ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul

Parution mars 2019 http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 10 La carte à jouer

Parution Mars 2020 http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 11 La chair salée À paraître

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.


Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt! En attente de publication
ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour

ParutionSeptembre 2019 http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 17 Un amour de Popaul En attente de publication
ROMAN n° 18: Marie des Varennes  

 

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MARIE DES VARENNES


ROMAN


Christian Moriat

 

CHAPITRE 6

REMORDS


Depuis la découverte de la photo, Marie n'est plus revenue à la maison. Il n'est pas difficile de deviner les sentiments qu'elle éprouve à mon égard, moi, le colérique et l'ingrat.
De nouveau, la poussière s'est installée dans la maison des Varennes. Et c'est le retour du « cheni ¹». Autant dire qu'elle a travaillé pour rien.
Peu à peu je sombre dans la neurasthénie. J'avais trop été habitué à la jeune fille et à son petit renard pour ne pas souffrir de leur absence.
C'est vrai qu'elle parle peu. Mais elle s'était imposée par son calme, par son sourire et sa douceur, par son indulgence et sa présence bienveillante.
Elle me prêtait une oreille attentive. Elle était compréhensive. Prévenante aussi. Tous deux nous émerveillant de tout : de la nature, des animaux et des mille et une petites choses que la plupart des gens ne voient pas, alors qu’ils passent à côté.
« Les bêtes sont meilleures que les gens »,me répétait-elle souvent. Notamment les jours où elle était victime de leur vindicte.
Ou encore : « Dieu aurait bien fait de s'abstenir, avant de leur donner la parole ! »
Est-ce que ce sont des propos d'attardées, cela ? Bien sûr que non. Elle a parfois des éclairs, comme ceux-là, qui prouvent bien que, chez elle, le bon sens n'est pas complètement éteint.
En outre, elle est bonne et gentille. Bref ! C'était mon petit rayon de soleil à moi. Et dès qu'elle poussait ma porte, c'était jour de fête.
D'aucuns la trouvent peu maligne. C'est l'impression qu'elle m'avait faite, lorsque je l'avais aperçue pour la première fois, la tête dépassant de son buisson. Maintenant, je m'en veux. Car, à force de la côtoyer, je me suis rendu compte que c'est surtout sa timidité maladive qui accentue la manière antinaturelle avec laquelle elle se comporte. Elle est gauche, parce qu'elle n'a pas le sens du contact. Et elle ne peut pas l'avoir, vu qu'elle a peur des gens, qu'elle fuit.
Car, dès qu'elle devient la cible des regards, elle rougit de suite, baisse les yeux et accumule les pires maladresses ; ce qui rajoute à son aspect général, cet air emprunté, qui lui correspond si mal, lorsqu'elle est avec moi.
Quoiqu'il en soit, j'ai fini par l'apprécier à sa juste valeur. Ne voyant chez elle que ses qualités et non pas cette petite différence, qui la marginalise tant, aux yeux de nos concitoyens. Car, pour moi, j'attache davantage d'importance au cœur qu'à la raison.
C'est vrai que Marie est un cas. Elle est sauvage de nature. D'ailleurs, si elle ne l'était pas, elle n'aurait jamais eu un renard pour compagnon.
Alors qu'elle est si charmante, avec sa petite queue de cheval, de couleur brune, qui balaie son dos, quand, dare-dare, on la voit monter la côte, d'un pas décidé. Même que le duo prête à sourire, lorsqu' elle arpente les rues, elle, devant et Dagobert derrière, lui-même tricotant des quatre fuseaux, pour ne pas se laisser distancer.
