ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul

Parution mars 2019 http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 10 La carte à jouer

Parution Mars 2020 http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 11 La chair salée À paraître

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.


Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt! En attente de publication
ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un p'tit tambour Parution Septembre 2019 http://www.lepythagore.com
ROMAN N° 17 Un amour de Popaul  

 

LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR

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MARIE DES VARENNES


ROMAN


Christian Moriat


CHAPITRE 1

RACONTE-NOUS UNE HISTOIRE


– … Et le vieillard dit : « Quand je serai vieux, mon petit, prends-moi dans tes bras, déshabille-moi de ma livrée usée, retire ma flanelle de fatigue et prête-moi ton pyjama d'enfant, celui où voguent des flottilles de petits bateaux blancs, dans une mer qui sent bon la lavande...


Une fois encore, ils sont venus, les gamins. Ils ont emprunté la rue Saint Pierre – celle qui fait face à l'église du même nom –. Puis ils ont grimpé la rue Germain Royer et celle de la Côte d'Or, pour prendre à droite, la grande montée de Villy-en-Trodes, celle qui mène aux Varennes. Et, tout essoufflés d'avoir couru, ont toqué à ma porte. Et je leur ai ouvert.

Or, et cela vous ne pouvez pas le savoir, mais le vieil original ou le grand Croquemitaine, comme on m'appelle aussi – autrement dit, celui qui avale les enfants tout crus – , c'est moi, Arthur. Je n'y peux rien. C'est comme ça. Parce que, ici, à Vendeuvre, les gens ne m'ont pas en odeur de sainteté. Alors que je ne leur ai rien fait. Mais, patience ! Je ne vais pas tarder à vous expliquer pourquoi. Parce que, en ce moment, je reçois. Et c'est du beau monde. Toute une flopée de gosses, qui aiment bien se faire manger tout ronds, vu qu'ils y reviennent.
Il y a là Mathieu, le fils du secrétaire de mairie, Hélène, sa sœur, une petite rouquine aux taches de rousseur et aux yeux bleus, Romain, le blondinet aux cheveux ébouriffés, qui donne toujours l'impression de sortir du lit, Mamadou, le petit noir à lunettes, celui qui est toujours premier à l'école, puis Fabienne... Fabienne et son doudou, Fabienne la jolie mignonnette, qui sauce quand elle parle et qui suce tellement son pouce, que ses dents poussent « en avant ». Même qu'elle va avoir des bagues¹, puis un fil et tout le saint Saint-frusquin.
Ils sont assis par terre, à mes pieds, vu que je suis conteur d'histoires. Mais chut ! Comme je viens de vous le signaler, il ne faut pas les déranger, parce que je suis en train de leur en raconter une, d'histoire. Une de celles qui est si captivante qu'on en oublie le temps qui passe. Même qu'à la fin, immanquablement, ils réclameront : « Arthur, encore une ! »
Pourtant, leurs parents leur avaient fait la leçon :
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1. En orthodontie, appareil utilisé pour rectifier la position des dents.


« Interdiction expresse de se rendre aux Varennes ! » C'est là où j'habite, comme je viens de vous le dire. Et c'est complètement à l'écart du pays.
Pourquoi ?
D'abord, pour ne pas importuner le vieux méchant loup d'Arthur, que je suis, et qui passe son temps à lire et à écrire – « une belle occupation de feignant ! » –. Et qui descend rarement à Vendeuvre, pour y faire ses courses – « monsieur préfère se faire livrer ».
Bref, je suis l'homme qui fait parler. Mais pas en bien... Après tout, il vaut mieux entendre cela que d'être sourd.
Vous voulez savoir ce qu'on dit de moi ? Alors, allons-y, pendant qu'on y est...
« L'Arthur... ? C'est un drôle de phénomène qui s'en tient au bonjour-bonsoir de circonstance, quand il ne peut pas faire autrement. Ce qui est très suspect. »
« Et encore, si on savait " doùkid'vient " ? Mais, le plus fort, c'est qu'on n'en sait rien. Qu'on ne l'a jamais su. Et qu'on ne le saura jamais. »
« Puis, de " koidonkivit " ? Ça aussi, on se le demande. Alors qu'il est en âge de travailler. Et qu'il ne fait rien, cet homme-là. »
« Pourtant, il a deux mains, deux pieds, deux jambes, comme tout le monde. Même s'il boite un peu. »
« Oui, au fait, " kesquella " sa guibolle, au juste ? Pas grand-chose. Encore un qui vit du RSA et qui ne cherche pas de travail ! En France, on fait trop de social. Après, on se plaint qu'il n'y a plus d'argent. Faut pas s'étonner. »
« D'ailleurs, il a dans les combien... ? La cinquantaine bien tassée. Peut-être plus, peut-être moins. C'est vrai quoi. Il est tellement fripé qu'on a du mal à lui donner un âge. »
Pas mal non... ? Je suis gâté. J'ai toutes les tares du monde, à moi tout seul.


– … Couche-moi ensuite dans ton lit à volants, assieds-toi à mon chevet et chante-moi des berceuses, où l'on parle de châteaux au clair de lune, ou raconte-moi l'histoire de ces princesses qu'un baiser réveille, après un siècle de sommeil...


