ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul
En attente de parution.
ROMAN N° 10 La carte à jouer En attente de parution.
ROMAN N° 11 La chair salée  

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.

ROMAN N° 13 L'or de la Barse  

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L’OR DE LA BARSE

Christian Moriat

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CHAPITRE 19

LA DÉCISION

– Alors, il faut que je parte ?
Ma mère et moi étions dans la cuisine, l’un en face de l’autre. Nous réfléchissions à notre avenir commun. Et la première n’avait plus de larmes pour pleurer. Quant à moi, je n’avais pas de souci à me faire. Mon destin était tout tracé, puisque le Coigneux voulait me léguer sa charbonnière, quand il n’y serait plus. Et même si l’activité n’était guère enrichissante, la qualité de vie que m’offrait la forêt, était sans équivalent.
C’était plutôt pour maman que je craignais, si je ne reprenais pas derrière mon père.
Je devinais combien il lui serait difficile de quitter la métairie. Pensez ! Mes parents étaient là depuis leur mariage !
Ce n’était pas leur ferme. Ce n’était pas leur maison. Ce n’étaient pas leurs terres non plus. Mais c’était tout comme – mais j’en parlais déjà au passé, comme si ma décision avait déjà été prise ! Alors que c’était à ma mère que celle-ci appartenait.

À partir du moment où ils réglaient leur redevance, le châtelain leur laissait une totale liberté pour gérer la propriété – la sienne – comme ils l’entendaient.
Il leur faisait confiance, les tenant l’un et l’autre, en haute estime. Et il n’avait jamais été déçu. Même quand il y eut des printemps affreux, où les épis pourrissaient sur pied. Ou lorsque la neige recouvrait les andains.
C’est que, dans ces cas-là, l’amour-propre de mes parents, il fallait qu’ils le mettent de côté pour oser réclamer des délais au château, quand ils ne pouvaient pas s’acquitter du paiement. Délais, toujours accordés d’ailleurs. Car, monsieur le Baron, et on lui doit cette justice, ne nous avait jamais mis le couteau sous la gorge. Il comprenait.

C’est pourquoi, nous autres les Tardieu, même si nous étions moins libres que les Maupas qui possédaient leur propre ferme, chez le baron, on se sentait comme chez nous. De toute façon, nous n’avions pas à nous plaindre. Car, comme je viens de le dire, celui-ci, n’a jamais été chien avec nous. Au contraire !
D’ailleurs, sa famille au complet avait tenu à se rendre à l’église, afin d’assister aux obsèques de mon père. Madame la Baronne et sa fille aînée allant jusqu’à nous proposer leur soutien. Et de ce côté-là, j’aurais eu beau regarder autour de nous, je n’aurais pas vu beaucoup de nobles dans la région, susceptibles de se comporter comme nos châtelains. Lesquels avaient le sens de l’humain. Et même s’ils m’impressionnaient, on ne pouvait pas leur retirer cette qualité.

Or, maman et moi, nous regardions les murs de notre habitation d’un autre œil, puisqu’on allait probablement les quitter. Et l’on songeait à tous ces souvenirs qui allaient dormir là et qu’on allait laisser derrière nous !
Des bons, comme le jour de ma naissance, où maman avait bu un quart de jus de raisin – vu que c’est ici où j’avais poussé mes premiers vagissements, alors qu’auparavant, le médecin lui avait prédit qu’elle n’aurait jamais d’enfants – ou ma communion solennelle, où on avait fait venir tous mes grands-parents – trois étaient déjà au cimetière, et il ne restait plus que ma grand-mère maternelle –. Sans oublier la présence d’Aigline qui avait, autrefois, ensoleillé notre maison.
Puis des mauvais. La fois où la petite était partie définitivement, en laissant derrière elle un vide, dont je ne m’étais jamais remis. Et les jours de maladies ou de mauvaises récoltes.
Mais, et je tiens à le proclamer haut et fort, si pendant ma jeunesse, nous n’avions jamais été riches, jamais nous n’avions été misérables, mangeant toujours à notre faim. Et c’était là, la grande fierté de mes parents.
Ah ! Si les murs pouvaient parler, ils en auraient à raconter !
– Qu’est-ce que t’en dis ? m’avait demandé ma mère.
– C’est à toi de décider.

Et la pauvre femme de déclarer que, tout bien pesé, elle allait partir. Même si ça la contrariait de quitter l’Agnel pour le château.
Il y avait du travail à la métairie, c’était vrai. Beaucoup de travail. Mais on n’était pas à l’usine. Comme aux établissements Protte, par exemple, le fabricant de batteuses et de locomobiles du village, qui imposait à ses ouvriers des horaires bien réglés. Contrairement à nous, où seule commandait la météo – selon qu’il fasse beau ou qu’il fasse mauvais –, puis les bêtes aussi, qu’il fallait nourrir et traire deux fois par jour.
Et ce qu’on n’avait pas terminé dans la journée, on le finissait, le soir. Ou alors, on se levait plus tôt, le lendemain. C’était le cas pour les moissons, par exemple, ou pour les labours, où on devait donner un bon coup de collier.
Et il fallait voir l’inquiétude de mon père, dans ces moments-là, lui qui avait toujours la tête dressée vers le ciel, à guetter l’arrivée du moindre cumulonimbus !
Mais, ici, maman disposait de son temps, comme elle l’entendait. Elle n’était pas comme ces vassaux chargés de veiller jour et nuit au château, au confort de Monsieur le Baron – même s’il était d’humeur facile –. Car, d’après ce qu’on avait entendu dire, il y avait pas mal de luttes d’influence, de la part de serviteurs qui auraient tué père et mère, pour entrer dans les bonnes grâces du châtelain. Dans le but ô combien mesquin, d’en tirer profit, car, étant d’un naturel généreux il était facile à duper !
Est-ce qu’elle allait pouvoir résister à ce climat malsain, sans pour autant souffrir et y perdre son âme ?