Sans doute, et au risque de me répéter, elle a bien un léger retard de maturité. On ne peut pas le nier. Mais pas pour tout.
Elle est dotée d'un solide sens pratique. Sachant faire ce que beaucoup ignorent. Comme coudre, jardiner, tenir une maison, faire la cuisine, tresser des paniers, fabriquer des balais de bouleau et beaucoup de petites tâches, qui facilitent la vie domestique.... Puis le joli petit sourire qu'elle arbore quand elle est contente, rattrape tout. Parce que Marie a le sourire gracieux. Un sourire qui donne une lumière particulière à son visage et qui irradie autour d'elle.
Mais elle ne l'offre pas à tout le monde. Ce serait trop simple. Et cette moue qu'elle affiche beaucoup trop souvent est une raison de plus pour que les gens la disent bredine.
Quant à son renardeau, comme il est mignon avec son fin museau, plein de malices ! Et les yeux qu'il roule quand il se fait disputer, après une sottise! Ce qui arrive fréquemment, car il en commet pas mal.
« Moi ? » semble-t-il dire, « Moi ? Qu'est-ce que j'ai encore fait ? De quoi, m'accuse-t-on encore ? »
C'est comique. Il ne lui manque que la parole.
Marie partie, c'est une belle page qui se tourne. Moi qui en ai connues de moins belles, au cours de ma vie. Et qui voyais l'horizon enfin s'éclaircir.
Hélas ! Son absence marque le retour de ma solitude ; celle que je croyais rayée une fois pour toutes, de mon existence. Mais c'est ainsi. Lorsque vous vivez avec quelqu'un, c'est lorsqu'elle vous quitte que vous prenez la mesure de ses qualités. Car la routine rend aveugle.
Pourtant, lorsqu'elle était là, je n'avais jamais été aussi inspiré. C'est à elle que je dois les plus belles pages de mes romans et de mes pièces de théâtre. Mon éditeur me l'a dit un jour : « Vous vous améliorez, mon cher. Jamais vous n'avez été aussi émouvant dans vos écrits. »
Elle était ma muse. Elle était ma lumière. Je lui devais ma fougue, mon enthousiasme et une certaine forme de jeunesse que j'avais cru éteinte – si à cinquante et un ans, on peut encore parler de jeunesse ! –. Dire que je ne m'en étais même pas aperçu !
Seuls, les enfants continuent leur visite – parmi ceux qui osent encore braver l'interdit de leurs parents –, pour avoir leur content d'histoires et de musique. Mais mon cœur n'y est plus. Et ma guitare, qui résonnait il n'y a pas si longtemps d'accords joyeux et d'arpèges romantiques, ne connaît plus que le mode mineur.
C'est en ouvrant les tiroirs de ma commode que j'avais compris combien j'avais été injuste avec elle. À l'intérieur, tout était bien plié, bien rangé. Et il en était de même pour l'étagère de l'armoire. Même si elle n'avait pas pu mener son travail de rangement à son terme.
Si elle est partie, je ne dois m'en prendre qu'à moi. Je me suis mépris.
Non, la jeune fille n'a jamais eu l'intention de mettre son nez dans mes affaires, comme je l'avais au départ accusée. Il n'y avait chez elle nulle curiosité malsaine. C'était évident.
Puis, il y eut l'« affaire du sous-verre». J'y tenais tant à cette photo, que, par maladresse, elle avait brisé. C'était la goutte d'eau qui avait fait déborder le vase...
Pourtant, en repensant à cette scène, je ne peux m'empêcher de penser que j'ai eu une grande part de responsabilité. Si je ne l'avais pas surprise, cadre à la main, hurlant comme un possédé, je ne lui aurais pas fait peur et elle ne l'aurait pas laissé échapper. Finalement, c'était de ma faute. Mais il y a des choses auxquelles je ne veux pas qu'on touche : comme les photos où figure Frédéric... La seule qui me reste de mon fils. La seule que j'avais emportée, après avoir quitté ma femme.
