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L'ARBRE DE MAI
Un roman de Christian Moriat
CHAPITRE 4
INSTALLATION
De leur vivant, les beaux-parents de Marie-Rose occupaient une maison
indépendante, mais reliée au corps de ferme, comprenant
trois pièces et une cuisine dotée d’une pompe
à bras en cuivre et d’une pierre à eau, dont
deux chambres et une salle à manger. Avec lieux d’aisances
communs, au fond de la cour.
Ils seront donc bien sur place. Et à côté d’elle.
Puis, s’ils le désirent, ils n’auront qu’à
pousser la porte pour venir manger à sa table. Elle s’est
même proposée de préparer leurs repas. Aussi
se sentira-t-elle moins seule. Ce qui, grâce à leurs
enfants, atténuera quelque peu son chagrin, en apportant
un peu de gaieté. Car, depuis le départ de son mari,
elle a tendance à déprimer.
C’est ce logis que la fermière se propose de leur confier.
Sous réserve d’être rafraîchi et vidé
de son important contenu, comme il l’a été précédemment
signalé, celui-ci serait habitable. Bien qu’il manque
encore une pièce. Toutefois, l’une des chambres est
suffisamment spacieuse pour y abriter momentanément le frère
et la sœur.
« Par la suite, se dit-elle, on avisera. »
Mais Stanislaw, qui a de l’or dans les doigts, se propose
de transformer un débarras en chambre. En perçant
le mur extérieur aveugle, afin d’y ouvrir une fenêtre.
Ce qui, de prime abord, épouvante la propriétaire,
en raison de dépenses inéluctables. Toutefois, lorsque
ce dernier lui explique que l’achat d’une fenêtre
et d’un peu de ciment suffirait, elle est consentante.
Quant au papier mural, défraîchi et arraché
en partie, qui à l’origine l’agrémentait,
celui-ci sera retiré au profit d’une peinture à
la chaux, une fois les murs passés à la lessive Saint-Marc.
Il en sera de même pour le plafond, qui a besoin d’être
rajeuni, avec quelques fissures qu’il conviendra de replâtrer.
Ce qui n’implique pas un investissement dispendieux. Quant
au travail occasionné, pour le bricoleur polyvalent qu’il
est, celui-ci est nettement à sa portée.
Enfin, pour le sol, les tomettes décollées ou brisées
seront soit recollées, soit remplacées. Ce qui ne
saurait poser problème, vu que notre ouvrier agricole en
a vu un tas entier, oublié dans un coin de remise, dissimulé
sous une bâche recouverte de poussière.
Toutefois, avant que d’entreprendre quoi que ce soit, il convient
de sortir dans la cour tous les encombrants. Et ils sont nombreux.
Vu que le futur logement recèle tout un capharnaüm de
ramanances1 qui vont d’anciennes gouttières de zinc
à des tuiles, en passant par des briques, des planches, des
meubles usagés, des ustensiles de cuisine cabossés
ou troués, des outils détériorés et
des machines agricoles hors d’usage. Bref, tout ce qu’on
n’ose pas jeter et que, malgré soi, l’on stocke
ad vitam æternam, parce que l’on se dit que cela pourra
servir un jour. Car, à la campagne, on fait profit de tout.
Et l’on ne jette rien.
Et tous, hommes, femmes et enfants, de décider d’un
commun accord de ne pas remettre au
lendemain ce qu’on peut faire le jour même.
Le travail des champs attendra. Aussi se mettent-ils vaillamment
à l’ouvrage, en faisant la chaîne. Tant il est
difficile de pénétrer à plusieurs dans le local
en question, en raison de tout ce fatras, qui y règne en
maître.
Quant à la gent féminine, celle-ci a pris soin de
protéger ses cheveux avec des foulards ou des chiffes, qui
ne tardent pas à être couverts de poudre grise et de
toiles d’araignées.
Quant aux mains des tâcherons, celles-ci sont déjà
noires comme du charbon.
Aussi, une heure plus tard, est-ce un amoncellement impressionnant
d’objets hétéroclites qui se dresse à
côté du tas de fumier. Ce que déplore Marie-Rose :
« Mon Dieu, mon Dieu ! Qu’est-ce qu’on
peut entasser dans une vie ! Jamais je n’aurais
pensé qu’il y en avait autant. Qu’est-ce que
je vais bien pouvoir faire de tout ça ? »
Ce à quoi Richard de lui répondre - les Thomas n’ayant
pas hésité à proposer leur aide :
« Je vais aller chercher la remorque et je vais jeter
tout ce que la patronne ne souhaite pas garder, à la décharge
municipale. Si toutefois elle est d’accord. À l’exception
des briques et des tuiles, bien entendu. Du moins, celles qui sont
encore en bon état, parce qu’il y en a pas mal de cassées.