Justement, parlons-en des domestiques ! Est-ce qu’elle allait s’entendre avec le personnel ? On racontait notamment que la gouvernante, la terrible madame Grenom, menait son monde à la baguette. Autrefois, elle s’occupait des enfants. Maintenant qu’ils n’étaient plus en âge d’être surveillés, c’était elle qui dirigeait tout son monde. Et cela bardait, à ce qu’il se disait.

Puis, là-bas, comment est-ce qu’elle allait être bien logée ? Dans une chambre, tout au plus – une toute petite chambre de bonne –. On est loin de l’espace qu’offrait l’Agnel ! À la métairie, elle pouvait se retourner. Et surtout respirer, vu qu’elle était au grand air. Alors que là-bas, elle allait vivre comment… ? Entre quatre murs ? Cloîtrée, comme un oiseau en cage !

Aussi, lorsqu’elle me fit part de son choix, j’ai eu l’impression qu’elle se sacrifiait pour moi. Car elle connaissait les raisons qui m’avaient poussé à quitter la ferme. Et elle devinait que reprendre derrière papa me serait d’un gros sacrifice… tant qu’Aigline habiterait en face.
Certes, à la mort de celui-ci, et maman me l’avait rappelé à maintes reprises, la petite s’était montrée charitable et dévouée. C’était elle qui était allée trouver le médecin puis le curé. Elle avait même assisté aux obsèques. Et je me souviens encore de la saveur de son baiser sur ma joue, au sortir du cimetière. Je n’étais pas prêt de l’oublier.
Est-ce qu’il m’avait été donné par compassion ? Ou est-ce que c’était pour me signifier que tout n’était pas mort entre nous? Et qu’elle était libre ?
Pourtant, une fille comme elle, ne devait pas manquer de soupirants.
Ma mère avait beau me dire qu’à présent, elle était rangée, il m’était difficile d’oublier les aventures qu’elle avait eues.
S’il n’y avait eu que le Taureau ! Et encore, elle était alors bien jeunette – au bord de l’adolescence –. Puis, plus tard, il y avait eu le fils du corroyeur, celui du berger et le Firmin, dont la mère faisait les lessives – même qu’elle les faisait encore –. Ah ! Elle n’était pas regardante, quant à ses choix. Mais il fallait bien reconnaître qu’ils avaient tous un point commun : ils étaient forts.
C’était aussi la raison pour laquelle je devais me méfier avec elle, car la gent féminine commençait à me trouver à son goût. J’étais svelte. J’étais grand. J’avais l’œil marron et le cheveu brun. Et j’allais sur mes dix-sept ans… Mais à part quelques filles de bûcherons – sauvageonnes pour la plupart, à l’allure garçonne et au teint de moricaude – soyons franc ! dans les bois, des filles à marier, ce n’était pas là où je risquais d’en rencontrer.

Par contre, quand je descendais « en ville », pour faire les courses, c’était autre chose. Il n’y avait qu’à voir la façon dont elles me regardaient, pour en conclure qu’elles feraient bien de moi leur ordinaire.
Combien de fois avais-je fait rougir la fille de madame Lachaire, celle de l’épicière, à qui je réclamais du sel ou du sucre en morceaux ? Combien de fois avais-je croisé Rose Capelle, la fille du chef de gare ? laquelle s’arrangeait toujours pour se trouver sur mon chemin ; à tel point que j’étais obligé de changer de trottoirs ? – Combien de fois avais-je fait baisser les yeux de la fille aînée du baron ! ? laquelle portait des bottes qui faisaient pâmer Aigline d’envie ?. Ce qui me flattait. Pensez ! Un roturier comme moi !
Mais dégoûté de tout et du reste, je n’en avais cure. Il n’y en avait qu’une que j’avais en tête. Et une seule. C’était Aigline Maupas !
– Tu m’aideras pour déménager ? m’avait encore demandé maman.
– Bien sûr.

CHAPITRE 20

MA MÈRE S’INSTALLE AU CHÂTEAU

Le Coigneux était venu me retrouver à l’Agnel. Il était arrivé en même temps que le remplaçant de mon père. Odilon Fisbach, qu’il s’appelait. Il était d’origine alsacienne.
C’était un homme ventru, portant casquette et pantalon de velours à grosses côtes et pièce cousue à son arrière, aux cheveux brun filasses, au nez busqué et à la moustache épaisse, qui retombait de part et d’autre de sa bouche.
Quant à sa femme, elle était pire encore. C’était une petite maigrichonne au dos légèrement bossu, au teint jaune citron, à l’œil madré, aux cheveux gris emmaillotés dans un filet, aux mains spatulées, dotées de doigts larges et boudinés et aux dents noires et cassées. Et quand elle souriait, elle avait l’air de se moquer du monde.
Quant à leurs enfants, ils étaient quatre. Quatre démons âgés de cinq à dix ans environ, vêtus à la diable, et aux nez sales. Et qui étaient tellement excités qu’on eut dit qu’ils étaient grimpés sur ressort !