Mais elle ne pouvait pas le savoir.
Non, Marie est bien telle qu'elle m'était apparue au premier jour : une personne honnête et droite,
Elle a cru bien faire. Et moi, stupidement, je me suis emporté et je l'ai blessée.
J'ai beau réfléchir au moyen de la faire revenir. Mais, comment ? Pas facile. D'autant plus que je ne l'ai pas revue, depuis une quinzaine de jours.
Au fait, qu'est-elle pour moi, au juste, pour qu'elle me manque à ce point ? C'est vrai. Je ne me suis jamais posé la question.
En fait, je ne sais définir avec précision le sentiment que j'éprouve à son égard. Qu'y a-t-il exactement entre le quinquagénaire solitaire et bougon que je suis, et la jeune fille, riche de ses vingt et un printemps. Et qui pourrait être ma fille.
Est-ce de l'amour ? Est-ce de la tendresse ? Ou de l’amitié ? Ou bien est-ce le fait de vivre tous les deux en retrait de la société : elle, pour cause de brimades et de vexations, et moi, par ennui des autres ? Je l'ignore.
À y bien réfléchir, notre situation est un peu à l'image de deux épaves que la collectivité aurait rejetées sur le rivage. C'est ainsi que je vois plutôt les choses.
Elle est jeune. C'est entendu. Il y a une trentaine d'années d'écart entre nous, ce qui fait beaucoup pour l'homme marié que j'ai été – et que je suis encore, bien que séparé –. Mais les déboires qui font mûrir, ont aussi tendance à émeriser les différences et à rapprocher ceux que la vie a blessés.
En outre, quand je suis seul, je souffre d'un mal étrange. Indéfinissable. Je suis souvent en proie à des lassitudes, à des langueurs, que Marie ne comprenait pas toujours.
Mais ce mal s'efface dès que la jeune fille ou dès que les enfants paraissent aux Varennes, en apportant avec eux leur naturel et leur candeur ; autant de caractères qui, sur moi, agissent comme des baumes.
Bref ! Je m'en veux tellement qu'il faut absolument lui dire combien je regrette ce qui s'est passé.
J'ai beaucoup hésité. Mais aujourd'hui, c'est décidé. Je vais me rendre chez elle. Et je vais tout lui expliquer.
Je sais qu'elle habite au Bourgetet, sur la route de Puits-et-Nuisement. Je n'y suis jamais allé. Mais je trouverai bien. Vendeuvre n'est pas bien grand.
Me voici à pied d’œuvre... Numéro ** C'est bien là. Son nom est sur la sonnette.
C'est une maison grise et peu engageante. Avec des volets gris. Sur un étage...gris, lui aussi. Une demeure vieillotte, sans caractère, au toit de tuiles mécaniques couvertes de mousse. Pas de crépi, mais un enduit à base de ciment taloché. Par contre les balconnières de géraniums, qui sont sur les rebords de fenêtres, doivent certainement apporter, en été, une note joyeuse et colorée à une bâtisse, qui, en hiver, ne paie pas de mine.
À droite une ruelle. À gauche, une autre maison qui lui est accolée...
Je sonne...une fois... pas de réponse. Je re-sonne... C'est alors que, derrière la croisée, j'aperçois Dagobert. Apparemment, le petit renard, qui n'en finit pas de sautiller, semble très heureux de voir « l'homme des Varennes ». Même que je l'entends pousser des petits cris de joie. Pas de doute, elle est là. Car jamais elle ne laisserait son animal de compagnie tout seul. Mais elle refuse de m'ouvrir.
Je frappe. Je refrappe. Sonne une troisième fois. J'entends le renardeau renifler bruyamment sous la porte. J'essaie de tourner la poignée. Mais en vain. Elle est fermée à clef. Marie ne veut pas me recevoir...
Il ne me reste plus qu'à remonter chez moi.
Toutefois, les mois suivants allaient me fournir une belle occasion de la revoir...