Et si encore c'était tout, mais on est encore plus sévère quand il s'agit de juger mes rapports avec les petits garçons et les petites filles.
« C'est qu'aujourd'hui, " akis'fier " ? On voit tellement de drôles de choses qu'il faut rudement faire attention où on met les pieds. Et encore ! De nos jours, on ne peut faire confiance à personne. Et comme on dit : " Faukuncoupourtuerl'loup " ! »
« Ah, ce n'était pas comme ça "dans l'temps ". On pouvait laisser traîner ses gosses dans la rue jusqu'à point d'heures. Ou partir de sa maison, en laissant les clefs sous le paillasson. Maintenant, " c’estp'uspossible ". »
« Il n'y a qu'à brancher la radio. Il ne se passe pas une semaine sans qu'on parle de viols, d’assassinats et d'enlèvements d'enfants ! Horrible ! " Parlez d'une société ! Pourrie qu'elle est, jusqu'à la moelle. " »
« Puis tout ça, c'est la faute de la télé aussi ! La télé qui ne montre pas le bon exemple. »
« Et leurs émissions ! Vous avez vu " leurz'émissions " ? Il n'y a qu'à lire les programmes : thrillers, polars, romans policiers, films d'horreur. Que des crimes, toujours des crimes et encore des crimes. Puis, comme en plus, aux infos, ils expliquent comment qu'ils s'y prennent, les voyous, après, les " zautres ", eh bien, ils font pareil... Bref ! Les informations, ça encourage plus à mal faire que ça ne dissuade. »
Plutôt gratiné le portrait qu'on fait de moi ! Vous ne trouvez pas ?
D'ailleurs, on n'ôtera pas de l'idée aux Vendeuvrois, que ce n'est pas en noircissant du papier qu’on peut vivre.
« Allons donc ! " Akikonveufairecroireça" ? »
« Il paraît même qu'il rédige des chroniques pour un grand quotidien parisien. Mais au pays, on demande à voir. Parce que, pour l'instant, on n'a rien vu. Car des journaux comme ça, à la Maison de la Presse, il n'y en a pas. Pensez, le Figaro Littéraire, " koikcestdonkencorkeça " ? »
« On prétend aussi qu'il vend des sketches, pour les matinales de France Inter... Mais, qu'est-ce que ça raconte au juste? On n'en sait rien. Vu que nous, on écoute Europe 1 ou RTL. Puis, on a autre chose à faire que passer son temps derrière le poste. D'ailleurs, rien qu'à voir le personnage on comprend tout de suite que " ça doit être du propre ". »
« Il n'y a pas longtemps, ils ont joué une de ses pièces à la Madeleine. Il paraît que c'était " tropengagé ". C'est ce qu'ils avaient mis dans l'Est-Eclair.
« Les oiseaux migrateurs », que ça ça s'appelait. Une histoire de migrants. Il ne faut pas s'étonner. « Ya p'uk'ça » maintenant. »
« Enfin quoi ! On a déjà assez à faire chez nous sans qu'on ait encore à s'occuper des étrangers. " La France aux Français ! "
« Puis, des gens qu'on " konnaîtmêmepas ". Et qui arrivent " donnesaizoù " ? Des "nègres ", par dessus le marché! Des " nègres", puis des bronzés. " C'estpaslacrèmeketoucesgenslà ".
« D'abord, ces types-là, on ne peut rien en faire. Ils ne travaillent même pas. Puis, ils ont le vice dans la peau. C'est plus fort qu'eux. Sont toujours en train de se battre. Ou de chercher à nous filouter. Mais qu'ils le fassent chez eux. Et pas chez nous ! Enfin quoi ! En voilà des manières ! »
Après la paresse et la pédophilie, me voilà affublé d'un nouveau défaut : celui de ne pas être du pays. Ah !: « Les droits du sol », ce n'est pas pour moi.
« L'homme des Varennes... ? Encore un de ces écolos de gauche, un donneur de leçons. Ah, il peut ! Vu que " cestpasluikipaie ". Puis, " kommenquiferait ? Vu qu'il n'en écosse pas une. C'est un peu trop facile. »
« Si on faisait comme lui, la France serait dans un bel état. De toute façon, à l'heure qu'il est, on ne peut plus redresser la barre. C'est trop tard. Même qu'au gouvernement c'est plein d'étrangers. Après, comment voulez-vous que ça aille ? »
« Aah, je sais. Vous allez dire " Et Mamadou ...? " Mais, Mamadou... ce n'est pas pareil. D'abord, ce n'est pas un noir. C'est un Malien. Un p'tit gars de Vendeuvre, quoi ! »
« Puis, il est là depuis longtemps. Ses parents, ça va faire trois ans kisonla... ! Comme le temps passe ! D'ailleurs, s'ils sont venus chez nous, ce n'était pas pour se tourner les pouces. C'était pour tra-vail-ler ! À l'usine des "Portes et fenêtres ". Laquelle embauchait à " c'tépokla ". »
« Il n'empêche que l'homme des Varennes, lui, il n'est pas noir. Il est blanc. Et il ne fait rien de ses dix doigts. Comme quoi il y a des blancs qui ne sont pas tout blancs. Même qu'ils mériteraient d'être noirs. »
Après un tel portrait, vous comprenez pourquoi je me tiens à distance, dans ma petite maison, qui domine la vallée de la Barse.
– … Enfin, joue avec moi à la bataille, aux dames ou au jeu de l'oie...
Le poêle ronfle. Dehors, il pleut. Et il fait froid. Respir du vent cognant contre la vitre. Tilleul s'ébrouant au jardin. Et ma voix de conteur de remplir les silences.
Ils sont bien, les petits, cache-nez autour du cou et bonnets à pompons sur la tête... Il fait bon. Loin des cancans de leurs parents.
D'ailleurs ici, pas de place pour les grandes personnes. Chez moi, on a le droit de tout. Chut ! "Ne pas perturber ! ". C'est l'heure du rêve.
On dit aussi que j'écris des romans et des contes pour enfants – c'est vrai –. Même que mes histoires se déroulent à Vendeuvre – ce qui est vrai aussi –. Mais qui les lit ? Personne, au pays.
Il y en a qui prétendent qu'ils n'ont pas le temps.
Il y en a d'autres aussi qui disent qu'on me lit à Bar-sur-Aube, à Troyes ou à Chaumont. Même en Belgique, en Suisse ou au Canada. Peut-être même ailleurs.
D'après eux, ce serait pour cette raison que j'aime tant les étrangers : c'est parce qu'ils achètent mes bouquins. CQFD ! Ils ont tout compris.


– …puis, aux tout premiers bâillements, après une dernière caresse, quitte doucement la chambre et laisse allumée la veilleuse des songes, que le doigt mouillé de la nuit tournera, page après page, comme un livre de source pure et d'eau fraîche...»


Bruit d'une bûche qui s'effondre dans le poêle. Postillons d'étincelles. Et qui réveille.
Les enfants de se frotter les yeux.
– Après ?
– Comment « après »...? Après... Le vieillard s'endormit.
Et tout ce petit monde de laisser échapper un « Oh ! » de déception.
– C'est tout ?
– C'est tout.
– Il ne s'est jamais réveillé ?
– Si. Une fois arrivé Là-haut.
Et les gosses de lever la tête vers le plafond.
– Il est dans ta chambre?
Déjà, les petits sont debout, prêts à prendre l'escalier.
– On peut monter le voir ?
– Il n'est pas dans ma chambre.
Ils sont désappointés :
– Il est plus haut. Bien plus haut. Pour l'apercevoir, il faudrait attendre que les nuages se dissipent. Un peu comme vous, qui allez partir.
– Sauf que nous, on va pas monter. On va descendre.
– Il n'y a que les personnes âgées pour grimper là-haut...
– Parce que toi aussi, tu vas grimper ?
– Un jour, comme tout le monde....Faudra bien.
– C'est pas juste. Les vieux ont déjà du mal à marcher, c'est pas pour les forcer à grimper. La preuve, toi aussi, tu boites. Alors que nous, on pourrait.
– C'est la vie. Les vieux en haut. Les jeunes en bas.
– Elle est mal faite.
– Au revoir les enfants. Et Fabienne, n'oublie pas ton doudou.
– Au revoir Arthur.
– Au revoir. Au revoir. Et revenez quand vous voulez.