D’abord l’homme avait demandé à ma mère quand est-ce qu’elle allait vider les lieux. Car, avec sa femme, ils étaient pressés de s’installer. On lui avait répondu : « Tout de suite. »

En réalité, s’il était venu, c’était pour nous surveiller, des fois qu’on embarque du matériel qui appartiendrait à la ferme et qui aurait pu lui servir.
Je voyais mal la future bonne de monsieur le Baron emporter l’enclume de mon père, sa charrue ou son matériel agricole… Ce qui laissait augurer du personnage.
De même, quand il s’était aperçu qu’on utilisait le Brun et la gerbière pour le déménagement, il avait poussé les hauts cris, parce qu’il prétendait que, désormais, tout était à lui. Même le cheval !
On lui avait rétorqué qu’il n’avait pas à se plaindre, vu que maman allait devoir laisser une grande partie de ses meubles, car, dans une chambre de bonne, on ne pouvait pas mettre grand-chose.
« Tant mieux », avait-il répondu avec impertinence. « c’qui restera, je l’fouterai su’l’tas d’fumier. »
Le charbonnier outré, lui avait fait remarquer qu’il ne manquait pas de toupet pour accabler une pauvre veuve qui venait de conduire son époux au cimetière.
Comme il avait déclaré qu’il s’en moquait, entre lui et moi, le torchon était tellement brûlant qu’on avait failli en venir aux mains. C’était le Joseph qui nous avait calmés en l’avertissant qu’on allait appeler le baron. Alors, il s’était assagi. Et l’on avait pu empiler quelques meubles de ma mère sur la charrette, dont un lit, une commode, une chaise et une petite table, avec un peu de linge.
Comme annoncé, il restait pas mal de choses ; ce qui ravit madame Fisbach. Laquelle ne s’était pas gênée pour essayer les robes et les corsages de ma mère. Et devant nous, encore !

Quant à ses enfants, ils couraient partout, entrant par une porte, ressortant par la fenêtre, en ouvrant placards et armoires comme s’ils étaient en pays conquis.
De toute évidence, les nouveaux métayers n’avaient pas froid aux yeux et nous avions compris qu’à l’Agnel, tout ne serait plus comme avant.

– C’est tout ? avait demandé le charbonnier.
– C’est tout, avait répondu ma mère.
– C’était pas la peine de prendre la gerbière.
Mais comme on venait de charger, cela ne valait pas le coup de tout redescendre, si c’était pour le remettre dans la petite remorque qu’on utilisait habituellement pour aller au marché. Surtout devant nos successeurs, qui n’attendaient que cela. Car on avait notre fierté.

Puis nous sommes partis pour le château.
Triste voyage durant lequel on n’a pas prononcé deux mots, tellement nos cœurs étaient en berne. Même le cheval était peiné, qui poursuivait son allure monotone, à telle enseigne qu’on aurait dit qu’on le conduisait à l’abattoir.
Pauvre bête ! Combien son pas était lourd ! Combien son échine était voûtée ! C’était comme si toute la misère du monde s’était abattue sur elle. Sans doute avait-elle compris que nous allions nous quitter. Aussi avait-elle envie de faire durer le voyage.
Mais les quelques kilomètres qui nous séparaient de la demeure seigneuriale n’étaient pas bien longs. Ce qui fait que nous sommes arrivés plus tôt que prévu.

À peine descendus de la carriole, nous avions été conduits à la chambre de ma mère par madame Grenom. En la voyant, nous avions tendu le dos. Surtout après ce que nous avions entendus dire sur elle.
Effectivement, c’était une personne d’une cinquantaine d’années, grande, sèche et au visage ingrat. Mais, malgré notre appréhension, elle nous accueillit convenablement. Nous présentant ses sincères condoléances et s’excusant de n’avoir pas pu se rendre aux obsèques, rapport à un mariage qui avait eu lieu dans sa famille.
Il n’en fallait pas moins pour nous réconforter. Et nous en en avions bien besoin en ces moments difficiles.
Par contre, les deux bras m’en étaient tombés quand j’avais vu la chambre réservée à ma mère… ! C’était une mansarde, passée à la chaux. Seulement, elle comptait neuf mètres carrés en tout et pour tout ! Neuf mètres carrés sous les toits ! Nous étions loin des pièces immenses que nous avions à la métairie. Mais maman n’en avait rien laissé paraître.
– C’est parfait, qu’elle avait dit.
– Si vous avez besoin, vous n’avez qu’à m’appeler, avait fait la gouvernante, en repartant.
Et trois voyages suffirent pour monter son maigre mobilier.

Au moment de partir, quand j’ai embrassée ma mère, j’ai été une nouvelle fois bourré de remords. Et je commençais à regretter de ne pas avoir repris la succession de mon père. Hélas ! Maintenant, il était trop tard.
Puis le Coigneux et moi, on avait reconduit Le Brun à l’Agnel où Fisbach nous attendait. Seulement, quand ce dernier voulut dételer, avant de le rentrer à l’écurie, et comme la pauvre bête n’obéissait pas assez vite, l’Alsacien lui administra plusieurs coups de fouets. Ce qui la fit hurler de douleur, car elle n’était pas habitué à un tel régime.
Ainsi, une page venait-elle de se tourner à la ferme. Et la nouvelle, qui allait s’ouvrir s’annonçait plus corsée.
Puis, mon vieux compagnon et moi, nous avons regagné la charbonnière.