Et celles-ci serviront à combler les fondrières du
chemin. »
Après avoir fait place nette, et passé un bon coup
de balai, chacun de nettoyer sols et plafonds à grande eau.
Après décollement du papier mural.
Une fois cette tâche accomplie, il n’y a plus qu’à
attendre le séchage. Ce qui tombe bien, vu que les cloches
du village viennent tout juste de carillonner pour rappeler à
tous qu’il est l’heure du déjeuner. D’autant
plus que Charles et Jerzy sont déjà de retour du trou
à ordures.
Comme quoi, ils ont fait vite.
Après avoir déjeuné sur le pouce, un pinceau
à la main, chacun de blanchir murs et plafonds à la
chaux. Tandis que Stanislaw est en train de défoncer le mur
du débarras à coups de burin, à charge pour
Richard et son petit voisin de retirer les gravats. Et de les jeter
dans la benne. Ce qui nécessitera un nouveau voyage en direction
de la décharge municipale.
Quant à Gus, il revient avec une paire de vieux volets découverts
on ne sait où. Et qui feront l’affaire après
un fond de peinture, dégoté sur l’étagère
d’une vieille armoire en fer.
Lorsque tombe le soir, le logis est pratiquement habitable. Il y
a eu tant d’ouvriers, qu’un seul jour a suffi. Il ne
manque plus qu’à laisser sécher la chaux et
le ciment afin de permettre l’installation d’une fenêtre
que le Gus, encore lui, a déniché dans un coin du
hangar des Thomas - fenêtre autrefois par lui repérée
en venant travailler chez eux. Et que les seconds consentent à
céder.
C’est Richard qui a réalisé le dormant avec
du bois de récupération. Lequel est prêt à
être posé. Il ne reste plus qu’à remplacer
la vitre brisée.
« J’ai un carreau qui me reste à la maison,
signale-t-il. Il n’y a plus qu’à le découper
à la bonne dimension et le tour est joué. »
Demain, la chambre du benjamin des Wankowicz sera prête. Et
le logement entier sera meublé.
Il leur suffira d’emménager avec leurs maigres affaires.
Ce qui se fera en un tour de main, après restauration des
meubles prêtés par Marie-Rose - meubles dont la plupart,
on le rappelle, ont appartenu à ses beaux-parents. Aussi,
après dépoussiérage de ceux-ci, prompte restauration
et peinture pour ceux qui en ont besoin, sont-ils comme neufs.
Même qu’une vieille armoire en bois, qui ne demandait
qu’à être remontée, a été
découverte dans une seconde dépendance.
Trois jours plus tard, tout est prêt. Les Thomas sont repartis.
Et les nouveaux employés de la veuve sont installés.
À présent, place au travail des champs. Il est grand
temps.
CHAPITRE 5
ANIA
Quitte à se répéter, les Polonais sont gens
de courage et de mérite. On le sait pour les avoir vus à
l’œuvre lors qu’ils étaient employés
à la Ferme de la Forêt, propriété de
la famille Thomas. Aussi, du plus petit au plus grand, chacun de
se mettre sans plus tarder à la tâche. Afin de rattraper
le temps consacré aux funérailles de Maurice et à
leur propre installation. Lesquels ont conséquemment grévé
le travail de la terre, inscrit dans l’inéluctable
cycle agricole, quant à la préparation des récoltes
futures. Puisque nous sommes septembre.
Aussi s’agit-il, pour un meilleur rendement, de créer
les meilleures conditions possibles pour l’épanouissement
de la plante à cultiver - sans préjuger des caprices
climatiques, des éventuelles invasions d’insectes nuisibles,
des bactéries, des mousses, des champignons, des adventices,
telles que laiteron des champs, liserons, coquelicots, chardons,
ou autre folle avoine, sans omettre les éventuels passages
d’animaux sauvages, imputables notamment aux sangliers. Autant
de paramètres que nos paysans ne sont pas en capacité
de prévoir, tant en agriculture, au bout du compte, les résultats
sont aléatoires. Aussi arrive-t-il - hélas !
-, qu’ils ne soient pas toujours payés de leur peine.
Toutefois, conscients des risques encourus, il convient pour eux
de mettre toutes les chances de leur côté.
