ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego-2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Amazon - La Fnac -

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 09 Signé Popaul

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 10 La carte à jouer

À paraître

ROMAN N° 11 La chair salée a disparu

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.



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ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt!

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ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour

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ROMAN N° 17 Un amour de Popaul En attente de publication
ROMAN n° 18: Marie des Varennes En attente de publication
ROMAN n° 19:: Le maître d'école et la fille du vent En attente de publication
ROMAN n° 20:: Popaul et le p'tit vendeuvrois. En attente de publication
ROMAN n° 21:: Un petit soulier rouge dans la neige blanche  

 

– LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR –

UN PETIT SOULIER ROUGE DANS LA NEIGE BLANCHE

 

Christian Moriat

 

CHAPITRE 6

LA BATTUE


Ran ran! Ranpataplan !
Silence! Augustine Boyer, la tambour de ville, va parler...
– Aviss à la population! Monsieur Bernard Lemel, maire de Vendeuvre et Jean-Marie Coi-gnet, Chef de la brigade de gendarmerie, font savoir à leurs concitoyens que, suite à la disparition d'une jeune femme, une grande battue sera organisée pour la retrouver. Rassemblement : Place de la Mairie, demain matin, neuf heures. Il est demandé à toute personne d'y participer, selon la disponibi-lité de chacun. Qu'on se le dise!
Ran ran! Ranpataplan...!

Cette fois, changement de méthode ! Coignet s'est décidé à lever le voile. À présent, tout le monde est au courant – alors que, dans un premier temps, et on ignore pourquoi, il avait exigé à Ju-lien Beaucarne, à Bubu et à moi, de ne pas ébruiter ce malheureux événement –. Il faut dire que l'in-fo avait fuité, puisque cette disparition venait tout juste de faire la manchette des journaux locaux, avec les titres racoleurs, dont j'ai par ailleurs indiqué la teneur. Ce qui eut le don de faire bondir leurs tirages. Mais c'est une autre histoire.

Et si l'on devait compter les voitures estampillées L'Est-Éclair, Libération Champagne, L'Est Républicain ou Le Journal de la Haute-Marne et celles de la presse nationale et internationale, qu'on a vu dernièrement défiler dans la commune, les doigts des deux mains n'y suffiraient pas. Sans oublier les "feuilles à sensation", comme Détective ou Paris Jour, avec leurs journalistes dépêchés exprès sur place, pour aller à la pêche aux renseignements.
Même Radio Luxembourg. Même Europe Numéro 1. Même La RTF étaient descendus de la capitale pour interroger monsieur le maire et le Chef Coignet. Et comme l'enquête piétinait, les en-voyés spéciaux durent émettre des hypothèses plus fantaisistes les unes que les autres. Le tout dili-genté par un Léon Zitrone des grands jours. Lequel avait failli se casser une jambe en dégringolant les marches de la mairie, tellement il était sur les nerfs.

Bref! Après l'annonce de notre tambour de ville, des commentaires sans nombre fusent de tous côtés:
– Qui que c'est qu'a disparu ?
– Une femme, qu'elle a dit.
– T'étais au courant, toi, Charles?
– Première nouvelle.
– Elle est du pays ?
Et chacun de courir après une Augustine Boyer, pressée de partir, vu qu'elle vient à peine de commencer sa tournée, afin de lui tirer les vers du nez. Mais chacun d'en être pour ses frais. Vu qu'elle ne sait rien.

Le lendemain matin, les Vendeuvrois sont sur le pont, tous rassemblés devant la maison commune. Tous ? Enfin, presque. Ne manquent que les malades, les personnes âgées, les impotents et les grabataires.
Certains lève-tôt, faisant d'ailleurs le pied de grue sur la place, depuis huit heures du matin.