CHAPITRE 21

LE TRAVAIL AU CHÂTEAU

Je voyais ma mère chaque semaine. Elle était toujours souriante et d’humeur égale. Ne se plaignant jamais. Ce qui m’avait étonné, car jamais je n’aurais cru qu’elle puisse s’adapter aussi vite à ce milieu clos.
D’après ce que m’avait dit une femme de chambre, étant d’un bon service et ne ménageant pas sa peine, maman était vite devenue indispensable. Ce qui faisait qu’elle était très occupée, à toujours courir à droite, à gauche, sollicitée qu’elle était par les unes et par les autres. Et cela semblait lui plaire. Sans doute que cela lui évitait de réfléchir à son sort.
Estimée de tous et de toutes, elle l’était, assurément, mais cela ne m’avait pas surpris, car elle s’était toujours accordée avec tout le monde. Même – à ce qu’on m’avait dit –, qu’elle faisait bon ménage avec les domestiques les moins accommodantes, comme la gouvernante, par exemple. Et tout cela parce qu’elle était peu exigeante. Pourtant – et toujours d’après ce qu’on m’avait raconté –, les occasions de frictions étaient fréquentes au château.

Mais la famille de monsieur le Baron n’avait qu’à se louer de son service, exercé toutefois par elle, sans affectation. C’était lui-même qui me l’avait confié, m’expliquant au passage que c’était bien parce qu’il la connaissait, qu’il l’avait embauchée. Sinon, en aucun cas, il ne l’aurait prise.
D’ailleurs, à chaque fois que j’allais la voir, cette dernière ne me parlait jamais de l’Agnel. C’était comme si tout un pan de sa vie avait été occulté.

Par contre, chose singulière, elle avait tellement de travail, que durant mes visites, elle ne s’arrêtait jamais. S’il s’agissait de repassage, elle continuait de repasser. Si elle dépoussiérait les meubles, elle poursuivait son dépoussiérage. Si elle lavait du linge à la buanderie, elle persévérait dans son lavage….Le tout en m’écoutant et en devisant gaiement.

Etait-ce de l’apparence ? En tout cas, je me fiais à son ton enjoué. Et comme tout semblait aller dans le meilleur des mondes possibles, je m’en montrais soulagé.
Aussi, lorsque je revenais du château et que le charbonnier me demandait : « Comment va ta mère ? », inéluctablement, je lui répondais : « Très bien, merci. » Puis il reprenait ses occupations là où il les avait laissées, tout en faisant une moue dubitative.

Puis un jour, Aigline vint me trouver. Et je fus d’autant plus surpris que ce n’était pas dans ses habitudes, vu qu’elle était davantage préoccupée d’elle-même que des autres. Ce qui me conforta dans l’idée qu’elle avait réellement changé. C’est ce que maman m’avait répété, quand j’étais revenu à la ferme, à la mort de papa.
– Ta mère souffre, avait-elle fait.
– Comment le sais-tu ?
– Je suis allée au château avec mon père. Le baron l’avait fait appeler à propos de Fisbach. Et il avait tenu à ce que je l’accompagne.
– Fisbach ? Pourquoi, Fisbach ? Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans ?
– Rien du tout. Sauf qu’il n’est pas intéressant. Mais ça n’a pas d’importance. Ce qui compte c’est la santé de ta mère. Nous l’avons trouvée diminuée. Et papa m’a dit qu’il fallait que je t’en parle.
– Diminuée ? Je l’ai vue, la semaine dernière, elle avait l’air tout à fait bien.
– Tu auras mal vu. Même le baron est inquiet. Et je sais pourquoi.

Puis la jeune fille de me raconter qu’elle ne me disait pas la vérité.
En fait, si au point de vue service, on n’avait rien à lui reprocher, en revanche, question moral, cela n’allait pas du tout. D’ailleurs, elle maigrissait – et moi qui avais mis son état sur le compte d’un excès de travail, lui conseillant de se ménager, de ne pas tout faire et d’en laisser un peu pour les autres ! – et elle pleurait souvent.
J’étais atterré. Ma mère ? Pleurer ? Elle, si vive, si gaie, quand je lui rendais visite !
– Comment tu sais tout ça ?
– Maman connaît la cuisinière. C’est elle qui me l’a dit.

Puis elle m’apprit que madame Grenom, la gouvernante, loin de la soutenir, était toujours après elle. Et qu’elle lui confiait les tâches les plus ingrates et les plus dégradantes.
Quant aux autres employées, elles s’étaient également donné le mot pour lui rendre la vie difficile. Histoire de lui faire payer son passé privilégié de femme de métayer, car « les revers réjouissent toujours les jaloux », m’avait-elle déclaré.
Un jour, c’étaient des insultes et des calomnies. Un autre, c’était un seau d’eau usée qu’on lui jetait dans les jambes quand elle passait. Même qu’une fois, une domestique avait déversé un seau d’aisance dans son lit !