CHAPITRE 2

MA MAISON


Arthur Pelletier. C'est mon nom complet.
C'est vrai qu'on ne sait pas d'où je viens – j'ai passé ma petite enfance à Troyes. Après, j'ai travaillé dans un cirque ; et j'ai voyagé de ville en ville en fonction des tournées.
C'est vrai aussi que je suis sauvage.
C'est vrai encore que j'habite une toute petite maison, à l'écart du pays, juste au-dessus de la vallée de la Barse – une chambre, une cuisine-salle à manger, un petit salon, une cave, un grenier, un jardin, un verger et un abri pour « ranger » ma voiture, une vieille 4L d'occasion, achetée à un particulier ; voilà toute ma propriété.
Elle est située du côté des Vignes de la Côte, sur la route de Villy-en-Trodes, au lieu-dit « Les Varennes ». Juste avant la ferme, qui ouvre la porte des bois.
De ma fenêtre, côté nord, comme je viens de le signaler, on a un superbe panorama sur Vendeuvre – petite ville de deux mille cinq cents habitants –, avec d'une part, et en contrebas, la RN 19, qui donne accès à la capitale de la Champagne puis, les Voies de Vienne, d'autre part – où autrefois jaillissait claire, l'eau de la fontaine de Vénus –, sans oublier le lit de la rivière Barse, qui traverse la localité, barrée par le viaduc des Vingt-Ponts à main gauche, et la côte du Four à Chaux, sur la route de Bar-sur-Aube, à main droite. Avec, pour horizon, les hauteurs de Gueudot et du Thoais et autres versants boisés, qui annoncent les grandes forêts templières, domaine des lacs et des morges¹, du Dienvillois et du Briennois, où Le Petit Caporal, fit autrefois ses humanités, à l'école militaire.
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1. Mares, étangs, trous d'eau.


En automne, c'est somptueux. Avec, en perspective, la flambée des feuillus, dressés vers le ciel, comme des torches.
Mais lorsque la brume fait son nid dans la vallée, c'est encore mieux. On ne voit plus la ville. Et, au-dessus de ce moutonnement de nuages, plus rien n'existe.
À l'exception de l'astre solaire – qui déroule son tapis de lumière sur ce socle ondulatoire et lactescent, comme un appel de l'au-delà.
À exclusion d'un ciel d'azur tendre et de la tige épointée du clocher d'une église Saint Pierre suffisamment élevée, pour parvenir à percer la couche de nuage et de brouillard.
Et vous, vous êtes là, planant , parmi les oiseaux, au-dessus d'un monde – celui d'en bas –, qui ne vous appartient déjà plus. Puisque vous êtes en prise directe avec celui d'En-Haut.
Mais une telle sensation de mérite. Et ce n'est qu'après avoir escaladé deux côtes que vous parvenez au nirvana avec celle de la Côte d'Or, qui conduit à Bar-sur-Seine et avec la seconde, qui mène, à ce qu'on appelait, autrefois, la Forêt de la Trode.
À pied, cela se fait, même si, une fois arrivé au sommet, vous êtes à ramasser à la petite cuillère.
Par contre, à vélo, c'est l'enfer. Vous avez beau jouer du braquet, et vous mettre debout sur les pédales, à peine la première pente escaladée, vous voilà déjà carbonisé, avant d'avoir attaqué la seconde. Sans oublier votre cœur qui bat à cent à l'heure.
Seuls, les enfants montent les deux en courant.
Moi, Arthur, je suis bien, là. Pas de voisins pour m'ennuyer. À part la foudre – je m'en passerais bien –, qui, aux beaux jours, vient me cingler les oreilles, quand le ciel fait le diable à quatre. Même que, l'an dernier, celle-ci m'a tranché en deux un vieux sapin, dans le sens de la hauteur. Mais il n'avait pas d'âme à sauver, vu qu'il était déjà mort.
Logique ! Comme « mon nid » est haut perché et comme il est isolé, il est exposé aux caprices de la météo en général et aux orages en particulier. D'autant plus qu'il n'y a rien pour arrêter le vent. Et quand ça souffle, ça souffle !