La neige est partie aussi vite qu'elle est venue. Le ciel est gris. Sans promesse de flocons. L'air est humide. Il fait cinq degrés. Il y a du vent. Mais il ne pleut pas.
Prévoyants, nos enquêteurs en herbe, ont revêtu qui, un imperméable, qui, un ciré, qui, une gabardine, qui un duffle-coat. La plupart étant bottés, gantés, écharpisés, bonnettisés, encapuchon-nés. Car, franchement, il fait frisquet.
Enfin, comme ils ont compris qu'ils vont beaucoup marcher, ils sont équipés qui, d'un bâton, qui, d'une canne, qui d'un alpenstock.

Malgré le tragique de l'évènement, l'atmosphère est bon enfant. D'aucuns se risquant même à quelques plaisanteries.
Pendant que Coignet expose sa stratégie:
– Nous allons nous séparer en deux groupes.
Puis, étendant le bras:
– À ma gauche, ceux qui vont explorer les Varennes. Y compris les bois de Villy-en-Trodes.
À ma droite, ceux qui vont suivre le cours de la Barse, à partir de l'abattoir. Lit et rives com-pris. Si la personne recherchée s'est noyée, automatiquement, c'est en aval qu'on la retrouvera. Inu-tile de chercher en amont.

S'ensuit une bousculade, d'aucuns privilégiant la Barse aux Varennes et vice-versa. La se-conde option, couvrant un secteur moins large, en apparence, obtient davantage de faveurs. Quant à la première, choisie par les moins nombreux, la marche en forêt, les ont, d'entrée, rebutés. Parce que le long de la route de Villy-en-Trodes, ce ne sont que bois, fourrés et bosquets. D'autant plus que, dans ce genre d'endroits, qui n'a pas encore été frayé, il doit certainement rester de la neige.

– Cette femme, comment qu'elle est ? s'enquiert un homme, dans la foule.
– Jeune, qu'elle a dit, la mère Boyer.
– C'est vague, ça. Quel âge, à peu près?
– Quatorze ans. Peut-être davantage, précise le brigadier.
– Davantage...? Donc, ça peut être une personne âgée?
– D'après les souliers, qu'on a retrouvés, tout porte à croire qu'elle n'est pas bien vieille. De toute façon, d'elle, on ne sait pas grand-chose. Sinon qu'elle portait des souliers rouges. Si quelqu'un les avait vus, à Vendeuvre, sûr qu'il s'en souviendrait. Les seuls indices qu'on possède, c'est qu'elle chausse du trente-six, et qu'elle ne doit pas être bien grosse, si l'on en juge d'après les empreintes retrouvées sur le sol. Ceux qui iront aux Varennes pourront se rendre compte, par eux-mêmes. Les traces sont encore bien visibles. En plus, comme elle avait un mouchoir en dentelle, cela prouve bien qu'elle avait les moyens.
– Justement, enchaîne le "pignocheur". Comment voulez-vous reconnaître quelqu'un qu'on ne connaît pas?
Et chacun de s'esclaffer. Ce qui a le don d'irriter le premier magistrat :
– Un peu de sérieux. Je vous rappelle que la personne que nous cherchons, est peut-être morte à l'heure qu'il est.
Et rires de s'éteindre aussi rapidement qu'ils étaient venus.
– Ceux qui découvriront quelque chose, se rendront immédiatement à la brigade, pour faire part de leur découverte au planton de garde. Pouvez y aller. Bonne chance.

Et chacun de s'exécuter.
Plantant là mes parents, et malgré les protestations d'une mère, qui veut absolument me gar-der sous son aile, pour, soi-disant, me protéger, au cas où le tueur serait encore là, je décide d'explo-rer les abords de la Barse. En compagnie de Jean-Claude Blanchet et Paul Chalumeau, mes deux copains.
Il faut bien reconnaître que, pour nous, il s'agit d'abord d'un jeu.
Aussi, désireux d’être les premiers à trouver des indices, nous nous mettons à courir comme des dératés. Et à doubler tout le monde. Nous sommes les éclaireurs d'un convoi de pionniers lâchés dans un Vendeuvre transformé en un Far-West, infesté de renégats et de peaux rouges.
Malins comme des singes, nous nous amusons à nous faire peur:
– Si on rencontre l'assassin, qu'est-ce qu'on fait?
– On se barre.
– Je m'en fous, moi, je suis armé, lui répond un Jean-Claude prévoyant, en extrayant de sa poche, un pistolet à bouchon...
– Et si on tombe sur « la » macchabée?
– Pareil. J'me tire.
– Moi, j'reste. J'voudrais savoir comment c'est. J'en ai jamais vus!