 

CHAPITRE 7

LA BAIGNADE


Depuis une semaine, la canicule a posé sa chape de plomb sur le pays – trente-huit degrés à l'ombre, hier, en plein midi –. Au ciel, pas le moindre nuage pour faire obstacle à un soleil qui brûle chaque jour un peu plus. Pas de vent non plus pour attiédir un air irrespirable. Fenêtres ouvertes la nuit, volets fermés la journée... j'ai tout essayé – la température nocturne n'étant que de quelques degrés inférieure à la température diurne –. J'ai beau provoquer des courants d'air ; ils sont incapables d'apporter la moindre fraîcheur.
Je cuis littéralement. Le moindre mouvement me coûte. Aussi dois-je vivre dans l'horizontalité. Allant du lit – trempé – au transat, avec gant de toilette humide et cubes de glace sur le front et boissons fraîches à portée de main.
Dans les prés, les bêtes se disputent la moindre parcelle d'ombre.
Dans les champs, les blés laissent échapper leur semence, en émettant des claquements secs.
Rien ne va plus.
Jusqu'à mon ventilateur qui refuse de tourner droit, tellement il est en surchauffe.
Les oiseaux eux-mêmes s'interdisent de voler, réfugiés qu'ils sont dans le creux des troncs d'arbres ou cachés sous les feuilles.
Je suis cloué sur place, comme un papillon épinglé sur une planche de collection.
Partout, en haut, en bas, sur la colline, dans la vallée, pas un bruit, plus une voiture. Mais une brume de chaleur qui s'étend à l'horizon, et une chaussée qui fond et qui bourgeonne, sur une chaussée chauffée à blanc. C'est l’acné du goudron dont les follicules éclatent dès qu'on pose le pied dessus.
Je ne sais plus où me mettre. À tel point que je finis par m'allonger par terre, la joue posée sur le sol carrelé, pour ressentir un semblant de fraîcheur. Mais le carrelage m'en apporte peu, car, à la manière d'un buvard, il a bu la chaleur.
Que faire ? Mon Dieu, que faire ?
Une seule solution : la baignade. Mais où... ? Pas dans la Barse, en tout cas ; il n'y a pas assez d'eau. Surtout en ce moment. Alors, dans l'Aube, naturellement, la Seine étant un peu trop loin... Au Pont Neuf, bien sûr... ? Mais non, il doit y avoir foule aujourd'hui... Car je ne suis pas le seul à souffrir de la canicule. À Bossancourt, alors. À quelques centaines de mètres du déversoir, je connais un coin charmant et peu fréquenté, connu de rares pêcheurs, à l'ombre des sapins.
Seulement, Bossancourt est à une bonne quinzaine de kilomètres. En plus, l’endroit est réputé pour être fréquenté par les vipères... – les reptiles ayant toujours engendré chez moi une peur panique. Tant pis ! Je prends le risque. Car je ne tiens plus. Il me suffira de faire du bruit pour les faire fuir.
Sitôt pensé, sitôt exécuté. Je sors la 4L. J'avais bien songé à prendre mon vélo, mais l'atmosphère est si étouffante, que je craignais l'asphyxie.
Me voici rouli, roulant... Toutes vitres ouvertes. Direction Bossancourt... !
Route de Bar-sur-Aube... – le soleil qui m'arrive pleine face, me gêne pour conduire –... Le virage des Trois Moineaux... Magny-Fouchard... Bon sang, qu'est-ce qu'il fait chaud ! L'herbe est terre de Sienne. La campagne en feu me fait penser à un tableau de Van Gogh.
Dolancourt à droite... Le pont du chemin de fer...
Virage à gauche tout de suite après... De loin, au pied du Pont Neuf, j'aperçois un agglomérat d'automobiles garées dans tous les sens. En bas, la plage doit certainement être pleine à craquer. Inutile de m'y arrêter.
Je tourne.... Chemin de Jessains... À droite... Le virage est à angle droit... Le pont de Bossancourt. Là-aussi, il y a pas mal de voitures.
Tiens, un petit coin, à l'ombre, entre deux autos ! C'est idéal pour mettre ma voiture à l'ombre... Voilà. C'est fait. Il y avait juste la place.
Un tour de clef à ma 4L. Et zou ! Un peu de marche à pied... Serviette sous le bras et maillot de bain à la main, j'emprunte une sente à peine frayée, laquelle serpente entre champs et rivière.
Zut ! Je bute contre une grosse racine ; laquelle dépasse au milieu du sentier. Je ne l'avais pas vue. Encore un peu et j'allais me tordre les pieds. Que ne donnerai-je pas pour piquer une tête dans la rivière ?