Gare donc aux mauvaises herbes, susceptibles de concurrencer la
croissance du végétal. Le terrain devant être
aéré, structuré et bien entretenu. D’où
l’utilité de retourner la terre à l’aide
de l’araire, lors du labour d’automne. Cette action,
qui permet leur enfouissement, est bénéfique, car
elle permet d’enrichir le sol en humus, puis de concourir
à la destruction des œufs et autres chrysalides, enfouis
dans la terre pour se protéger de la froidure hivernale.
Lesquels, remontés en surface, deviendront rapidement la
proie d’oiseaux en recherche de pitance ou tout bonnement
du gel.
En décembre dernier, le mercure affichant un moins seize
avait éliminé la vermine. Ce dont s’étaient
loués les paysans.
Mais qu’en sera-t-il cette année ?
Certes, les glands et les noix, annonciateurs d’un hiver rigoureux,
ne tombent pas en abondance. Leurs coques sont peu épaisses.
Les baies ne donnent pas autant qu’il faudrait. Les fourmilières
de juillet n’ont pas été bien riches. Les queues
des écureuils ne sont pas touffues. La crinière des
vaches est peu fournie. Quant à la peau des pommes et à
la pelure des oignons et des aulx, elles sont bien minces. Et comme
on a coutume de le dire : « Ail mince de peau, hiver
court et beau. »
Autant de signes avant-coureurs qui autorisent à penser que
l’hiver sera doux. Voire très doux. Aussi conviendra-t-il
de faire avec.
Tant pis.
En outre, aux Essarts, il existe une ancienne parcelle, laissée
à l’abandon, autrefois plantée de mauvaises
vignes, que Marie-Rose souhaiterait remettre en état, afin
d’augmenter sa propriété en surface cultivable.
Stanislaw, pensant effectivement, qu’avec une fumure appropriée,
il serait envisageable d’en amender le sol - c’est l’idée
qu’il lui avait soufflée. Regrettant au passage qu’une
si bonne parcelle ait été dévolue à
la culture de la vigne. Cette dernière prospérant
plutôt sur des loams2 bien drainés, sableux, pierreux,
limoneux et argileux, à parts égales, si possible.
Ce qui ne correspond pas du tout à la composition du terrain
en question. Lequel est beaucoup plus riche.
Mais Maurice n’avait jamais eu le temps de s’y atteler.
Justement. Écoutez ! Quelles sont donc ces voix humides
et fraîches que l’on entend ? Et qui montent du
vallon ? On dirait des feuilles de cristal, telles qu’en
possèdent les peupliers blancs, qui bordent le chemin des
Essarts. Quand elles bruissent sous le flux et le reflux de la bise.
Dès que cette dernière les avive.
Ne serait-ce point l’écho de l’aube naissante,
réverbérée par le glacis du ruisseau qui serpente
en contrebas ? Sous les rayons diffus d’un soleil en
sequins d’or et d’argent ; lequel est en train
de poser sa main sur le petit matin ? Après avoir percé
la brume d’un jour en papier mâché ?
Ou ne serait-ce pas plutôt, comme mentionné plus haut,
le chant du vent peignant la campagne ? Celui que l’aurore
réveille ?
Puis, quel est ce cliquetis métallique de chaînes que
l’on perçoit et qui écorche le silence ?
Pourtant, le babil des premières heures ne produit pas ces
sons-là quand elles relèvent les filets de la nuit.
Pour sûr ! Le petit jour qui s’allume aura encore
oublié d’éteindre les songes.
On croit rêver.
Il n’empêche qu’au-delà de ces voix, que
dans le brouillard on perçoit, flotte dans l’air un
tendre et vivifiant parfum de terre remuée.
Qu’est-ce que c’est ?
Parole ! Mais c’est Ania. Une Ania qui se sera levée
tôt.
Une Ania qui chante et qui tente de défricher le coin de
terre à l’abandon, celui précédemment
évoqué. Lequel est truffé de souches séculaires.
Et de cailloux.
« Va, Ania. Va. » Et comme lui a dit un jour
un Richard, qui pourtant ne cherche point à jouer les Cassandre :
« Bon labour donnera bonne moisson. »
Ferme est la poigne de la jeune fille sur les mancherons de la charrue
- main droite tenant en même temps la bride.
« Va Ania. Va. »
« Qui travaille dès l’aurore, partira avant
le soir », avait aussi coutume de prédire Bernadette,
complétant ainsi son époux.