CHAPITRE 3

LE RÉCIT DU PÈRE MALAVOIX

Seulement, et comme je vous en ai déjà touché deux mots, les gens de la vallée ne m'apprécient guère. Et l'ami des gosses que je suis, n'est pas forcément l'ami des grands. Mais je n'en ai cure. « Bien faire et laisser braire », comme on dit.
Seule, Marie Berger, la petite naine, celle qu'on dit simplette, vient me tenir compagnie, avec son petit compagnon – un renardeau.
Elle y monte tous les jours. Sauf quand je reçois du beau monde – autrement dit, des messieurs bien-comme-il-faut, tout en complet-veston, dans de belles voitures immatriculées dans le 75 –. Mais ce n'est pas tout le temps.
Quant au goupil, qui la suit comme son ombre, c'est un petit orphelin qu'elle a sauvé in extremis de la rage destructrice des chasseurs – lesquels venaient de tuer sa mère –. Courageusement, elle avait fait front. S'interposant entre l'animal et les fusils. Et elle avait crié : « Ça suffit! » Alors, les tueurs ont baissé leurs armes et sont repartis. Après avoir copieusement insulté la pauvrette. Car les assassins n'aiment pas les leçons de moral ; surtout lorsque c'est une attardée qui la leur donne.
Depuis, Dagobert – c'est son nom – ne l'a plus jamais quittée. Normal, comme chez elle, l'assiette est bonne, le petit animal s'était dit : « Je suis bien chez Marie. Je reste. » Pourtant, après l'avoir nourri, et comme le lui avait conseillé le vétérinaire, elle avait bien tenté de le relâcher, en pleine nature... Une demi-heure plus tard, elle l'avait retrouvé devant sa porte.
Quand elle lui a ouvert, il l'a regardée droit dans les yeux, a hoché la tête, de droite à gauche tout en glapissant un semblant de réprobation: « Tu ne veux donc plus de moi ? », semblait-il implorer. Alors, comme elle est plus proche des animaux que des hommes et comme elle comprend leur langage, la jeune fille lui a dit : « Reste ! »
Depuis, partout, dans les rues, dans les bois, dans les champs, si vous rencontrez l'un, immanquablement vous rencontrerez l'autre. C'est inévitable. Vu que, depuis, il la suit comme un petit chien.
Pour en revenir à mes rares visiteurs, lorsque Marie arrive et qu'elle voit des voitures devant chez moi, avec des gens endimanchés , elle regagne sa maison, propriété, qu'elle a hérité, à la mort de sa seconde mère adoptive –, la pauvre étant une des rares enfants à avoir eu trois mères différentes, dont une vraie et deux d'adoption. Ce qui est peu banal.
Dans ces moments-là, elle est fort chagrinée, car elle se sent frustrée. Vu qu'elle n'a pas le privilège d'entendre les belles histoires que je raconte avec ma voix de basse – une voix qui sait si bien parler des choses de la vie. Celles qui existent, comme celles qui n'existent pas. Mais qui font rêver.
Néanmoins, et au risque d'insister, les visites ne sont pas fréquentes aux Varennes. Et c'est aussi bien.
Quant à la mère de Marie – ou supposée mère, parce qu'en réalité, elle ne l'était pas vraiment et vous allez bientôt savoir pourquoi –, bref ! la petite mère Charlotte, comme on la nommait à Lille, vu qu'elle habitait par là-bas, était une sainte femme. Et elle éleva le bébé comme si c'était un peu le sien, vu que c'était celui de son mari.
Parce qu'elle était mariée avec un « moins-que-rien », l'Alex Capelle. Ah, un joli cadet que cet être-là ! Un paresseux de première, un sans-cœur, un vaurien...
Un jour qu'il était parti traîner ses guêtres sur l'Esplanade du Champ de Mars, il aperçoit le chapiteau bariolé d'un cirque. Ça faisait huit jours qu'il était là. Et, pour le grand malheur de Charlotte, il ne semblait pas pressé de quitter les lieux.
Il s'approche. Entre. S'assoit. Assiste au spectacle. Et découvre une jolie saltimbanque, en tutu rose, qui lui en met plein la vue, au cours d'un numéro à couper le souffle. Bref, voilà l’œil de notre Alex tellement allumé, qu'il en oublie sa Charlotte.
Culotté comme il est, il demande alors à visiter la ménagerie. Caprice du destin, c'est la belle acrobate – sans tutu – qui lui sert de guide, car, dans les cirques, les artistes doivent savoir tout faire ; même servir de guide. C'est ce qui s'est passé.
Or donc, elle le promène autour du chapiteau, tout en lui expliquant le nom des animaux sauvages, leurs mœurs et tout et tout. Bref, à peine arrivé devant la cage des éléphants, on ne sait pas ce qu'il lui prend, toujours est-il qu'il la saisit par le col et qu'il l'embrasse comme du bon pain – c'est le père Malavoix, un vieux Lillois ayant élu domicile à Vendeuvre, qui m'a raconté tout ça, à une époque où je venais juste de m'installer aux Varennes et où je descendais encore en centre ville, pour y faire mes courses.
Naturellement, au départ, la jolie guide, surprise, s'était demandée ce qui lui arrivait. Mais comme il la bisait tellement fort sur la bouche et que, de ce fait, elle ne pouvait pas en placer une, elle a bien fini par se laisser faire. D'autant plus qu'elle n'avait pas trouvé cela désagréable. Et comme ils étaient tous les deux pour le vivre-ensemble, elle lui proposa de partager sa roulotte, avant de partager sa couche. Ce qu'il accepta, vu qu'il se disait célibataire et que la belle lui avait répondu :« Idem. » Ce qui n'était pas tout à fait exact, pour l'un comme pour l'autre. Mais, dans ces métiers de l'illusion, comme le cirque, c'est un peu comme les histoires que je raconte aux enfants, il arrive un moment où on ne sait plus démêler le vrai du faux.
Pour faire court, le soir-même notre lascar était embauché par le directeur du cirque – lequel était le père de la fille au tutu –, pendant que sa pauvre Charlotte l'attendait pour la soupe du soir.
Il paraît qu'il plaçait les spectateurs dans les gradins. Puis qu'il poinçonnait les billets. Rien de bien affriolant, en somme. Mais l'amour fait faire des choses qu'on ne ferait pas en temps normal.
Pour finir, le gredin planta la Charlotte Capelle pour sa belle artiste de cirque ; lequel, devenu camp-volant, ne remit plus jamais les pieds à Lille.
« Ah, si », s'était soudain rappelé le père Malavoix. « Même que ça s'était passé l'année d'après. Un beau soir... « À cet instant, il avait rajouté : « Vous n'avez jamais remarqué ? C'est souvent le soir qu'ont lieu les mauvaises actions. Rarement le matin »
