chef Renouard.

Une seconde plus tard, le trottoir - celui qui est devant la maison Vergeot - était vide. Chacun de fuir sans demander son reste. Nos courageux pandores s’étant repliés dans leur estafette.
Même que dans leur précipitation, celle-ci cala deux fois, avant de partir définitivement. En laissant échapper derrière elle un jet de fumée noire. Preuve, expliquera le père de Jean-Louis, qui s’y connaissait en mécanique, qu’elle avait besoin d’une bonne révision. Car ce n’est jamais bon, quand l’huile se mélange à l’essence.

Bref, huit jours après, comme on n’entendait plus parler du résultat de l’enquête, c’est monsieur Guiberler, en personne, qui se rendit à la brigade. Histoire de savoir où en étaient les gendarmes.
Le chef lui répondit que, celle-ci avait été classée sans suite. Vu que la partie adverse n’avait pas pu s’exprimer.
- Je vous avais prévenu, qu’il lui avait dit. Pas de témoins, pas de certificats de médecins. Les charges sont insuffisantes.
- Et alors ?
- Et alors, et alors… l’enquête s’arrête là. Tout simplement.

Et la porte de la gendarmerie de claquer encore plus fort que la première fois.
Aussitôt, le père de Miette en informa ma mère, qui, justement, travaillait ce jour-là dans son entreprise. Mais, contrairement à son patron, qui était remonté, elle accueillit la nouvelle avec calme, car elle avait tout compris depuis le début.
Le plus malheureux, c’était moi. Je n’avais plus de tambour. Le chef m’en avait pourtant promis un :
- On t’en paiera un ! qu’il avait dit.
Mais, j’avais oublié de lui demander quel était ce « On », qu’il n’avait pas nommé. C’est pourquoi, un jour où je le croisai sur le chemin de l’école, je lui ai posé la question.
Gêné, celui-ci m’a répondu :
- J’ai dit ça, moi ? Je ne me souviens plus.

Depuis, malgré les constants rappels à l’ordre de monsieur le maire, maman ne tambourine plus, Place de la mairie. Histoire de punir les gendarmes - la brigade de gendarmerie se trouvant juste en face.
Par contre, ses annonces, elle les fait un peu plus loin, à une centaine de mètres de là. Rue Saint Pierre - une rue adjacente -, entre le café et le salon de coiffure Pour obliger les représentants de la loi et leurs épouses à traverser la Nationale 19 et la Place. Car s’ils entendent bien le tambour, le pâté de maisons, par contre, joue un rôle d’écran, qui les empêche d’entendre la teneur des arrêtés. Ce qui les met en rogne.
Mais, on se venge comme on peut.


À SUIVRE

 

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