De toute façon, il ne faut pas que je me plaigne, avec les arbustes qui ont poussé un peu partout, je suis protégé du soleil, mais pas de l'air étouffant. Allez ! Encore un petit effort.
Pour me protéger des reptiles, je m'équipe d'un bâton découvert par terre. Et tel un aveugle, avec ma canne factice, je m'ouvre le chemin. Un coup à gauche. Un autre à droite. Dans les hautes herbes, dans les fourrés... En lançant des « Tsss ! Tsss ! Tss ! », préventifs.
Je suis rassuré. S'il y a des serpents, ils ont bien trop peur de moi pour se manifester.
Des cris d'enfants sur ma droite... Je me penche et aperçois, en contrebas, des tas de gamins, grimpés sur le déversoir, en train de jouer à s'éclabousser ou de flotter sur de grosses chambres à air noires.
À proximité, la plage de graviers est hérissée de parasols multicolores. Que de monde ! Il y en a qui se baignent, d'autres qui s'amusent avec des ballons ou des raquettes, au milieu d'une foule occupée à se faire rôtir recto-verso, sur des nattes de paille ou des grandes serviettes multicolores. Ça sent la chair cuite, les coups de soleil et l'ambre solaire. Tout ce que je déteste.
Mais n'ayant nulle envie de subir la multitude envahissante et braillarde, je poursuis ma route. De temps en temps, à travers l'échancrure d'une haie de prunelliers et d'églantiers sauvages, j'entraperçois l'Aube mollassonne, qui peine à pousser une eau si claire qu'on voit le fond, en même temps que ses poissons immobiles, figés part la chaleur. Ici, une perche, là un brochet, là-bas, un gardon. De temps à autre, des lambeaux de vase décollés du lit de la rivière, remontent à la surface. Ce qui réveille la friture qui somnolait au-dessus, provoquant le trouble des gerris rameurs qui patinent tranquillement sur l'eau.
Dans un rond de lumière, un banc d'ablettes aux écailles nacrées se disputent un lot d'insectes tombés malencontreusement dans la rivière, tout en envoyant des éclairs d'argent. Elles sont si fines qu'on a l’impression de voir au travers. Sans compter tous ces vairons qui pullulent. Il y en a bien une centaine. Diable ! Si j'avais emporté ma gaule, j’aurais fait un malheur !
Encore quelques dizaines de mètres et je vais bientôt arriver vers mon lieu de prédilection. Enfin, je vais pouvoir me rafraîchir. En souhaitant toutefois qu'il ne soit pas occupé par un pêcheur – ce qui peut arriver –. Mais il y a peu de risques, surtout en plein après-midi. Et en pleine chaleur.
C'est alors que, soudain... !!! Non, ce n'est pas possible !? Ma surprise est telle que j'ai fait un pas en arrière, de peur d'être aperçu. Et d'être pris pour un voyeur. Incroyable ! Franchement, je m'attendais à tout, sauf à cela... Marie... ! Oui. C'est bien la petite Marie, qui se baigne, là. Dans Mon endroit ! Au pied des sapins. Parmi la menthe, les myosotis et autres catherinettes.
Il s'agit d'une petite anse, une piscine naturelle assez profonde, au bas d'une berge en a-pic. Nul doute que pour s'y rendre, elle a dû plonger... à moins, qu'elle ait descendu la rivière ? Plus en amont... ?
Oh ! Mais qu'est-ce que c'est que ça ? Il y a quelque chose... ! Un long ruban gris acier, on dirait... Oh ! J'ai failli hurler. Mais non. J'ai bien fait de retenir mes cris. Il faut le voir pour le croire... Marie, sous mes yeux, est en train de se livrer à un véritable ballet aquatique avec... une immense couleuvre à collier.
Non. Je ne rêve pas. C'est du grand art. La jeune nageuse maîtrisant parfaitement son sujet, ne nage pas, elle glisse sur l'onde... comme un reptile. L'eau est son élément. Et le serpent, son partenaire de jeu. Jamais j'aurais pu imaginer pareil spectacle... On dirait deux lianes qui se mêlent, s'emmêlent, se démêlent. Plongeant au plus profond, vers l'invisible, pour réapparaître l'instant d'après en surface. Avec des voltes, des contre-voltes, tout en ondoiements, en ondulations, tournoiements et tourbillons, le reptile s'enroulant autour de ses jambes, de ses bras, de son corps, ou tous les trois à la fois, nageant alternativement dessus, dessous, à côté, puis se suivant, se dépassant, se croisant, se pourchassant – elle devant, lui derrière ou le contraire –. Le tout dans une élégante chorégraphie.