J’étais outré par tant de méchancetés. Franchement, je ne comprenais pas. Quand j’allais au château, les hommes et les femmes me faisaient bonne figure ! On me saluait. On me souriait. On me demandait si ça allait. J’étais loin de me douter…
– Le baron ? Est-ce qu’il est au courant ?
– Il la croit malade.
– « Malade » ? De quoi ?
– De neurasthénie. La perte de son mari, puis son départ de l’Agnel…
– Et il n’a pas cherché à savoir comment son personnel se conduisait avec elle ?
– Tu penses bien que devant lui, tout le monde se tient à carreau. C’est derrière son dos que ça se passe. Puis, de toute façon, ce qui compte pour les châtelains c’est qu’ils soient bien servis. Et tant qu’il n’y a pas de manquements dans le service, ils ne cherchent pas plus loin.

Je venais de réaliser que tout n’était que façade et que l’on était loin du paradis doré que maman et la femme de chambre m’avaient décrit.
De nouveau, les remords m’avaient rattrapé. J’aurais dû reprendre la succession de mon père et, une fois encore, je m’en voulais.
– Qu’est-ce qu’on peut faire ?
– Je ne sais pas. En tout cas, moi, je t’ai prévenu.

Et la jeune fille de repartir pour l’Agnel, me laissant à mes incertitudes. Or, pour qu’elle se soit déplacée – même si c’était son propre père qui me l’avait envoyée – c’était qu’il y avait urgence.
Je comprenais mieux, à présent, le scepticisme à peine dissimulé du charbonnier. Je n’avais pas été assez vigilant.
– Et, avec les nouveaux métayers…comment ça se passe ? lui avait encore demandé le Joseph, avant le départ de la jeune fille.
– Ils sont loin de valoir les parents de Vincent. L’homme et la femme boivent. Quant à leurs gosses, ils sont si insupportables que l’été, on ne peut même pas laisser les fenêtres ouvertes. Bref, à l’Agnel, on ne tient plus.

CHAPITRE 22

LE MÉTAYER FISBACH

Suite aux révélations d’Aigline, j’étais retourné au château où j’avais été accueilli avec la même complaisance, par le personnel. Quant à maman, celle-ci, comme à son habitude, n’avait rien laissé paraître de ses soucis. Même si je constatais qu’effectivement, elle avait encore maigri. Et je ne devais qu’à mon manque de clairvoyance, de ne pas m’en être aperçu plus tôt.
– Ça va ?
– Pourquoi ça n’irait pas ? m’avait-elle répondu en souriant.

Je n’avais pas osé aller plus loin dans la confidence, de peur de blesser son amour-propre. D’autant plus que les brimades dont elle était l’objet m’avaient bel et bien été confirmées par Mauricette Berthelot, la cuisinière:
– Une honte ! Une personne si aimable ! qu’elle s’était révoltée. J’essaie d’intervenir à chaque fois que je peux, mais hélas ! moi aux cuisines et elle, dans les chambres ou à la buanderie, je ne suis pas toujours derrière elle.

De toute façon, et toujours d’après Mauricette, ma mère lui avait répété qu’elle n’avait pas besoin d’être défendue, vu que cela n’avait rien de méchant, puis qu’elle était assez grande pour se défendre toute seule.

Quand à ses collègues, celles-ci avaient mise en garde sa protectrice :
– Gare à toi si tu prends sa défense ! La Tardieu est une arrogante. Pour qui elle se prend ? Elle n’est pas née de la cuisse de Jupiter !
J’avais compris que les harpies lui faisaient payer cher son passé de femme de métayer. Mais Aigline m’avait prévenu.

Huit jours…quinze jours…s’étaient écoulés, puis trois semaines, sans avoir pu remettre les pieds au château, la faute à mes activités forestières et à mes fonctions de guérisseur. Puis un jour, c’est le baron en personne qui vient me trouver :
– Mon métayer est un ivrogne, un menteur et un voleur, me fait-il, sans descendre de son cheval. Ça ne te dit toujours pas de retourner à l’Agnel ?
Puis il m’explique que la ferme est à l’abandon. Que Fisbach est ivre du matin au soir. Qu’il entretient mal ses terres. Qu’il le roule. Et qu’il songe à le mettre à la porte. Mais qu’avant, il voudrait être sûr d’avoir un remplaçant à la hauteur. Parce que, toujours d’après lui, plus on tardera, plus il sera difficile de remettre la métairie sur pied – ce qu’il m’avait dit, il y avait peu.
– Tu as dix-huit ans. Tu connais bien les choses de la terre. Celles que ton père t’a apprises. Qu’en penses-tu ?

Comme je ne m’attendais pas à de telles révélations, je ne savais que répondre. Il était vrai qu’Aigline m’en avait vaguement parlé, mais je ne pensais pas que c’était à ce point-là. Il n’empêche que cette nouvelle était de taille.
D’un côté, j’étais heureux, car j’avais une occasion en or de retirer ma mère du château. Nul doute qu’elle serait ravie de retourner à l’Agnel. Surtout avec moi. Même si, à entendre monsieur le Baron, il ne fallait pas qu’on s’attende à retrouver la propriété telle que nous l’avions laissée. Puisque d’après lui, elle était dans un état lamentable.