Route de la Libération, Boulangerie Millon, Voies de Vienne, restaurant Marono, lavoir du Claquot...l'abattoir. Ça y est. Nous y voici!
Nous longeons le bâtiment. Passons par derrière, en traversant le champ voisin.
La rivière, enfin! Vite! Vite! Les traces de pas... où sont-elles ? Par place, sous les arbres, on observe encore quelques plaques de neige, qui ont résisté au redoux... Rien par ici. Rien par là. Ton-nerre! Qu'est-ce qu'il nous a raconté Coignet? On a beau fouiller, on ne trouve rien. Pourtant, il faut se dépêcher. Les autres vont arriver, qui vont piétiner partout. Après, on ne verra plus rien.

Soudain...
– Hé les gars! V'nez voir!
C'est Paulo qui nous appelle. On se précipite...
On ne nous a pas menti. Dans l'herbe, il y a bien des empreintes, que ni la pluie, ni la pou-dreuse n'ont effacées. Des marques de chaussures crantées.... L'ennui, c'est qu'il y en a beaucoup.
– C'est pas celles du criminel, objecte Jean-Claude Blanchet. C'est des rangers de flics.
– C'est malin. Ils en ont flanqué partout. On ne sait pas quelles sont les bonnes.
Par contre, à côté, il y en a de plus profondes avec des crans:
– C'est celle du meurtrier, affirmé-je, sans hésiter.
Par contre, pour la jeune fille, on repassera. Iln'y en a pas.
– Cherche! Cherche! que je fais. Y a peut-être des choses qui ont été oubliées.
Hélas! On ne trouve plus rien.
Tant pis, il n'y a plus qu'à suivre la Barse.
Ce que nous faisons. En ronchonnant après la neige qui nous tombe dans le cou. La faute aux branches d'arbres qui n'ont plus la force de la retenir. Parce que gorgée d'eau – Brr! Ça fait froid!

– Faudrait pouvoir traverser, suggère l'ami Paulo.
– Parce que tu penses qu'ils sont allés sur l'autre rive?
– Forcément. Vu qu'après, les traces de la femme ont disparu. Sûr qu'il y en a sur la rive d'en face.
– Ça m'étonnerait.
– Elle ne s'est tout de même pas envolée!
– Oui, mais...t'as vu l'eau qu'il y a?
– Ils n'ont pas pu traverser. C'est trop profond, réplique Jean-Claude. En plus, après l'abattoir, des traces de pas, il n'y en a pas.
Paulo d'insister.
– Ça ne fait rien. Au cas où la fille aurait bu le bouillon, avec les hautes herbes et les bran-chages, d'où on est, on a du mal à voir le bord. De l'autre côté, sûr qu'on se rendrait mieux compte. Si ça se trouve le corps est empêtré dans les broussailles et d'où on est, on est foutus de passer à cô-té, sans la voir.
Je lui propose d'aller au moulin. Vu qu'il y a une passerelle. Seulement, ce n'est pas tout prêt. C'est ce qu'on m'explique.
– On ne peut tout de même pas y aller à la nage.

C'est alors qu'il avise un hêtre mort, incliné au-dessus de la rivière. Pour traverser, il n'y a pas mieux. Toutefois, celui-ci est couvert de poudreuse. Et il est glissant. Sans compter qu'il nous sem-ble peu fiable. Aussi risque-t-il de céder sous le poids de notre copain, bien qu'il soit léger comme une plume. Or, comme Jean-Claude vient de le faire remarquer, l'eau est profonde. Et si notre ami fait la culbute, fatalement, le courant l'entraînera... jusqu'au moulin. Ce qui est dangereux. D'autant plus qu'il ne sait pas nager. Et que l'eau est glaciale.
– T'es pas fou. Tu vas te noyer.
– Laisse tomber. Ça ne vaut pas le coup.