S’arc-boute Ulysse, le cheval à robe brune, qui donne
tout ce qu’il peut. L’effort est violent. Lors que d’un
bruit sec, craquent les racines qui se tordent et se déchirent
de toutes leurs fibres, sous la force d’un animal obstiné
qui, à céder, se refuse.
Que le système racinaire s’entête, un petit coup
de lanière appliqué par la petite sur le flanc de
la bête - coup si léger qu’à une caresse,
plutôt il s’apparente -, le fait d’un pas reculer,
le temps pour « la laboureuse » de libérer la
machine - Dieu ! Qu’elle est lourde à déplacer !
-, pour une seconde tentative. Afin d’assurer prise meilleure.
Cette fois c’est la bonne. Capitule enfin la souche, dont
se rompt l’attache dernière - Ania n’oubliant
pas de féliciter son compagnon. D’elle, Stanyslaw,
son père, sera fier.
La jeune fille et son cheval ont du mérite. Celle-ci est
de la taille d’un bras de lavandière. De celles qu’on
voit taper leur linge au quotidien, à grands coups de battoir,
au bord de la Vièvre,
sur la pierre du « Lavoir au préau ».
Puis, pas le temps de chômer, qu’engin de repartir.
C’est beaucoup demander à son fidèle Ulysse.
Mais, de cheval, aux Essarts, il n’y en a qu’un. De
par la faute d’un père qui, par amour-propre, s’est
engagé à ne plus rien réclamer à son
voisin. Sous prétexte que celui-ci lui a déjà
rendu tant de services - notamment lors de leur installation et
lors de bien d’autres occasions -, qu’à de nouveau
le solliciter pour le prêt d’un second cheval, il s’abstient.
Lequel pourtant n’aurait pas été du superflu
à la ferme. D’autant plus qu’aux Thomas, leur
légitime propriétaire, celui-ci ne leur aurait point
fait défaut, vu qu’ils en possèdent deux - dont
un bon vieux percheron débonnaire et si costaud, qu’aucun
effort ne rebute ; lequel, cependant, aurait bien fait l’affaire.
Ce qui n’aurait point été illogique non plus,
étant donné que la propriété de La Forêt
est plus petite que celle des Vernier, qui n’en possèdent
qu’un seul.
D’ailleurs, de son vivant, jamais Maurice ne s’était
décidé à faire l’achat d’un nouveau
cheval de labour. Pour des raisons qui n’appartenaient qu’à
lui, et plus précisément à son entêtement.
Maintenant qu’aux fleurs il est parti, on aura beau lui poser
la question, il n’y apportera point réponse.
S’enfonce le soc, qui tranche et retourne une terre, que le
versoir rejette de côté. Telle une vague de mer déferlant
sur la plage.
Pour l’heure, le coutre entre comme dans du beurre. Mais tel
n’est point toujours le cas. Comme on vient de le voir. Lorsque
se présentent ceps de vigne et racines.
Aussi Ania, les deux pieds dans les lèvres ouvertes par l’araire,
encourage-t-elle l’alezan avec des paroles d’une douceur
et d’un calme si apaisants et si réconfortants, que
l’animal considérerait comme une faute de ne point
satisfaire sa jeune maîtresse, en calant devant l’obstacle.
Aussi résistant soit-il. Tant, entre la bête et l’adolescente,
il y a complicité et mutuelle compréhension.
Et quelle joie pour elle quand saute en son entier la souche, et
qu’elle entend son cri sec de douleur, lors du craquement.
Grincez courroies. Secouez timon, lors que brinquebale l’attelage.
Le labeur est nerveux et saccadé. Mais la terre finit toujours
par ouvrir ses veines.
Attention jolie « laboureuse » ! Gare à
ton soc. Voilà ton areau entré dans la pierraille
- elle a beau être rare, à des endroits bien précis,
la pierre parfois se manifeste. Et elle est dangereuse pour la machine.
Un autre qu’Ulysse aurait tout envoyé promener à
travers champ. Mais pas lui. Qui patiente. Se reprend et avec énergie,
passe enfin le difficile passage, en soulevant la rocaille. Sous
les encouragements répétés de la petite.
Un à un s’alignent les sillons réguliers. Lors
que se débarrassent les « encombrants », semés
à fleur de sol. Les plus gros seront plus tard emportés,
puis jetés dans une fosse réservée à
cet usage, avec l’aide du père et du frère -
quant aux cailloux, plus petits, ceux-ci seront bien utiles pour
remblayer les chemins ; quant aux racines, une fois sèches,
celles-là seront brûlées.