« Bref, passons... ! un beau soir donc, voilà notre gredin qui, profitant de ce qu'on voit entre chien et loup, pour ne pas être reconnu, s'en est allé frapper à la porte de sa pauvre femme, alors qu'elle avait fait une croix dessus. – "Qui c'est donc qui frappe comme ça ? ", qu'elle s'était demandée. " Surtout à une heure pareille. – " C'est moi", qu'il lui avait répondu. – " Qui, moi ? » " – " L'Alex ! Qui veux-tu que ce soit ? " Elle ouvre. Et là, qui est-ce qu'elle découvre ? Son vaurien d'époux avec un paquet dans les bras. Et qui déclare : " Comme t'avais pas d'enfant, je t'en ai fait un. Occupe t'en. " Et hop ! Sitôt dit, Sitôt parti. Et notre homme de se fondre dans la nuit. Jamais plus elle ne le revit."
Comme vous l'avez compris, c'était la Marie. Laquelle, d'après ce que Malavoix m'avait expliqué, n'a jamais été la vraie fille de Charlotte.
D'ailleurs, on fit payer chère à la petite, cette situation. D'autant plus qu'elle ne grandissait pas et que sa mère de substitution se demandait bien pourquoi. Alors qu'elle mangeait bien... C'était à s'en arracher les cheveux.
C'est pour cette raison que, très vite, les habitants du quartier l'appelèrent « l'enfant du malheur » ou « l'enfant du péché » ou encore « La naine ». Quand on ne disait pas tout simplement « La bredine ». Parce que, en outre, les mauvaises langues prétendaient qu'elle avait une certaine lenteur d'esprit. Même que cela se voyait un peu sur son visage. Mais ce n'était pas quelque chose de rédhibitoire. D'autant plus qu'elle était mignonne comme tout.
Quoiqu'il en soit, la Charlotte, comme le raconta encore Malavoix, éleva l'enfant en bonne chrétienne qu'elle était. C'est alors qu'un beau jour, elle fit la rencontre d'un gentil monsieur qui lui fit avance sur avance. Alors qu'elle répétait à qui voulait l'entendre : « On m'a déjà roulé une fois, on ne me roulera pas deux.» Mais quand il lui dit, « Je prends tout. Et la femme et l'enfant. Et je lui donne mon nom. », elle se dit qu'elle avait peut-être tort de jouer les obstinées. D'autant plus que la petite n'en avait pas...de nom, car l'Alex ne l'avait même pas déclaré au secrétaire de l'état civil. Contrairement à sa pauvre compagne qui, se relevant péniblement de couche, pensait le contraire.
Bref, Charlotte finit par se laisser fléchir. Elle divorça de l'Alex qui l'avait trompée, toute honte bue, et épousa son soupirant.
Comme elle avait du courage, qu'elle savait coudre, faire la cuisine et le ménage, et qu'il fallait bien faire bouillir la marmite, elle entra au service d'un baron dans un château des environs. C'est ainsi qu'on la vit filer tous les matins, qu'il vente ou qu'il neige, avec sa petiote, laquelle avait toujours sa poupée dans une main et son petit pot dans l'autre.
Malheureusement, on se rendit bien vite compte que les gens avaient raison. La petite n'était pas tout à fait comme les autres. D'abord, elle avait un fort retard de croissance. Ensuite, elle se mit à marcher et à parler très tard. Puis elle avait un comportement bizarre, fuyant les adultes comme la peste. Et ne jouant jamais avec les autres enfants.
La Charlotte la fit voir au docteur ; lequel diagnostiqua un retard physique et une intelligence attardée. » – ce que l'on savait déjà –. C'est pourquoi, comme je l'ai déjà indiqué, on ne l'appela plus que « Marie, la bredine ».
Seulement, comme Alain Berger –puisque c'était le nom du mari –, était un grand voyageur et qu'il avait de la famille en Algérie, ils quittèrent la France tous les trois, pour s'établir à Oran, où il travailla dans les transports routiers – entreprise gérée par son cousin –. Or, comme Alain adopta le nourrisson, comme il l'avait promis à la belle Charlotte, de ce fait, la petite s'appela Marie Berger.
Bref ! Les affaires prospéraient et la vie sembla leur sourire. Hélas ! Un jour qui n'a pas été fait comme un autre, alors qu'ils étaient assis sur la terrasse d'un bar... Boum, badaboum ! Des bandits grimpés sur une moto ont jeté une bombe sur les consommateurs, laquelle fit de nombreuses victimes, dont les époux Berger, justement !
Seule la petite, qui jouait plus loin, échappa au massacre. Ce sont des voisins de Charlotte, Bernadette Chenut et son époux, qui, par le suite, s'occupèrent de la petite. Alors que les autorités l'avaient déclarée morte, vu qu'on n'avait jamais retrouvé son corps dans les décombres. Et pour cause !
Décidément, le malheur semblait s'abattre sur la fillette. C'est alors que Bernadette et son mari décidèrent de rentrer en France, car la vie en Algérie était malsaine.
Or, et à cet endroit, le père Malavoix a été incapable de m'expliquer pourquoi les Chenut s'installèrent àVendeuvre, précisément.
– Qu'est devenu le mari de Bernadette ?
– Décédé d'un arrêt cardiaque. Dès son arrivée à Marseille. Il n'a pas eu de chance non plus, le pauvre !
– Décidément... ! Et la vraie mère de la petite, l'acrobate, elle n'a jamais cherché à revoir sa fille ?
– Bien sûr que si. Au début, tout du moins. Ce qui n'a pas été facile, vu qu'elle n'avait pas été déclarée par ce vaurien d'Alex. Mais quand on lui a répondu qu'elle était morte en Algérie, il n'y avait plus rien à faire. À part réclamer son corps. Ce qu'elle a fait. C'est là qu'on lui a répondu, avec beaucoup de tact, que la bombe avait fait tellement de dégâts qu'elle n'avait pas pu être identifiée avec précision.
– Mais vous, qui connaissiez bien la mère, vous n'avez jamais essayé de la contacter ?
– Comment voulez-vous faire avec des gens qui sont toujours par voies et par chemins avec leur bon sang de cirque ? Je n'ai jamais réussi à la joindre... Puis, pour lui dire quoi ? Sa gamine, étant morte, à part des paroles de consolation, je ne vois pas ce que j'aurais pu faire d'autre. En plus, c'est délicat, n'étant pas de la famille.
Toujours est-il que Bernadette Chenut s'installa avec la petite, rue du Bourgetet. Et qu'elle travailla au manoir de monsieur le colonel Aldébert de La Roche Courtins. Un brave militaire, qui avait perdu son bras pendant la seconde guerre mondiale.
Tel fut le récit du père Malavoix ; lequel mourut peu de temps après.
Mais tout cela, c'est de l'histoire ancienne. Vu que Bernadette, la mère de Marie, elle est également partie aux fleurs, il y a deux ou trois ans, emportée qu'elle a été, par une pneumonie.
Depuis, la jeune fille, qui est âgée d'une vingtaine d'années, s'est attachée au vieux solitaire que je suis, car, un jour ou l'autre, c'est plus fort qu'eux, les laissés-pour-compte finissent toujours par se rencontrer. C'est ce qui s'est passé. Et de la plus curieuse des façons...