Est-ce que maman allait avoir le courage et la force de m’aider à réparer les dégâts ? C’était à voir avec elle, mais je ne doutais pas de sa réponse, laquelle, à coup sûr, serait positive.
Ensuite, j’allais de nouveau vivre en face des Maupas. Est-ce que ce ne serait pas trop dur pour moi d’habiter en face de la jeune fille ? Et comment allait-elle se comporter, à mon retour ? De toute façon, comme elle était en pension, elle n’était chez elle que le dimanche. Aussi ne risqué-je pas de la voir beaucoup. À l’exception des vacances, naturellement.
Il n’empêche que je devais mettre à son crédit d’avoir pris sur elle le fait de venir m’alerter sur l’état de santé de maman et sur ses conditions de vie difficiles. Faisant ainsi la démonstration que notre sort ne lui était pas complètement indifférent. Même si c’étaient ses parents qui l’avaient poussée à faire cette démarche.
Puis, dans un autre ordre d’idée, certainement qu’ils devaient en avoir assez de partager la même cour avec une famille qui faisait les quatre cents coups. Même qu’ils avaient dû en parler à monsieur le Baron ?
D’ailleurs, est-ce que ce n’étaient pas eux qui lui auraient suggéré de me proposer de réintégrer la métairie… ? Peut-être. Mais je n’en savais rien.

– Allons ! Décide-toi, qu’il me fait.
Seulement, je ne pouvais pas partir comme cela. Il fallait que j’en parle au Joseph qui se faisait vieux et qui avait besoin de moi. D’autant plus qu’il comptait sur moi pour reprendre son affaire… Et ce serait malhonnête de le quitter, comme cela, sans tambour ni trompette. Je devais absolument lui demander son avis. C’était ce que j’avais expliqué au châtelain. Lequel avait compris mes scrupules.
– Tu as raison. Demain, tu viendras au château pour me dire ce que tu as décidé. Toutefois, ne tarde pas trop, car j’ai quelqu’un d’autre en vue. Et même s’il ne te vaut pas, je le prendrai par la force des choses, car il me faut absolument quelqu’un.
– Et si j’acceptais… maman… est-ce qu’elle pourrait venir avec moi ?
– Diable, m’avait-il répondu quelque peu amusé ! Te voilà bien exigeant ! Autrefois, je n’aurais pas refusé. Par contre, depuis, les choses ont changé. Et ta mère étant devenue indispensable au château, je ne vois personne capable de la remplacer. Du moins pour l’instant.
– Sans doute. Mais, à la métairie, nous ne serions pas trop de deux. Surtout si elle est dans l’état que vous décrivez.
– Marie-toi. Et ta femme t’aidera.

Puis, après m’avoir expliqué que vivre dans les bois, c’était se conduire comme des bêtes sauvages, que le charbon était un travail peu reluisant et de peu de rapport, il donna un coup d’éperon à son cheval, qui partit au triple galop, après m’avoir dit une dernière fois :
– Réfléchis !

CHAPITRE 23

LE RETOUR

Avec le Coigneux, je trouvais rapidement un terrain d’entente.
– Tu me quittes ? Ça vaudra mieux pour ta mère, avait-il déclaré d’emblée. Je ne voulais pas te contrarier, mais je savais depuis longtemps, qu’elle avait besoin de toi. De toute façon, ce que tu as appris avec moi, ne sera pas perdu. Et qui sait si ton savoir-faire de charbonnier ne te servira pas un jour ? Quant à tes dons de guérisseur, tu pourras toujours les emporter avec toi. Ils t’appartiennent.
– Et la charbonnière?
– Quand il n’y aura plus de bois sur la meule, elle s’éteindra d’elle-même. Que veux-tu ? Il y a une fin à tout.
Et quand je lui promis de le prendre avec nous à l’Agnel, je vis une larme rouler sur sa joue.

Par contre, avec maman, je fus extrêmement surpris :
– Pourquoi veux-tu que je parte ? Je suis bien ici. Je n’ai pas à me plaindre. Les gens sont gentils avec moi. Quant à monsieur le Baron et à sa famille, ils sont aux petits soins pour moi.
Comme quoi, une fois de plus, elle tenait à sauver les apparences ! Visiblement, elle ne tenait pas à être la cause de mon retour à la métairie, car elle avait peur que je sois malheureux et que je lui fasse des reproches, au cas où je ne m’accorderais pas avec les Maupas.
Ce qui ne me serait pas venu à l’idée, tellement je voulais la sortir de cette situation. C’était la raison pour laquelle, après son refus, j’étais revenu à la charge. Mais en m’y prenant autrement:
– Papa aurait tellement été heureux que je lui succède, lui qui a tant donné pour Sa métairie ! J’ai bien réfléchi. Je m’installe à l’Agnel. Par contre, qui va m’aider? Pour mon linge ? Pour mes repas ? J’ai besoin de toi. En plus, d’après ce que j’ai entendu dire, j’ai bien peur que tu ne la reconnaisses pas, tellement nos successeurs l’ont mise sens dessus dessous ! Crois-moi ! Il va y avoir un sacré travail pour tout remettre en ordre. Et je n’y arriverai pas tout seul.

C’est alors que, ne se sentant plus responsable de mon retour et son sens du devoir maternel l’emportant, elle accepta de m’accompagner.
Enfin, une fois l’accord obtenu auprès des personnes concernées, j’étais allé trouver le châtelain, lui rappelant mes conditions. Lequel répéta que je ne manquais pas d’aplomb. Mais, devant mon insistance – c’était cela ou rien – il finit par faire contre mauvaise fortune bon cœur. Et de son propre aveu, il allait, selon son expression moqueuse, me « rendre ma maman».
Ouf ! C’était pour elle la fin de ses tourments.