Continuez jeune fille. L’émiettement bientôt
sera parfait, sans crevasses ni grosses mottes. Ainsi sera prêt
le lit, qui de bonne grâce acceptera la semence. Une fois
le Canadien passé sur le labour.
Fume la terre nouvelle. Dans la fraîcheur du petit matin.
Le spectacle est beau qui séduit le Gus. Et l’observe.
Assis, jambes pendantes, sur le rebord du vallon. Sensible qu’il
est au spectacle de tant de grâce et de force tranquille.
Aussi, cheveux en bataille et bouche baveuse, apprécie-t-il
l’heure et le lieu, où percent les promesses d’un
timide soleil.
Il admire. Se régale. Et savoure la valeur de l’instant.
L’adolescente - on l’a souligné -, une fois les
entraves vaincues, rayonne de bonheur. Et entre elle et le cheval,
c’est d’une victoire qu’il s’agit. Victoire
obtenue grâce à l’harmonie du couple. Et ce sourire
qu’à ses lèvres elle arbore, de fendre le cœur
d’un pauvre innocent, à l’œil à ce
point captivé, qu’il ne lui vient même pas à
l’esprit de la seconder. Lui qui adore la jeune Polonaise.
Il est vrai que touchant est le tableau, qu’il a devant lui.
Non seulement en raison de l’exercice et du triomphe de l’adolescente
sur la terre. Mais aussi en raison du calme et de la sérénité
qui règnent en cet endroit.
La satisfaction de la tâche accomplie habille les âmes
et les cœurs. Aussi bien pour celle qui travaille que pour
celui qui regarde.
Bien loin sont ceux qui, ailleurs, s’en vont chercher la beauté.
C’est ici qu’elle est. Dans sa simplicité. Dans
sa pureté. Dans son innocence et son équanimité.
Mais que serait cette scène, sans la grâce et l’élégance
d’une Ania, sur lesquelles on a insuffisamment insisté ?
Ce qui constitue une faute, dont on ne peut que se repentir.
Mais comment décrire cette exceptionnelle jeunesse, tout
juste sortie de l’enfance ? Et déjà femme,
pourtant ? Une jeunesse à ce point parfaite, qu’elle
est au-dessus du niveau commun.
Difficile.
Peut-on dépeindre une brise ? Un souffle ? Une
âme ? Une transparence ? C’est ardueux.
Comment s’y prendre ? Parce que, Ania, c’est une
nymphe. C’est Flora, déesse des fleurs et du printemps.
C’est Artémis, reine de la nature et des sources. C’est
une blonde dryade tout droit sortie de l’arbre des Hespérides.
Ania… c’est… C’est tout cela.
Dieu, qu’elle est belle, en son costume de paysanne !
Avec son regard d’un bleu luminescent. Avec son sourire d’une
évanescente douceur. Avec son teint d’ivoire et de
porcelaine - à l’image de ces œuvres qu’on
admire dans les églises ou dans les musées.
Puis, elle est si fine, si translucide, qu’on peut presque
voir à travers le paysage dans lequel elle se meut.
Toutefois, bien que fragile d’apparence et d’une délicatesse
extrême, ce pur joyau - on l’a vu -, dissimule de prime
abord une force physique insoupçonnable.
C’est un ange descendu du ciel. Un être comme rarement
sur terre, il en existe. Et celui qui, pour la première fois
l’aperçoit, jamais ne l’oublie. Même que,
si sur vous se pose son regard, comme le fait Gus actuellement,
vous ne pourrez pas vous empêcher de sentir fondre votre cœur.
Telle est notre petite Polonaise. Et bénis soient Stanislaw
et Zofia Wankowicz, ses parents, d’avoir mis au monde si ravissante
demoiselle.
Jerzy, son frère est différent. Lui, qui n’est
pas vilain non plus, avec ses cheveux couleur de blé mûr,
ses taches de son sur le visage, et son allure de petit pâtre.
Mais d’un petit pâtre déluré et farceur
qui, toutefois, a le don de savoir se faire aimer. Avec un esprit
tout en malice et espièglerie, employé à susciter,
sinon le rire, au moins le sourire.
Tels sont les enfants Wankowicz.
Quant au père, c’est un homme grand, aux yeux bleus
et rieurs, comme le fils. Et qui provoque l’admiration de
toute la communauté, tant labeur ne lui fait point peur.
On ne compte pas le nombre de fois où on fait appel à
lui, lorsqu’il s’agit de porter des charges. Ou simplement
lorsque l’on est embarrassé pour accomplir telle ou
telle tâche. Tant il est ouvrier.