CHAPITRE 4

MARIE ENTRE DANS MAVIE


Par une agréable journée de caressante chaleur, une journée où Marie était partie, panier au bras, aux asperges des bois, suivi de son éternel renardeau, voilà qu'elle entend une jolie musique sourdre de mon jardin.
– Qu'est-ce que c'est donc ? qu'elle se demande.
On dirait une fontaine. Un ruisseau où l'eau aurait été remplacée par des notes d'une infinie douceur – une « fontaine-à-l'eau-de-notes », en quelque sorte –, venue lui caresser l'oreille pour aller se loger tout droit dans son cœur.
Subjuguée, elle s'arrête. Dagobert aussi. Et, croyez-moi, la halte qu'elle avait faite ce jour-là n'avait pas été provoquée par la raideur d'un raidillon qu'elle grimpe comme une gazelle. Non. La jeunette avait tout simplement été prise par le charme d'un instrument qu'elle ne connaissait pas.
Il est vrai qu'à Vendeuvre, à part La Lyre, avec ses cuivres et ses tambours, qu'on voit dans les rues, aux défilés du 11 Novembre ou du Quatorze Juillet, sans oublier les quelques dames de la haute qui pianotent les dimanches après-midi, après une tasse de thé, les musiciens se comptent sur les doigts de la main.
Marie fait le tour de la maison. Toujours accompagnée de son fidèle Dagobert. Contourne la demeure, en empruntant un champ. Et là, derrière un buisson, voilà qu'elle m'aperçoit... Moi, Arthur et ma guitare. En train de jouer du Tarrega,.... Recuerdos de la Alhambra, c'était. Mais elle, elle ne le savait pas, car, si elle connaît l'écriture et la lecture, que ses maîtres d'école ont eu bien du mal à lui faire apprendre, elle n'a pas de culture musicale. Car, qui, selon vous, aurait pu la former ?
L'instant est magique. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien elle les trouvait beaux, ces « Souvenirs de l'Alhambra », avec tous ces trémolos, qui la transportaient loin, là-bas, du côté de Grenade. Où elle n'a jamais mis les pieds.
L'air est de velours. Le ciel, de saphir bleu. Et le soleil, de miel... La nature elle-même ayant revêtu son costume de béatitude...
Et cette musique ! Cette sacrée musique, qui lui agrippe l'âme et le cœur, comme du lierre...
C'est alors que Dagobert se paye le culot de sortir du fourré, pour se planter droit devant moi. Et de s'asseoir, en hochant le chef d'un air approbateur. Ce qui n'arrête en rien mon jeu. Aussi continué-je d'enchaîner arpèges et contre arpèges.
Pourtant, je ne suis pas aveugle. Je le vois bien, ce petit animal. Mais il en faut davantage pour me démonter. L'idée qu'un jeune renard vienne m'écouter de son propre chef, me paraissant tout naturel. Vu que plus rien ne m'étonne.
J'ai bien des enfants qui viennent me visiter pour écouter mes histoires, alors, pourquoi un renardeau ne viendrait-il pas écouter ma musique, de sa propre initiative ? Les animaux sauvages sont parfois très curieux !
Par contre, de derrière le buisson, sa maîtresse, qui ne veut pas se faire remarquer, de peur d'être prise pour une espionne, se met à appeler son petit compagnon, doucement, d’abord... puis de plus en plus fort, après. Mais celui-ci, pris par la mélodie, de faire la sourde oreille :
– Viens, qu'elle lui dit. Dagobert ! Viens !
Mais le bougre de renard ne bouge pas plus qu'une cathédrale !
– Vas-tu venir à la fin !?
À force, je finis par tourner la tête... C'est alors que j'aperçois la blonde chevelure de la jeune fille dépasser du bouquet d'arbustes – lesquels n'étant pas bien haut, je me suis vite aperçu qu'il s'agissait d'une personne de petite taille.
Le résultat est immédiat. Tout de go, j'interromps mon récital. Hélas ! La belle de prendre la poudre d'escampette, rouge de confusion. Et cette « belle », c'était Marie. Marie Berger.
– Ne partez pas! Que je lui crie. Ne partez pas... ! Vous aimez la musique ?
Mais, celle-ci de disparaître comme si elle avait vu le diable. À telle enseigne que je me suis demandé si je n'avais point rêvé.
Ne reste plus que le renardeau, qui, se rendant compte que l'aubade est terminée, finit lui aussi par quitter les lieux pour rejoindre sa jeune maîtresse. Laquelle s'est réfugiée dans la proche forêt pour cacher son trouble.
Ce fut ma première rencontre. Et cela s'est passé tel que je vous le dis.
Machinalement, j'avais noté l'heure de sa visite. Et chaque jour que Dieu fit, je pris mon instrument et interprétai, outre Tarrega, les pièces les plus belles ; des pièces qu'aucune guitare n'avait encore jouée, en laissant simplement courir mes doigts sur les cordes.
Le sachant, la jeunette de monter pour les écouter, toujours autant fascinée... Et toujours dissimulée derrière Son buisson.
Puis, d'accroupie qu'elle a été, au premier jour, elle s'agenouilla au second, se mit debout au troisième, puis s'approcha au quatrième... C'est vrai qu'elle était toute petite, mais pas vilaine. Une vraie poupée !
Une bonne semaine après, et de fil en aiguille, la voilà assise à mes pieds, comme son compagnon à quatre pattes, à ma grande satisfaction. Ce qui m'étonna beaucoup, car les jeunes se moquent pas mal des vieux.
Mais cela demanda beaucoup, beaucoup de temps. Car la belle est de nature farouche.
C'est ainsi qu'elle prit l'habitude de fréquenter ma maison. En tout bien tout honneur. Et avec un plaisir toujours renouvelé, car, contrairement à ce qu'on raconte au pays, je suis de bonne compagnie. Même si je vis à l'écart d'un monde avec lequel je suis en grande méfiance.
Seuls, comme nous l'avons vu, les enfants recherchent ma présence. Car j'ai toujours une histoire à leur raconter. Et quand je n'en ai pas, j'en invente. Tout en peignant sur du papier ou sur la toile, des êtres imaginaires, soit à l'aquarelle, soit à la gouache. Car je me plais aussi à représenter les héros évoqués dans mes récits. Ce qui ne manqua pas d'enchanter ma visiteuse. D'autant plus qu'avant de partir, je lui remettais à chaque fois, l'une de mes œuvres.
Mais je ne suis pas seulement raconteur d'histoires avec des mots. Je sais aussi faire parler le feu, dessinant des figures dans l'espace, avec des torches, comme le ferait un maître d'école avec sa craie, sur son tableau noir.
C'est ainsi qu'un beau jour, elle me surprit en pleine séance de jonglage.
Il faut voir comment je sais les faire valser mes massues, mes balles et mes bâtons enflammés... ! Un véritable ballet aérien. Et toujours, toujours, je les rattrape. Et jamais, au grand jamais, ne les fais tomber. Aussitôt, j'étais par elle, catalogué. À ses yeux, j'étais... un demi-dieu. Vu que je jouais avec les flammes.
Sans compter que je suis également cracheur de feu. Et la première fois que je me suis produit devant mes deux visiteurs – histoire de m'entraîner –, la jeune femme comme l'animal, qui ne s'y attendaient pas, eurent la peur de leur vie. D'autant plus que le show eut lieu en pleine nuit. Ce qui fut d'autant plus impressionnant. Aussitôt, Dagobert fit un bond en arrière. Et sa maîtresse de se réfugier, le cœur battant, derrière le gros tilleul.
Ce qui m'amusa beaucoup.
Mais, s'il n'y avait encore que cela. Par exemple, je n'avais pas mon pareil pour faire sortir des pièces de monnaie du museau du jeune renard ou pour extraire des colombes de mon chapeau.
C'était du tonnerre.
Non. Mille fois non. Pour elle, les Vendeuvrois qui disaient du mal de moi, étaient des Béotiens. Ignorants de mon talent. Et nos compatriotes avaient trop bonne opinion d'eux-mêmes, pour penser qu'il y ait, parmi eux, quelqu'un qui leur soit supérieur – un étranger, en plus !
Elle le pensait réellement. Pourtant, et au risque de me répéter, on la disait bredine. Or, quand on est sensible à la beauté, et qu'on sait l'apprécier, on n'est pas bredine. On a simplement une âme d'enfants. Comme tous ces gamins qui viennent m'écouter.
Et comme je suis « lunaire », et elle aussi, nous étions fait pour nous entendre. Même si au départ, nous avons connu des moments difficiles, car, rappelons-le, la jeune fille est une petite sauvageonne.
Malgré tout, après une période probatoire – juste le temps d'apprendre à se connaître –, elle me fut d'un grand secours, comme vous allez le voir.
À l'époque, dans ma maison régnait un formidable capharnaüm. Partout, sur la table, sur les chaises, sur le canapé, dans mon lit, journaux et livres de régner en maître. On en retrouvait jusque dans le buffet. À côté du sel et du kilo de sucre en morceaux.
Il fallait également voir les piles de publications qui s'entassaient par terre ! Lesquelles étaient de taille humaine. Même que pour aller de la table à mon fauteuil, il fallait obligatoirement traverser un véritable labyrinthe. Et gare à celui qui ne connaissait pas le chemin ! Même qu'à la limite, si la pièce avait été plus grande, il aurait fallu une boussole.
Comme mes ouvrages étaient rangés verticalement et non horizontalement, comme il est d'usage, pas facile de s'emparer d'un manuel à consulter ; surtout lorsque celui-ci est à la base du tas. Car après, il faut retirer ceux de dessus. Mais je n'en avais cure.
Sans compter mes boîtes de toutes sortes, en carton ou en fer blanc – vides, la plupart –, mes collections de nids d'oiseaux et de fers à cheval. Sans oublier la poussière sur mes meubles ! Sans parler des toiles d'araignées, qui pendent du plafond, comme des guirlandes.
Bref ! chez moi, c'était Noël, tous les jours.
Constatant le désastre, Marie, armée d'une tête de loup, fit la chasse aux araignées. Puis elle passa un bon coup de balai avant de verser un paquet entier de lessive Saint-Marc dans un grand baquet d'eau chaude. Et elle frotta, frotta le sol de la salle à manger-cuisine, équipée d'une paille de fer et d'une brosse à chiendent, jusqu'à l'épuisement. De telle sorte qu'on finit enfin, par découvrir les intervalles entre les lames du parquet – ce qui constitua une véritable prouesse, tant il y avait de crasse accumulée –, alors que, bien entendu, avant on ne les voyait pas. A contrario, l'eau était noire comme du charbon !
Ensuite, elle dépoussiéra les meubles et les passa à l'encaustique. Enfin ce fut au tour des journaux et autres bouquins, qu'elle prit soin de ranger sur des étagères, par ordre de parution pour les premiers et par ordre alphabétique pour les seconds. Ce qui, par la suite, facilita nettement mes recherches.
Mais elle ne s’arrêta pas là. Elle s'attaqua à la chambre. Puis à mes vêtements. Fit lessives sur lessives. Mit de l'ordre dans mes armoires. Et ne laissa plus rien traîner sur les chaises. Comme les habits que j'avais pour habitude de laisser en pagaille !
Après, ce fut le tour du grenier. Et de la cave. Jamais logis n'avait été aussi reluisant ! Ma maison brillait comme un sou neuf.
Enfin, comme elle vit que je mangeais des conserves, elle s'occupa de mes repas. Faisant elle-même les commissions. Puis elle s'employa au jardin. Désherbant, sarclant, piochant, ratissant, bêchant... dans la perspective de récoltes futures.
Après une visite au verger, elle se promit de faire aux beaux jours, des compotes, des confitures et beaucoup de fruits en bocaux.
Bref ! Comme la jeune fille me rendait visite tous les jours, je commençai peu à peu à prendre figure humaine....moi qui, auparavant, avait tendance à me négliger. N'hésitant pas, par exemple, à me raser tous les matins – chose que j'avais perdu l'habitude de faire.