Avec l’aide du Coigneux, dès le lendemain, nous retournâmes à l’Agnel. Mais, contrairement à l’aller, le retour fut plus gai. Nous allions retrouver Notre métairie. Et ce n’était plus le Brun qui se chargea du maigre mobilier à ramener, mais Ulysse, un bel Ardennais débonnaire et vigoureux, à la robe bai cerise aux poils roux, prêté par le père d’Aigline, pour la bonne raison que le premier, qui était mort depuis trois mois, n’avait pas été remplacé. Ce qui laissait présager de ce que nous allions découvrir à notre arrivée, car une ferme sans cheval n’est plus une ferme.
D’autant plus que Maupas nous avait prévenus : « Pour sûr que vous allez trouver du changement ! ».
Malgré tout, il nous tardait de parvenir à destination.

Effectivement, à peine avions-nous pénétré dans la cour, que nos deux bras nous en étaient tombés. Au bord du tas de fumier, d’où s’écoulaient des rigoles jaunâtres, traînait notre ancienne charrue, au soc cassé et notre bonne vieille barouette pleine d’eau – vu qu’hier il avait plu –. Quant à la gerbière, celle qui avait servi au déménagement de ma mère, en
partance pour le château, il lui manquait une roue…

Mais ce n’était rien par rapport à la maison d’habitation. N’en parlons pas !
Volets prêts à tomber, carreaux brisés, cheminées effondrées, tuiles pulvérisées gisant sur le sol, chanlattes1 décrochées et brinquebalant dans le vide, car il faisait du vent… voilà pour les extérieurs !
Et encore, nous n’avions pas encore mis les pieds dans la maison d’habitation… !
Nous nous y sommes rendus, suivis de près par Aigline et son père, lesquels avaient tenu à nous accompagner, par curiosité.

Partout – hélas ! – c’était le même constat ! Des Vandales étaient passés par là.
Au rez-de-chaussée : volailles grimpées sur la table souillée de la cuisine, buffet bâillant ses tiroirs, chaises et tabourets cassés, bris de verre sur le plancher, portes de placards dégondées, étagères déboîtées… j’en passe et des meilleurs.
Même état dans les chambres du premier, avec papier à fleurs arraché, lits aux sommiers tachés, matelas et édredons éventrés, draps et couvertures traînant sur le plancher, oreillers et édredons vomissant leurs plumes avec, dessus, des poules en train de couver … Puis des bouteilles vides, des bouteilles et encore des bouteilles !

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1. Gouttière (Patois local)

Mon Dieu ! Nos successeurs, qui avaient dû être renvoyés manu militari par le châtelain, avaient préféré détruire leurs biens, faute de pouvoir les emporter! Sans doute ne voulaient-ils pas qu’on les utilise ? Jamais mes parents et moi n’aurions osé agir ainsi. Ce qui prouvait bien leur état d’esprit.

C’est alors que j’aperçus un objet, par terre, à moitié dissimulé sous une chemise en guenilles …C’était une brosse… ! – celle d’Aigline, autrefois, quand elle se coiffait devant la glace, quand nous dormions dans la même pièce. Je croyais que ma mère la lui avait rendue !

Si la brosse est entière, la glace, par contre, avait volé en éclats et il y avait des morceaux dans toute la chambrée.
Je m’étais retourné vers la jeune fille. Et j’étais ému.
– Prends-là, c’est à toi, lui avais-je dit.
La petite – tiens ! je venais de l’appeler comme autrefois – s’en était saisie. J’avais vu des étoiles briller dans ses yeux. Sa main s’était tendue… Elle avait fait un pas, s’était hausser sur la pointe des pieds et… m’avait embrassé.
– Comme tu as grandi ! s’était-elle exclamée.
Je m’étais si peu attendu à cet élan du cœur que j’en étais rouge de confusion. Ce qui avait fait rire le père de la jeune fille.
Puis nous avions redescendu au rez-de-chaussée, afin de visiter les dépendances.
L’étable, tout d’abord, avec ses deux vaches efflanquées couchées dans un purin baignant dans son jus, où tournait un essaim de mouches volubiles.
De même pour les cages à lapins plaquées contre le mur de la remise où les litières n’avaient pas été changées depuis Mathusalem.
Quant au poulailler, n’en parlons pas. Le portail était par terre – les charnières ayant cédé.
Quant à l’écurie, on constatait le même état d’abandon avec une épaisse litière qui débordait dans la cour, ce qui faisait qu’on ne pouvait même plus pousser la porte.
Bref ! Il n’y avait que les cochons pour se satisfaire de l’état lamentable de la soue et les canards qui s’ébrouaient avec délice au bord de la mare, sous le regard d’un vieux jars colérique !

Nous mesurions l’ampleur de la tâche qui nous attendait. Et encore ! On n’avait pas vu les terres ! Et le spectacle lamentable, qui s’offrait déjà à nos yeux, nous laissait augurer de l’état dans lequel nous allions les trouver.
Mon Dieu ! Avoir travaillé autant d’années pour en arriver à un tel résultat… ! Cela nous faisait mal. Heureusement que mon pauvre père n’était plus !
Mais chaque chose en son temps. Nous devions repartir de zéro.