Mais, tête de mule comme il est, et malgré notre désapprobation, Paulo décide de grimper dessus.
À peine a-t-on le temps de dire ouf, qu'il est déjà à califourchon sur un tronc qu'il serre fort entre ses cuisses, et qu'il progresse lentement... mais, peut-être pas sûrement.
– Il est cinglé!
– Paulo! Reviens! Tu vas dégringoler.

Notre camarade n'en a cure. S'aidant de ses bras et de ses jambes, il avance. Écharpe au vent et bonnet sur la tête, rouge aux joues et nez coulant.
Pour l'instant tout se passe bien. Le voici à mi-parcours. Jean-Claude et moi retenons notre respiration...
Lorsque, soudain... Crac! Plouf! Un cercle à la surface. Une tête qui disparaît. Puis réappa-raît, cinq mètres plus loin. Pour de nouveau s'enfoncer.
Paulo est en train de se noyer. Et il file... file, à vive allure. Emporté par le courant. Au mi-lieu de tourbillons et de vagues brunes, qui claquent bruyamment contre une rive, qui a du mal à contenir le flux. La Barse cherchant la faille pour s'échapper de son lit.
Aucun cri. Ni de notre part. Ni de la sienne. – Pas le temps !–. On le voit ballotté, roulé, emmené, à une vitesse vertigineuse. Une fois, c'est un pied qu'on aperçoit. Une autre, le dos ou la tête...
Il faut faire quelque chose. Mais quoi? D'autant plus que, dans notre désir d'être les premiers sur les lieux, nous sommes seuls. Désespérément seuls. Avec personne d'autres que nous, pour lui porter secours.
Impuissants, nous sommes. Terrifiés, paniqués, devant le drame qui se joue, sous nos yeux. Nous contentant de le suivre, en courant comme des possédés, le long d'une berge, que les intempé-ries ont transformé en éponge. Et la rivière de continuer de l'entraîner, avec une violence telle, qu'on a du mal, nous sur terre, lui sous l'eau, à l'accompagner, dans sa fuite en avant.
La rivière est en colère. Elle crie. Elle hurle. Se rue vers l'avant. Se débat. Comme une ma-lade...
Elle a le mal d'hiver.

Malgré les inégalités du terrain. Malgré les taupinières qui, à cet endroit, se sont donné ren-dez-vous. Entre flaques et mares, les bottes remplies d'eau, qui, à chaque pas, émettent un bruit de succion, et en courant aussi vite que je peux, je tente de dépasser notre infortuné copain. Quant à Jean-Claude, un peu enveloppé, et essoufflé dès les premiers cinquante mètres, il est loin derrière.
C'est alors que sur mon chemin, j'avise une branche morte. Elle est longue. Elle est lourde... Et le gel l'a collée par terre. Avec difficulté, je l'arrache du sol. Parviens à la soulever. Lui fais exé-cuter un demi-tour. La tends au-dessus du cours d'eau en furie. En espérant qu'il puisse l'attraper...
Et hop la! Quelle chance! Je ne l'ai pas fait exprès. En plein sur le dos! Notre malheureux ami, dans un effort désespéré, se retourne... Et s'en empare ... Ouf!
Hélas pour moi, il a beau être léger comme une plume, avec son poids et celui de la branche, cela ne suffit pas. La rivière ne veut pas me le rendre. Au contraire, elle emporte le bout de bois en même temps que "le noyé", qui s'y est agrippé. Quant à moi, qui tiens l'extrémité, je ne lâche rien. Arc-bouté comme je suis, les deux pieds, campés sur un bord... qui... petit à petit... se dérobe.
Si je ne quitte pas, je pars avec lui.
Mais c'est sans compter sur l'arrivée d'un Jean-Claude en sueur, qui surgit fort à propos, pour me prêter main forte.
Il était temps.
Malgré tout, on a beau être deux, c'est avec beaucoup de difficulté que nous parvenons à ra-mener l'ami Paulo sur le rivage.
Ouf! Sauvé!