CHAPITRE 5

LA DÉCOUVERTE


Ce jour-là, Marie de monter les rues de la Côte d'Or et de Villy-en-Trodes, comme à son habitude, suivie de son petit compagnon à quatre pattes.
On est au mois de février. Et il bruine. Mais ce ne sont pas deux ou trois gouttes qui vont les empêcher de sortir. Ils ne sont pas en sucre.
En plus, notre amie sera à l'abri, car si, aujourd'hui, elle vient chez moi, c'est pour mettre un peu d'ordre dans mes tiroirs. Ce qui ne sera pas du luxe.
En effet, un jour où elle cherchait un chiffon pour passer les meubles à l'encaustique, elle se rend compte qu'il y en a qu'on ne peut plus fermer – notamment ceux de l'armoire et de la commode –, tellement ils débordent de torchons, de serviettes, de vêtements, de vieilles hardes, de papiers de toutes sortes, de pelotes de laine (?) et j'en passe... Quel fourbi !
Elle se l'était promis : « Lorsque j'aurai tout nettoyé dans sa maison, je lui rangerai ses tiroirs. Quand il n'y aura plus que ça ! »
L'heure est donc venue.
Elle entre. Se déchausse. Dépose ses souliers à l'entrée. Car elle aime bien marcher pieds nus. Personne... !
Comme elle entend du bruit dehors, elle glisse un œil par la fenêtre et m'aperçoit en train de fendre des bûches, par derrière. Car je chauffe au bois. C'est d'ailleurs aussi pour cela qu'il y a tant de poussière chez moi. Et comme en plus, le ménage est le cadet de mes soucis, on comprend le mérite de la jeune fille, qui a fait une chasse effrénée aux moutons et aux « chenis¹», afin de rendre la demeure plus habitable.
Dagobert s'allonge sur le tapis, face au poêle – sa position favorite –, car il est de nature frileuse.
Pendant ce temps, Marie s'essuie le visage et les cheveux, avec la serviette nid d'abeille, posée sur la pierre à eau, parce que la pluie l'a trempée. Et elle en profite pour frictionner le petit animal, qui ronchonne, car il aime l'eau.
Puis, comme la jeune fille voit que la vaisselle n'a pas encore été faite, alors qu'il est trois heures de l'après-midi, elle décide de s'y atteler, avant d'entreprendre le rangement.
C'est vrai qu'il y a toujours à faire dans une maison. Surtout chez moi, qui suis un vieux solitaire. Vu que, passant le plus clair de mon temps à écrire, j'en oublie les obligations ménagères. Même que, depuis qu'elle me rend visite, elle ne m'a jamais vu prendre un chiffon ou un balai.
Par contre, je fends du bois, puis, au printemps, je jardine et je tonds. J'aime bien, car cela me fait faire un peu d’exercice. Sinon, je finirais par m'ankyloser.
Pour le bûcheronnage c'est la vérité – elle en a la preuve vivante sous les yeux –, par contre, pour les travaux d'extérieur, comme la maçonnerie, la menuiserie ou le jardinage, elle m'a dit qu'elle attendait de me voir à l’œuvre, car ce n'est pas encore de saison. Toutefois, elle m'imagine mal avec une égoïne, une truelle ou une bêche à la main.
Bref ! Je suis un homme qui ne fait que ce qui est nécessaire, comme le débitage du bois, pour
mon usage personnel. Sinon, en plein hiver, je risquerais de l'avoir mauvaise, car aux Varennes, où rien n'arrête le vent, il fait nettement plus froid que dans la vallée – aujourd'hui encore, le mois de février n'est guère clément.
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1. Particule de poussière (Patois local, que l'on retrouve aussi en Suisse, Savoie, Franche-Comté sous l'appellation « du cheni »).