CHAPITRE 24

RÉPARATIONS

Pendant trois semaines, avec le Coigneux et le père d’Aigline, venus nous prêter main forte, nous avions attaqué par le plus pressé : réparer les dépendances, afin d’y loger convenablement les bêtes. Et il nous fallut trimer dur pour venir à bout de l’étable, de la soue et de l’écurie ! Sans oublier la réparation des clapiers et du poulailler.
Il fallait voir les barouettées¹ de fumier que nous avons dû sortir! À tel point que le tas, au milieu de la cour, s’en était trouvé considérablement enflé.
Ensuite, nous nous sommes occupés à rendre notre demeure habitable. Ce qui ne fut pas non plus une mince affaire. Aussi, pendant une bonne quinzaine de jours, avons-nous scié, taillé, martelé, cisaillé, maçonné, posé tuiles, remplacé portes, gouttières et carreaux.

Quant à maman, à Aigline et à sa mère, elles s’attelèrent à la couture – literie, rideaux et bien d’autres domaines qui nécessitent des travaux d’aiguille et rendent la vie plus agréable.

Enfin, les frères et sœurs de la jeune fille qui, depuis, avaient grandi, s’employèrent à nourrir les animaux, à traire les vaches et à les mener au pré, elles qui avaient oublié le parfum de la terre et la bonne odeur de l’herbe.
Comme quoi, pour nous aider, tout le monde s’y était mis ! – les fermiers du coin allant même jusqu’à nous prêter semences et fourrage, car nous n’avions pas grand chose. Or, comme l’automne s’était affiché sur le calendrier depuis un certain temps, nous étions en retard.

Ce fut également pour moi l’occasion de constater combien Aigline avait changé. Comment avait-elle fait pour passer en si peu de temps, de l’oisiveté la plus complète, au savoir-faire propre aux bonnes ménagères ?
À présent, elle cousait, faisait à manger et s’occupait des bêtes, tout en conservant la beauté dont elle ne s’était jamais départie. Bien au contraire. Elle n’avait plus cet air buté qu’elle avait à l’adolescence, gagnant ainsi en calme, en patience et en douceur.

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1. Le contenu de la barouette (« brouette » en patois champenois


En attendant, ses parents nous offrirent le gîte, dans une pièce inoccupée, car octobre nous ayant surpris avec son vent glacial et ses grands froids, il avait bien fallu se réfugier quelque part, puisque le corps du logis était inhabitable. Et comme le baron avait oublié de se pencher sur la question, nous avions été bien heureux que nos voisins nous proposent cette solution.

Puis, après la réparation de la charrue par le forgeron du village, je m’attaquai au labour, au hersage et aux semailles d’hiver. Et là encore, le père de la jeune fille me fut d’un grand secours, puisqu’il mit son matériel à ma disposition.
Quant à Ulysse, celui-ci ne ménagea pas non plus ses efforts. Il est vrai qu’étant plus jeune que le Brun – l’ancien cheval de mon père –, il était d’une vigueur exceptionnelle. Et nous avions formé, tous les deux, une équipe redoutable.
Je retrouvai bientôt des automatismes et des gestes oubliés. Vous ne pouvez pas savoir le bonheur que j’avais à voir le coutre pénétrer la glèbe, avant que celle-ci ne se couche au passage du versoir… Ah, le travail de la charrue ! Un copeau de beurre tendre courant sous le couteau. Un déferlement de vague et d’argile qu’on soulève et qui s’incline, faisant remonter la pierre blanche, comme de l’écume de mer. Un feuillettement de pages sorties tout droit du grand livre de la Terre, sous les doigts du brabant…
C’était une sensation à la fois grisante et indéfinissable.

Quand je saisissais une motte, j’avais envie de la porter à mes lèvres tant, une fois émiettée, elle me faisait penser à de la farine. Car de la terre au pain, il n’y avait qu’un pas – elle en avait la texture. Et celle-ci était rouge. Et cette autre était rousse, blanche, verte ou bleue, selon l’endroit caressé par le soc.
Et cette merveilleuse odeur d’humus ! Laquelle, n’était jamais la même, puisque, selon les caprices du temps, cela allait de l’arôme d’huître chaude et de pétrole à la belle saison – l’argile de Vendeuvre étant riche en fossiles –, jusqu’aux senteurs d’huile et d’eau fraîche venant du profond.
Je fouillais les entrailles de la terre comme pour retrouver l’instinct jouissif et primaire autrefois ressenti par mes aïeux et, entre elle et moi, il y avait comme un pacte charnel que je ne m’expliquais pas, à tel point que la charbonnière commença bientôt par faire partie du passé.

Le printemps arriva et je dus mettre les bouchées doubles. Ensuite, juillet et août suivirent dans la touffeur des moissons. Puis, quand les blés prirent la teinte du soleil, couché tard, levé tôt, je passai des journées entières dans les champs à moissonner, à mettre en gerbe, à monter la meule et à battre, ou à parcourir en longs allers et retours, les chemins blancs, à ramener l’or des champs à la ferme, lequel n’était pas sans me rappeler cet autre or de l’eau, représenté par la fameuse pépite autrefois pêchée dans la Barse et qui m’avait fait déchoir aux yeux d’Aigline.
Enfin, comme l’année avait été clémente, j’avais pu rendre la semence prêtée. Et
ma mère et moi, nous avions pu ainsi aborder l’hiver suivant, sans appréhension.


A SUIVRE

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