– Hé ben dis donc! fait un Jean-Claude, qui n'en peut plus. Franchement, tu as eu chaud.
Et c'est un «revenant» à la peau violacée et aux dents claquant comme des castagnettes, qui, de notre part, essuie des reproches mérités:
– Tu nous en fais voir de toutes les couleurs, avec tes excentricités.
– Encore un peu et tu allais servir de nourriture aux poissons!

Plus en amont, loin derrière nous, voyant qu'il se passait quelque chose d'anormal, celles et ceux que nous avions doublés, accourent, pour mettre un terme au sauvetage, en frictionnant jus-qu'au sang un Paulo, au bord de l’évanouissement, après l'avoir déshabillé.
Enfin, une fois emballé comme un jambon, dans de grands manteaux, prêtés pour l'occasion, ce dernier, porté par de solides gaillards, est ramené illico presto à la maison.
On vient de frôler le drame.

 

CHAPITRE 7

LE BILAN


Le chef Coignet et les autorités municipales s'en sont voulus d'avoir fait appel à la popula-tion.
D'abord, ils auraient dû interdire aux enfants d'y participer. Mais, comme monsieur le maire le soulignera, les responsabilités étaient partagées. Car, finalement, c'étaient aux parents à surveiller leur progéniture.
– On a assez de soucis comme ça, sans en rajouter, tonnera-t-il, à l'intention des mères de famille.
Ce qui m'a valu un aller-retour immérité de la part de la mienne. Une fois rendus à la mai-son. Alors qu'au fond de moi, je m'attendais plutôt à des compliments. Puisque, avec l'ami Jean-Claude, nous étions les héros de l'histoire. Pour avoir sauvé la vie d'un copain.

Quoi qu'il en soit, à cause d'un garnement intrépide, les recherches menées le long de la Barse ont été prématurément interrompues. Et ce, bien avant le moulin des Vingt-Ponts, occupé par la filiale des bonneteries Poron. Endroit où se trouvent les fameuses vannes, qui, en raison des pré-cipitations de ces derniers jours, avaient été ouvertes par Julien Beaucarne, pour permettre au flux de s'écouler, comme précédemment indiqué. Alors qu'il aurait fallu aller beaucoup plus loin, pour poursuivre nos recherches. Car, si "noyée" il y avait, nul doute que le corps avait dû être entraîné plus en aval. Même au-delà de la commune voisine de La Villeneuve-au-Chêne, distante d'une demi-douzaine de kilomètres....
Aussi a-t-on déploré l'interruption des investigations.
En outre, on a eu beau demander au couple de directeurs de l'entreprise, s'ils n'avaient pas aperçu quelque chose d'anormal, dans la rivière, comme une personne emportée par le courant – Coignet se censurant lui-même, en n'osant pas reprendre le terme de "noyée", qui était sur toutes les lèvres –, ces derniers déclarèrent qu'ils n'avaient rien vu.
– Pensez bien, que si on avait découvert une personne dans l'eau, on l'aurait immédiatement repêchée.
Cela allait de soi.

Quant à celles et à ceux, partis investiguer route de Villy-en-Trodes, ils revinrent également bredouille.
Oui, au bout du petit chemin, à l'endroit où j'avais lugé, ils avaient bien trouvé des emprein-tes.
Oui, ils avaient visité les bois de Trodes, bien connus des chasseurs et des bûcherons.
Oui, ils avaient cassé la glace, pour fouiller les mares – les petites comme les plus grandes.
Oui, ils avaient visité les moindres bosquets, des moins touffus aux plus impénétrables.
Oui, ils avaient retourné toutes les granges et toutes les remises à paille et à foin.
Oui, avec l'aide des cultivateurs, ils avaient examiné les moindres recoins de la ferme des Varennes.... Et d'ailleurs.
POUR RIEN.