Or, non seulement, comme on l’a déjà mentionné,
il sait tout faire, mais il a aussi une force héraclésienne3.
Quant à Zofia son épouse, que d’aucuns par affection
appellent Zosia (prononcer Zoschia), comme Anna devenue Ania, elle
a le caractère des gens de l’Est. De ceux qui peuvent
se flatter de mêler courage, dynamisme et esprit d’entreprise,
le tout teinté de patience, de compréhension et d’optimisme.
Il est vrai qu’il faut être en possession de toutes
ces qualités pour prendre la décision de quitter son
pays du jour au lendemain et se lancer vers l’inconnu. Vers
cette France lointaine. Laquelle, malheureusement pour l’émigré,
est dotée d’une langue si compliquée.
Mais Zofia, la Slave, c’est la force tranquille. La poutre
maîtresse et protectrice, sur laquelle s’appuient tous
les membres de sa famille. Elle est grande aussi. Elle est blonde
également. Son regard est vert. Avec des nattes auréolant
sa tête. Mais ne vous fiez pas à sa silhouette élancée.
Et à son apparente jeunesse. À telle enseigne qu’elle
a donné le jour à deux beaux enfants, dont une aînée
de quinze ans. La fille étant le portrait de la mère.
Le fils tenant plutôt du père.
Zosia est comme son époux. Elle est dotée d’une
forte constitution. Et elle fait de sa besogne, non pas une contrainte,
mais une distraction. Tant et si bien qu’elle confesse que,
sans le travail, elle s’ennuierait.
Comme quoi, labeur conserve.
CHAPITRE 6
COÏNCIDENCE
Rentrées sont les moissons. Paille et foin de s’entasser
dans les fenils. Les bêtes auront de quoi s’alimenter
jusqu’au prochain printemps. Avec des litières de premier
ordre.
Pour elles, il fera bon dans les étables par temps de froidure.
L’été a été chaud. Traversé
de quelques ondées de jardinier éparses et brèves,
favorisant les cultures, dont celle de la pomme de terre. Travail
dévolu à Gus, à Jerzy et à sa mère,
qui procèdent à l’abondante récolte.
À telle enseigne que le tri est malaisé, entre celles
qui sont réservées à la table familiale et
celles que l’on met de côté, pour les replanter
aux beaux jours. Tant les tubercules sont, cette année, de
qualité.
Sans parler des vignes qui, avec ostentation, recouvrent les coteaux,
de leurs pampres rebondis et provocants, avec une pulpe déjà
saignant leur jus.
En avance sont les vendanges. Aux Essarts, l’on s’y
prépare. Les comportes sont de sortie. Celles-ci, d’une
capacité d’une trentaine de litres, seront portées
sur les épaules des vendangeurs, avant d’être
versées dans les pastières. C’est Stani, comme
familièrement on surnomme Stanislaw, qui donnera le signal
de la vendange. Et c’est pour bientôt. Quant au brave
Hercule, le cheval, c’est lui qui sera chargé d’acheminer
le tombereau jusqu’au pressoir.
Ploient aussi les branches des pommiers et des poiriers. Dont il
va falloir bientôt également s’occuper. La preuve !
En attente sont pommes et poires tombées, qui ont été
rassemblées au pied des arbres. Cidres et poirés sont
prometteurs.
Comme pour les prunes, Zosia et sa fille ont commencé à
réaliser compotes et confitures avec les Williams à
la chair aromatique et les pommes à couteau. Lors que sous
le vieil appentis de bois sommeillent les tonneaux, dans l’attente
du passage du brandevinier qui, bientôt, viendra installer
son alambic ambulant sur la place du marché. La mirabelle
est prometteuse, qui préservera grippes et rhumes d’hiver.
Gorge et foie ne s’en porteront que mieux. Et adieu rages
de dents et rougeur des yeux. Jamais eau, pour la vie, n’a
aussi bien porté son nom.
Quant aux châtaignes… Quant aux noix et aux noisettes…
Et quant aux champignons… Notre valet, à qui est réservée
cette besogne, ne sait plus où donner de la tête. D’autant
plus que, pour les fruits à coque du noyer, il ne faut pas
qu’il tarde à les gauler ; les brous, après
avoir viré du vert au brun, ont déjà laissé
échapper leur bogue, après leur chute sur le sol.