J'ai beau avoir une belle pierre à eau, la seule eau courante que j'ai, c'est celle qu'on tire du puits ; aussi ne faut-il pas la gaspiller. Bref ! Elle pose une grosse casserole sur la cuisinière et attend que cela chauffe. Pendant qu'elle remplit une gamelle d'eau pour le renardeau, qui a soif. Ensuite, elle balaie les miettes autour de la table. Retape mon lit. Lequel est toujours en bataille. Même qu'elle se demande comment je fais pour dormir. Vu que les couvertures sont toujours par terre, car je n'ai pas le sommeil facile.
Ça bout. Elle retire la bassine. Verse le tout dans une cuvette. C'est trop chaud. Un peu d'eau froide. Deux ou trois gouttes de liquide vaisselle...
Une vingtaine de minutes plus tard, tout est lavé, essuyé et rangé dans le buffet : les verres avec les verres, les assiettes, avec les assiettes et les couverts avec les couverts. Et non pas, comme je procède habituellement, avec ma manie de tout mélanger. Ce qui fait qu'on ne trouve jamais rien.
Une véritable fée du logis que cette Marie !
Maintenant, au tour des tiroirs !
Elle a beaucoup hésité avant de se lancer dans cette entreprise. Parce qu'ils recèlent des objets plus personnels. Même qu'elle se demande comment je vais prendre son initiative. C'est qu'elle a peur d'être accusée de vouloir fourrer son nez partout. Alors qu'elle veut simplement seconder son vieil ami, afin de lui rendre la vie plus agréable ; ce qui part d'un bon sentiment.
Elle s'est en effet aperçue que je ne suis pas tout à fait comme le commun des mortels. Écrivant la nuit, dormant le jour. Ou l'inverse. Me promenant au clair de lune et restant enfermé lorsqu'il fait beau. Ou le contraire. Je vis sans règle et ne suis pas esclave du temps – ni montre sur moi, ni pendule sur les murs –. Libre, je suis et jaloux de ma liberté. Aussi, tout ce qui relève de l'entretien est pour moi secondaire – ce qu'elle me reproche, elle qui est si ordonnée.
Mais elle fait preuve d'indulgence, car elle me range parmi les intellectuel et les érudits, une race à part, qui marche sur la tête – c'est du moins ce qu'elle dit ; ce qui est savoureux de la part d'une personne que l'on dit « bredine » –. Même qu'elle ne comprend pas toujours ce que je lui raconte. Mais elle s'en moque. Ce qui compte pour elle, c'est que je lui parle, car, au pays, qui voulez-vous qui lui adresse la parole? Vu qu'elle est considérée comme une personne aux capacités intellectuelles limitées – alors que j'en connais de pire –. Dieu, que les gens sont cruels !
Tandis que moi, Arthur, je m'entretiens avec elle.
Elle se confie. Je l'écoute. La considérant, malgré sa taille, comme une adulte – il est vrai qu'elle va sur ses vingt-deux ans.
Bref ! Maintenant qu'elle me connaît mieux, elle pense qu'il est temps de terminer l'opération rangement en beauté. Et que je ne devrais pas m'en offusquer. Même que je la féliciterai certainement pour son initiative.
Tout d'abord, elle commence par les tiroirs de la commode, qu'elle vide sur la table. Et comme elle a procédé pour la vaisselle, les chiffes avec les chiffes, les crayons avec les crayons, les affaires de toilette avec les affaires de toilette, les serviettes avec les serviettes et ainsi de suite... Il s'agit de ne pas tout mélanger.
Trois quarts d'heure plus tard, le travail a porté ses fruits. Une poule peut enfin y trouver ses petits, comme on dit.
La commode, c'est fait. Reste l'armoire.
Sur l'étagère du haut, il y a des draps roulés en boule et plus ou moins propres. Et vlan, par terre ! Ils feront l'objet d'une prochaine lessive.
Dessous, les vêtements sont pendus sur des cintres. Rien à faire. Rien à dire. Sinon, un petit coup de brosse à donner ; ce ne sera pas du luxe. Surtout pour mon manteau et ma veste. Mais elle verra après. Pas tout en même temps.
Sous les habits, il y a encore du linge. Puis des pantalons et des chandails pliés plus ou moins bien. Puis des chaussettes et des sous-vêtements.
Elle sort tout. Plie tout. Un petit coup de fer par ci, un petit coup de fer par là – s'il n'y a pas d'eau sur la pierre, il y a l'électricité au bout des prises de courant. Puis elle range le tout...
En bas, deux tiroirs. Elle s'en occupera plus tard...
Tiens ! Qu'est-ce que c'est ? Entre deux draps... Un cadre. Une photo... « Mais... c'est lui ! » reconnaît-elle. « Lui, avec une femme... Comme elle est jolie ! Elle est blonde, avec des cheveux ramenés en couronne autour de la tête. Ses yeux sont grands et elle regarde fixement l'objectif. Les épaules sont frêles. La peau est laiteuse... »
Enfin, c’est ce qui lui semble... parce que le cliché n'étant pas tout jeune, il a jauni avec le temps ; la faute au fixateur, qui a un peu perdu de son efficacité.
Quel merveilleux sourire elle arbore, la jeune femme... ! Il est lumineux.
Entre les deux, il y a un enfant, que le couple tient par le cou. Un joli petit garçon d'une dizaine d'années. Blond comme elle. Et qui sourit aussi. On dirait un ange. Mais... comment sont-ils habillés, tous les trois ? On dirait des combinaisons... Seule la jeune femme est vêtue d'un justaucorps blanc, traversé de longues bandes de tissu en forme de flammes et disposées en diagonale, de la hanches gauche à l'épaule droite. Le tout couvert de ce qui semble être des paillettes.
Marie examine attentivement le portrait... Ce sont bien des combinaisons. Des combinaisons blanches et moulantes pour les « hommes », comme pour la femme... Dommage que la photo ne soit pas en couleur. Et que le cliché ne les montre pas sur pied. Sans doute une photographie prise un jour de carnaval ?
Par contre, lui, il a l'air grave. Même qu'il a un aspect un peu sévère.
Soudain !
– Alors, on m'espionne ? Qui t'a demandé de fouiller dans mes affaires ?
Marie sursaute, le renardeau aussi, qui ne m'ont pas entendu venir. Hélas ! Lorsqu'elle se relève, révoltée par l’insulte, voilà que le cadre lui échappe des mains... Et plaf ! Bris de verres sur le plancher... Quant au cadre, il est complètement désarticulé.
Je crie, hors de moi.
Marie est effondrée. Que dire ? Que faire... ?Mon Dieu ! Soudain, rouge de honte, la jeune fille de perdre totalement la tête. Et de se précipiter sur la porte. Puis de l'ouvrir toute grande. Et de s'enfuir à toutes jambes. Oubliant même de se chausser.
Elle est en pleurs. Dagobert, resté seul au beau milieu de la carrée, se demande s'il doit suivre sa maîtresse ou rester.
Quant à moi, complètement désemparé, je contemple le désastre, pantois, debout et bras ballants. Puis, après une seconde d'hésitation, je finis par me mettre à genoux. J'extrais la photo du cadre brisé. La prends. Et la porte à mes lèvres...
Si Marie était restée, elle aurait vu une larme rouler sur ma joue.


À SUIVRE

 

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