Je lui connaissais des talents, mais pas encore celui-là. Après tout, cela ne m'étonne pas. Comme elle l'a fait pour le renardeau, la jeune femme a le don de charmer les animaux, quels qu’ils soient. Même les plus inattendus. Et ils le lui rendent bien.
Ah, si les béotiens de Vendeuvre, ceux qui la traitent de « bêtasse », de « bredine », ou d'« attardée mentale» la voyaient ! Il faudrait être de mauvaise foi pour ne pas reconnaître que la jeune fille a quelque chose d’exceptionnel ; contrairement à ceux qui la méprisent. Ils sont bien loin d'avoir ses dispositions !
Contrairement à pas mal de gens, qui font grand tapage de qualités qu'ils croient avoir mais dont ils sont dépourvus, Marie est une personne qui ne se dévoile pas au premier regard. Or, chaque jour que Dieu fait, je découvre en elle des dons qu'elle ne m'avait encore jamais montrées – sans doute son humilité naturelle la conduit à penser que cette richesse qu'elle possède, fait partie de la normalité des choses, alors que tel n'est pas le cas.
Finalement, on a beau vivre l'un à côté de l'autre, on ne connaît pas suffisamment les personnes que l'on côtoie. Elles gardent toujours leur part de mystère. Et c'est justement celle-ci, qui mérite d'être connues.
Demoiselles1 de se poser sur la tige épointée d'une massette. Mouches énervées et moustiques, de bourdonner à mes oreilles. J'ai beau les chasser d'un revers de main, j'ai du mal à m'en débarrasser.
Tiens !? L'anse est déserte... Où sont-elles donc passées, toutes les deux ? Marie... et la bête ? Elles ont dû filer derrière le banc de sable que j'aperçois, là-bas. Celui qui est couvert d'arbustes nains.
Marie m'a-t-elle aperçu ? Je ne le pense pas. Et dire qu'il a suffi d'un moment d'inattention, d'une chasse aux moustiques – bon sang, ce qu'ils sont agaçants ! –, pour que je la perde de vue !
Dépité, je m'assois sous les sapins. Une main sur un genou, l'autre en arrière, posée sur le sol... Oubliée l'envie de me baigner. Je garde encore en moi l'image de la jeune fille nageant au côté de ce long reptile au collier brun et au corps argenté.
Dzip ! Qu'est-ce que c'est ? J'ai entendu comme un coup de fouet, derrière mon dos...
Aussitôt, je me retourne. Et mes yeux de croiser le regard de la belle – c'est bien elle dont il s'agit, même qu'elle tient une baguette à la main.
Comment a-t-elle pu se glisser derrière moi, sans que je m'en rende compte ? Alors qu'il y a à peine cinq minutes, elle était encore dans l'eau... ? Inexplicable ! Mais... qu'est-ce qu'il y a au bout de sa badine ? Une vulgaire tige en osier flexible, pointée vers la terre? Avec quelque chose qui bouge et se tortille à l'extrémité ?
C'est ça. C'est sa baguette que je viens d'entendre ... !
Ooh, horreur !
Vite ! Je suis immédiatement sur pied... Une vipère... ! C'est une vipère – bien reconnaissable avec son « V » sur la tête –, que la belle vient de clouer au sol et qu'elle maintient juste derrière le cou, grâce à son bâton. Abject ! Répugnant ! Une véritable vision de cauchemar !
Ainsi donc, Marie, qui venait juste de remonter, avait aperçu le reptile ramper près de ma main, alors que j'étais tranquillement assis, face à la rivière. Et elle était intervenue, au moment même où j'allais sans doute me faire piquer.
On voit sa langue fourchue, entrer et sortir. C'est dégoûtant. En plus, c'est une vipère rouge ! La pire qui soit. Encore un peu et... Je me refuse à y penser !
Puis, la jeune fille de prendre l'animal par la queue. Lequel de se tordre, de tenter de remonter en vain vers son poignet.
Et celle-ci de s'approcher de la rive. Et de la balancer dans la rivière. Le tout sans se démonter. Et la vipère de ne pas demander son reste. Laquelle s'enfuit en zigzags élégants, pour se dissimuler définitivement sous le lit à fleur d'eau d'un banc de plantes aquatiques, qui ondulent comme elle, au rythme nonchalant du courant. Je viens de comprendre que les vipères savent nager.
Un frou-frou léger, encore.... Cette fois-ci, dans les fourrés...
– Marie ! Marie ! Ne t'en va pas ? Marie ! Je veux te parler.
Et la jeune fille de disparaître comme elle est venue. Sans dire un mot.
Alors, je prends ma serviette et mon maillot de bain... La baignade est terminée.