Le lendemain, on fit venir des chiens de la brigade cynophile de Troyes. Ce qui ne manqua pas, à leurs maîtres, d'élever des protestations justifiées. Ceux-ci estimant qu'il était trop tard. Le sol ayant été piétiné par des centaines de pas, le flair des animaux allait être mis en échec. La suite leur donna raison. Puisque, malgré leur bonne volonté, ces derniers n'avaient rien trouvé. Quant à la rive droite que Paulo avait voulu explorer au péril de sa vie, ils ne relevèrent aucune trace. Ce qui prou-vait que ni l'homme, ni la jeune femme n'avaient traversé – ce dont on était pratiquement sûr –. En-core eût-il fallu qu'ils puissent – comme je l'ai précédemment indiqué –, vu la profondeur de la Barse à cet endroit.

Une fois la rivière calmée, on sonda son lit avec de grandes perches. Rien non plus.
On dépêcha également une équipe de plongeurs. Toujours rien.
Coignet s'arrachait les cheveux. Émile Charlot et Hervé Toulon, avaient eu beau faire du porte à porte, auprès des villageois, aucun ne fut en mesure d'apporter le moindre témoignage, qui aurait pu faire avancer l'enquête. Laquelle était au point mort.

Certes, il y en avait qui avaient bien remarqué un étranger qui, les veilles du drame, était descendu « boire un coup ». Au café de la Côte d'Or, route de Bar-sur-Seine, à deux pas des Varen-nes. Mais qu'il n'y aurait ni mangé, ni dormi. Alors que les cafetiers faisaient aussi hôtel-restaurant.
Charlot les interrogea. Mais, comme notre homme n'y avait pas passé la nuit, il n'avait pas été tenu de remplir la fiche de renseignements obligatoire. Ce qui était fâcheux, car on ne connais-sait ni son nom, ni son adresse.
Par contre, ce qui les frappa, c'était l'élégance d'un personnage, vêtu avec recherche.
Il portait chapeau noir et gants de cuir brun. Sous son manteau pure laine de couleur vert guignet, on devinait un complet prince de Galles. Et une fois son écharpe retirée, vu qu'il faisait chaud dans la salle, on découvrit une superbe cravate en cachemire vert-bleu, sur chemise de soie blanche. Sans oublier ses chaussures haut de gamme de marque John Lobb, le fameux bottier de Regent Street.
Bref! L'inconnu avait les moyens. D'ailleurs, il n'y avait qu'à voir la superbe Rolls Royce Sylver Shadow noire, qu'il avait négligemment garée le long du trottoir, pour s'en persuader.
Par contre, point de vue caractère, l'étranger n'avait guère été causant. Même qu'en entrant, il n'avait salué ni les consommateurs, ni les patrons. Ce qui manquait de tact. Quant à son au-revoir, ceux-ci l'attendaient toujours. En effet, après avoir bu son verre, il avait déposé un billet sur la table, sans demander le prix à payer. Avait revêtu son manteau. Puis était parti comme il était venu.
– Ce qu'il a bu...? Un Martini sec, avait répondu la serveuse.
– Comment il était physiquement...? Cheveux bruns. Visage en lame de couteau. Ni beau. Ni vilain, renseigna-t-elle encore...
– Ah si! se rappela-t-elle soudain : il avait l'accent macaroni.
– Un Italien? Qui vous fait dire ça? insista Charlot.
– Quand je lui ai demandé ce qu'il voulait, il avait fait: « Gié véoux ouno Marrrrtini ».
– Qui vous dit qu'il n'était pas espagnol ? Ça se ressemble tellement ces langues-là.
– Parce que mes parents sont espagnols.
– Vous n'en avez pas l'accent.
– Parrrcé qué mon accent, yé l'é perrdou. Orrr, si loui, il avé tété éspagnol, il aurrrait dit: « Yé véoux ouna sangrrria ».
– Je ne vois pas la différence.
– Il y en a une: la sangria, c'est pas du Martini.