L’huile sera d’abondance. De quoi meubler les veillées
à écorcer les fruits secs. Ce qui alimentera le bavardage
des nuciculteurs et de leurs voisins, venus en renfort. Dans un
échange mutuel d’histoires et de nouvelles du pays
dont les paysans sont friands. Vu qu’à part les marchés
et les foires, les occasions d’échanges ne sont pas
légion. Exception faite des offices dominicaux, naturellement,
célébrés par l’abbé Misel, qui
vieillit, lui aussi. Puis qui tousse - « Il faudra que
je pense à lui apporter un ou deux pots de miel »,
se dit Marie-Rose. « Il a de plus en plus de mal à
prononcer ses sermons. »
Ce qui serait dommageable pour nos Polonais qui, chaque dimanche,
se rendent dans le saint lieu, afin d’y faire leurs dévotions.
Malheureux prêtre, si dévoué et qui, naïvement,
pense que la présence des jeunes gens à l’église
est due à la qualité de ses offices ! Lors que,
pour ces dévots, il ne s’agit que d’un prétexte.
Celui qui consiste à se trouver sur le passage de l’aînée
des Wankowicz, avec le vain espoir de se faire remarquer par la
superbe jeune fille. Laquelle, paroissien sous le bras et yeux baissés,
fend timidement la foule, en compagnie de son frère et de
ses parents, animée qu’elle est par un intense sentiment
de piété.
Parmi eux, il y en a un qui, pourtant, mériterait son attention.
Si elle la lui prêtait. François Morel, il s’appelle.
Et il habite loin, là-bas, dans une bergerie située
de l’autre côté des bois de Trodes.
Il y vit avec son père, qui est veuf et berger de métier.
Dix-huit ans il a, son soupirant. Mais il est bien trop réservé
pour, aux filles, faire part de ses tendres pensées. Aussi
fait-il comme ceux du village, autrement dit s’adonner à
une pratique religieuse dominicale assidue. Sauf que, pour ses camarades,
avec lesquels ils discutent en ce moment, il s’agirait plutôt
d’une double rencontre : non seulement celle avec Dieu,
mais également celle avec la belle Ania. Laquelle, de par
sa présence, n’altérerait en rien l’harmonie
qui règne sur l’un des tableaux accrochés au
mur de l’église, où l’artiste a représenté
le vol vaporeux d’anges, tournant autour de la tête
de Marie, la bienheureuse.
Aussi François n’est-il pas près d’oublier
l’opportunité qui lui avait été donnée,
un dimanche, de s’agenouiller aux côtés de la
jolie Polonaise sur le long prie-Dieu qui court le long de l’autel,
lors de la réception de l’hostie, à l’heure
de l’Eucharistie.
Tous deux entiers dans leur foi, et complètement fermés
au monde extérieur, étaient cependant ignorants de
leur très immédiate proximité. C’était
seulement au moment de se relever, après s’être
tous deux signés, que leurs yeux, par mégarde, s’étaient
rencontrés. Et l’un et l’autre, instantanément,
avaient ressenti comme une vive brûlure à l’endroit
du cœur. Émotion d’autant plus fulgurante que
les circonstances avaient été fortuites. Eux qui,
jusqu’à ce jour, n’avaient encore jamais éprouvé
cette noble émotion.
Comme quoi le hasard avait bien fait les choses.
C’était en effet la toute première fois qu’elle
le voyait. Vu que, jusqu’à présent, elle ne
lui avait jamais - comme auparavant indiqué - prêté
davantage d’attention.
Ce qu’elle avait aperçu de lui n’étant
en réalité que l’image d’un charmant pâtre
grec. Sans plus.
Quant à lui, ce qu’il avait entraperçu d’elle,
c’était celle d’une jeune fille fendant la foule
paroissienne. Sans s’attarder. Avant que de se fondre telle
une ombre, et de disparaître à l’intérieur
du saint lieu. Rien de plus. Elle était si jolie qu’il
la croyait trop bien pour lui.
À plus forte raison qu’à l’endroit, où
chaque dimanche avant la grand-messe, il se tenait, il ne pouvait
guère la voir, vu qu’il était toujours à
l’écart, sous le gros catalpa du patronage, en pleine
discussion avec le groupe attitré de ses camarades. Qui,
a contrario, avaient les yeux sur elle fixés.
Ainsi était-ce en effet la première fois que, de si
près, il la côtoyait. Et ce que d’elle, il avait
remarqué, au risque de se répéter, c’était
bien l’image d’un ange tout droit descendu du paradis.