______________________________________________________


1. Genre de libellules au corps gracile.

CHAPITRE 8

DÉSESPÉRÉMENT SEUL !


Depuis notre rencontre fortuite à Bossancourt et l'épisode de la vipère, nous ne nous sommes plus jamais revus. Pourtant, j'étais retourné une seconde fois au Bourgetet, pour la remercier... Une fois de plus, elle ne m'avait pas ouvert. Pourtant, je savais qu'elle était là. La preuve en est... Du dehors, certainement en raison d'un courant d'air, j'avais entendu une porte claquer.
La belle est rancunière ! Et tout cela pour une histoire de tiroir et de photo !
L'autre jour, sous les sapins, je voulais m'excuser. Lui dire combien je m'étais montré odieux. Mais elle ne m'en a pas laissé le temps, vu qu'elle s’était enfuie, comme une voleuse !
Quoiqu'il en soit, elle pourrait au moins monter jusqu'aux Varennes, elle qui est toujours par voies et par chemins. D'autant plus qu'en ce moment, il doit y avoir pas mal de girolles dans les bois. Surtout après le gros orage qu'on a essuyé la semaine dernière. Or, comme il s'agit d'un champignon qui apprécie la chaleur et les fortes pluies, sûr qu'elles doivent commencer à pointer le bout de leur nez.
D'autant plus que l'épisode caniculaire étant passé, l'air est plus respirable. Mais non, elle évite soigneusement de passer devant chez moi. Ce qui prouve bien qu'elle ne veut plus me voir du tout.
Et s'il n'y avait qu'elle ! Mais les enfants non plus, ne viennent pas. C'est bien fini maintenant. Car ils n'osent plus désobéir à leurs parents ; lesquels me font passer pour un libertin, un coureur de jupons, un amateur de chair fraîche – bref ! pour un sale individu, capable de leur donner de mauvaises pensées –. À force d'entendre des propos désobligeants sur mon compte, les petits ont fini par céder.
Pourtant, ils aimaient tant les belles histoires que je leur racontais ! Il fallait les voir, assis en rond, à mes pieds, près du poêle en fonte, quand le givre blanchissait les carreaux et lorsque mugissait le vent, à travers la cheminé. Ils étaient à ce point captivés qu'on aurait entendu une mouche voler.
Il est vrai que nos fréquentations, entre Marie et moi, sont devenues matière à cancans. Au pays, il y en a même qui prétendent que je profite du « retard » de la jeune fille pour abuser d'elle ! Aussi ne faut-il pas que je m'étonne si je ne vois plus personne.
Je suis seul. Or, quand on a pris l'habitude de vivre avec des êtres qu'on aime ou qu'on apprécie – que ce soient avec des gosses ou avec des personnes qui, comme Marie, ont gardé leur âme d'enfant – , automatiquement, leur départ créé un grand vide !
D'autre part, comme je n'ai plus personne pour rapporter mes commissions, et comme je ne veux plus me faire livrer, j'ai décidé de faire mes courses moi-même, en me rendant à pied, au supermarché de L'Orient, qui se trouve au centre ville. Ce qui ne peut que me faire du bien, car, depuis son départ, n'ayant plus d'exercice, je vais finir par m'ankyloser.
Or, ce matin, une fois mon cadi rempli, et alors que j'attends patiemment mon tour de passer en caisse, je me trouve derrière le petit Mathieu et sa sœur Hélène, les enfants du secrétaire de mairie ; lesquels sont venus acheter du beurre, de la farine, du sucre et des œufs, parce que leur mère veut leur faire une tarte – c'est ce qu'ils m'expliquent.
L'occasion est trop belle pour en avoir le cœur net :
– Pourquoi, vous ne montez plus me voir ?
– Parce que...
– Parce que quoi ?
Mathieu de danser un pied sur un autre et de se tortiller, visiblement mal à l'aise. Même que si cela continue, ce n'est pas sur ses pieds qu'il va marcher, mais sur ses chevilles, à force de volontairement les tordre.
Quant à sa sœur, elle fait semblant de regarder ailleurs. Du côté des sucreries, situées devant les caisses.
– Vous n'aimez plus mes histoires ?
– Oh si, fait-elle en soupirant.
– Alors ?
– C'est papa qui veut pas.
– Et pourquoi qu'il ne veut pas ?
– Il dit que t'es un pédophile.
Une réponse que je reçois, comme une gifle. La caissière de prendre un air pincé... Les clientes les plus proches – qui ont tout entendu –, de me regarder d'un air suspicieux, en fronçant les sourcils.
– C'est votre papa qui a dit ça ?
– Maman aussi le dit.
– Vous savez ce que c'est qu' « un pédophile » ?
– Un monsieur qui mange les enfants.
– Et moi, je vous ai déjà mangé ?
– Pas une seule fois.
– Vous voulez des bonbons ?
– Oh oui, m'sieur.
– Vous mettrez cela sur mon compte, dis-je à la caissière après avoir détaché deux sachets de Carensac¹.
Tout en prévenant les petits :
– Ne dites surtout pas à vos parents que c'est moi qui vous les ai offerts.
– On n'est pas fous, répond la petite Hélène.
Sitôt leurs provisions payées, les mômes de s'enfuir, comme s'ils venaient de parler
avec le diable. Avant de lancer :
– Et pour Fabienne, Romain et Mamadou, c'est pareil ! Leurs parents, ils les ont prévenus que si ils allaient encore chez toi, ils les battraient.
La vérité sort de la bouche des enfants – moyen infaillible, pour moi, d'évaluer ma cote de popularité. En ce qui me concerne, elle est en berne. Et j'en suis fort chagriné. Car j'ai toujours aimé les enfants.
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1.« Car en sac » de chez Haribo. Petits bonbons oblongs et colorés, à la réglisse et ayant une forme de gélule.