Puis, passant de la théorie à la pratique, à l'ami Charlot, elle dit :
– Bougez pas, je vais vous faire voir.
Elle prit deux verres. Versa du Martini Rosso à la robe ambre foncé. Et ajouta une rondelle de citron sur le bord. Dans le second, elle mélangea du Roija, un vin rouge –, de la limonade, du jus d'orange et du Cointreau puis elle y incorpora des morceaux de fruits.
– Pour moi, c'est du pareil au même, qu'il conclut en se léchant la barbe. Sauf que pour l'un, c'est du citron, alors que pour l'autre, c'est de l'orange et du pamplemousse.

Comme il n'avait toujours pas réussi à faire le distinguo, il en redemanda. Afin de se rendre compte.
Un coup du Martini. Un coup de sangria... Un coup de sangria. Un coup de Martini.... Un coup de...
À la fin, il était tellement pompette, qu'en rentrant, il raconta à son supérieur, qu'un inconnu avait bu un verre de sangria au Café de la Côte d'Or et que la serveuse avait été formelle: « C'était un espagnol. Car il avait demandé une sangria. Et qu'elle s'y connaissait vu que ses parents parlaient anglais » – comme quoi, si Charlot était inculte en matière d'apéritifs, au moins, il avait des lettres.

Enfin, d'autres témoins se présentèrent à la brigade de gendarmerie, lesquels n'apportèrent rien de bien constructif. Entre ceux qui n'avaient rien vu, mais qui voulaient que cela se sache et ceux qui avaient cru apercevoir une femme de taille moyenne – un mètre soixante environ –, aux cheveux bruns et au teint basané, penchée sur le garde-fou du Pont Chevallier. Elle portait un man-teau noir. D'après eux, elle observait la lente décrue d'une Barse couleur caramel, qui passait sous ses pieds, dans un bruit assourdissant. Laquelle, continuait de charrier des troncs d'arbre, ainsi que divers objets arrachés aux propriétés voisines, dont des planches, des seaux, des gamelles, des pla-ques de tôle ondulée et des bottes de paille – un véritable capharnaüm!
– Comment étaient ses chaussures? avait alors demandé Coignet
Ils répondirent qu'ils n'avaient eu d'yeux que pour sa coiffure. Laquelle était peu commune. Vu qu'il s'agissait d'une sorte de béret à la "Bonnie and Clyde", qui lui donnait une allure garçonne. Et de même couleur que le manteau. Même qu'elle avait un grand cache-nez rouge.
– Tiens, tiens, avait-il fait, sans aller plus loin.
Bref, on en resta là, pour le moment. Le chef ayant fait tout ce qui était en son pouvoir.
Certes, dans ses grands moments de solitude, il espérait qu'avec un peu de chance, les suites de l'enquête puissent durer quelques mois supplémentaires. Juste le temps pour lui d'arriver à la re-traite. Aussi ne serait-il pas fâché de la laisser à son successeur pour qu'il prenne le relai.
Mais, cet abattement durait peu. Car le chef de la brigade de gendarmerie de Vendeuvre était de la trempe des Maigret, des Sherlock Holmes ou autre Hercule Poirot. Et on allait voir ce qu'on allait voir. C'est du moins ce qu'il répétait à Bubu, devenu son confident. Tant le second est d'une bonne écoute.

Au fait, Toulon est venu en coup de vent à l’atelier. Bubu lui a remis une vieille paire de bot-tes, qu'il avait trouvées dans sa réserve. Mais, comme il avait rendu les moulages à son supérieur, il ne savait pas s'ils correspondaient aux empreintes de semelles découvertes sur le terrain. Par contre, pour toutes les chaussures qu'il mettait dans sa remise, et qu'il pouvait parfois garder des années, notre artisan mettait toujours le nom de leurs propriétaires sur un papier. Qu'il glissait à l'intérieur. Histoire de ne pas oublier.
Ce à quoi, l'ami Toulon a répondu:
– Merci. On verra bien.


À SUIVRE

 

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