On lui aurait dit qu’avec sa chevelure portée en couronne,
elle portait une auréole autour de sa tête, qu’il
l’aurait cru. D’autant plus qu’au village, aucune
personne de se pareillement coiffer.
Une sorte de vision hallucinatoire en quelque sorte. Ou, en d’autres
termes, la perception erronée d’une réalité,
qu’avec conviction, il aurait à tout le moins revendiquée.
Or, depuis, aussi bien pour le jeune homme que pour la jeune fille,
à tous deux, jamais mémoire n’occultera cet
instant-là. De telle sorte que depuis, à genoux au
pied de leur lit, chaque soir à l’heure du coucher,
face à la sainte croix au mur pendue, ils ont pris pour habitude
d’avoir une pensée l’un pour l’autre. Mais
ils ne le savent pas. Vu qu’ils n’en ont jamais fait
confidence.
Justement. Quelle est cette tête que l’on aperçoit
derrière la haie, qui borde la cour de la ferme ? Au
milieu des cynorhodons, des bonnets d’évêque,
des baies de sureau et autres épines noires ? Et qui
observe en catimini la jeune adolescente, en train de botteler des
fagots de bois secs ?
C’est notre soupirant.
À chaque fois qu’il le peut, il vient. Mais seul. Sans
ses bêtes. Lesquelles ne manqueraient pas de faire du bruit.
Et de le faire remarquer. Ce qu’il redoute.
Hélas pour lui ! Il ne vient pas autant qu’il
le souhaiterait. La faute aux contraintes inhérentes à
son métier qui l’empêchent de surprendre une
jeune fille, qui ne se sait point observée. Tant la timidité
de notre bergerot le retient pour déclarer sa flamme.
Il la regarde. Tout simplement. Lui dérobant son image. À
son insu. Puis, lorsque l’adolescente partira, insuffisamment
rassasié, il s’en retournera lui aussi. Et ce regard
d’elle, qu’il emportera, alimentera ses rêves
de la nuit. Cela, pour l’instant, suffit à son bonheur.
Mais tout juste.
Ce qui ne l’empêche pas de songer que demain. C’est
sûr. Demain. Sans faute. Il lui parlera. Mais, comme à
chaque fois, parviendra-t-il à desceller la parole plombée
dans le silence de sa gorge ?
Puis que lui dira-t-il ? Lui qui ne connaît pas les mots
qui plaisent aux demoiselles.
Alors, il se trouve des prétextes…
D’abord, si elle était moins belle, sûr et certain
qu’il l’aborderait. Mais elle, c’est autre chose.
Non seulement elle l’est, belle. Mais elle en impose tant
qu’elle irradie. Ne porte-t-elle pas, comme il le croit, une
auréole autour de sa tête ? De par ses cheveux
portés en couronne ?
Ce qui ne lui rend pas l’entreprise aisée.
Puis, elle se moquerait de lui. Un misérable pastoureau.
Un rustre tout juste bon à parler à l’oreille
de la gens laineuse. Et qui n’est même pas beau. (Il
se sous-estime.)
Puis, en admettant qu’il lui adresse la parole, est-ce qu’elle
le comprendrait ?
C’est vrai. Il n’avait pas pensé à cela…
La barrière de la langue. C’est une étrangère
après tout. D’autant plus que jamais il n’a entendu
le son de sa voix. Même à la messe. Au moment des psaumes,
des chants, des prières et des répons. Il est trop
loin. D’autant plus qu’à l’église,
il y a deux rangées. Celle des hommes et celle des femmes.
Seule la famille Wankowicz néglige cette partition, désireux
qu’ils sont de rester ensemble, enfants et parents. Lesquels
sont installés sur un banc, tout au fond. Comme s’ils
avaient peur de gêner.
Enfin, elle est si jolie qu’il est impossible qu’une
jeune fille aussi gracieuse, soit libre. Aussi, de quoi aurait-il
l’air, s’il lui venait la hardiesse de lui parler de
ses sentiments… ?
« Trop tard ! », lui répondra-t-elle.
« Je suis déjà prise. »
C’est sûr. Et combien alors, il en sera malheureux.
Mais non, se rassure-t-il. Il se fait des idées. Vu qu’il
ne l’a jamais surprise en galante compagnie. Même quand
elle vend les produits de sa ferme à la foire ou au marché.
D’ailleurs, sa mère et son frère sont toujours
à ses côtés. Quant au Gus, il ne la lâche
pas d’une semelle.
Après tout, demain, il avisera.
Demain… C’est certain. Il lui parlera
..........................................................................À
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