 

CHAPITRE 9

À LA FÊTE

Aujourd'hui, c'est dimanche. Il fait beau et il fait chaud. Cet après-midi, j'ai décidé de me rendre à Troyes, afin de rendre visite à Bernard, mon vieux copain d'enfance. C'est un rituel. À chaque fois que l'un de mes romans est publié, je lui en réserve la primeur. Car ce dernier, féru de littérature, ne manquera pas de me faire part de son ressenti, après en avoir pris connaissance.
Je ne l'ai pas prévenu, mais comme il sort rarement de chez lui, je n'aurai pas de mal à le trouver. À moins qu'il soit parti pêcher sur les bords de Seine, car il adore passer des heures, assis sur un pliant, à attendre, un livre à la main, qu'un poisson veuille bien mordre à l'hameçon. D'ailleurs, je ne sais pas comment il fait, le bougre, vu qu'il en prend toujours, sans s'en donner la peine ! De toute façon, pour le rencontrer, ce n'est pas un souci, vu que je connais ses coins à pêche.
Personnellement, et sous aucun prétexte, je ne dérogerai à la règle, car le jugement de mon ami compte beaucoup. Même s'il est un peu tard pour remédier aux imperfections qu'il pourrait relever dans mon nouvel ouvrage. Vu qu'il est déjà en vente en librairies. Mais Bernard est ainsi, qui rechigne à prendre connaissance de mes manuscrits avant qu'ils ne soient édités. Il prétend que le comité de lecture de mon éditeur et sa correctrice sont assez qualifiés pour savoir s'il est publiable ou non. Et qu'ils n'ont pas besoin de son avis, même si c'est celui d'un « liseur » même éclairé comme lui.
En fait – mais il se garde bien de me le dire –, il n'aime pas lire mes pattes de mouche, ce dont il n'a peut-être pas tort, car, j'admets qu'à la longue, cela peut lasser le lecteur le plus patient. Seul mon éditeur y parvient, sans doute parce qu'il écrit aussi mal que moi. Ou parce que les personnes, qui ont une vilaine écriture, finissent toujours par se comprendre.
Puis, dernier argument pour ne pas lire mes manuscrits, il m'avait déclaré un jour qu'« un roman, c'est comme la cuisine, il vaut mieux ne pas savoir comment le plat a été préparé, avant que de goûter au produit fini.»
Le propos est abstrus. Mais je dois m'en contenter. Car je connais mon Bernard. Et cela fait partie de son personnage.
Quoi qu'il en soit, je tiens toujours compte de ses observations... pour l'ouvrage suivant.
Par contre, s'il s'avère que la critique est négative – mon copain étant particulièrement objectif en ce domaine –, nul doute que je risque d'être démoralisé, vu que son avis compte beaucoup. Et s'il me traite de bon à rien, de minus habens et de marchand de frites, nul doute qu'il me faudra un bon laps de temps avant de croire à nouveau en mes capacités et de me remettre en condition, afin de préparer le roman suivant, car je fonctionne à l'affect.
Pour résumer l'influence qu'il a sur mon écriture : ses bonnes critiques me galvanisent alors que ses mauvaises me plongent dans des abîmes de perplexité et de morosité.
Bref ! Je mets le moteur de ma 4L en route. Et vogue la galère !
Le ciel est bleu, disais-je et le soleil brille avec conviction. Une petite brise provoque l'envol des fleurs de prunus, qui bordent la chaussée. Et le moral est au beau fixe, car je sais que l'ouvrage que j'apporte à Bernard va le ravir, car, en l'écrivant, je m'étais surpassé …
Me voici sous le viaduc des « Vingt Ponts ». Attention ralentir ! Il ne s'agit pas de louper le virage. Ce qui serait difficile à la vitesse à laquelle je roule. Une fois passée la portion délicate, la route est en ligne droite... Je peux donc lâcher les chevaux. Jusqu’à un nouveau virage... ! Voilà... c'est fait. À présent, je vais pouvoir accélérer. Mais pas trop quand même, vu que sur la gauche, il y a toujours des motards de la gendarmerie, cachés derrière le bosquet qui se dresse près de la maisonnette de l'ancienne garde-barrière... Personne ! La voie est libre. Maintenant, je peux y aller franchement... Nouveau virage. Nouvelle montée... juste avant la Villeneuve...
Soudain, au dernier moment, il me vient une idée folle : « Et si j'allais acheter des œufs, chez les Fournelle, le vieux couple d'agriculteurs en retraite. »
Pour ce soir, je rêve d'une bonne omelette ! Je la vois. Je la sens. D'avance, je m'en lèche les babines... Justement, il me reste des champignons séchés de l'an dernier. Ce soir, je vais faire bombance.
Ça m'a pris comme un coup de fusil. Il y a parfois des idées futiles comme celles-ci, qui vous traversent subitement l'esprit, sans que vous sachiez pourquoi et qui font changer le cours des choses. C'est ce que j'appelle « le signe du destin. »
Pour en revenir aux œufs, c'est vrai qu'on est dimanche. Mais, pour les cultivateurs, même retraités, les dimanches sont des jours comme les autres.
À droite, toute ! Et la voiture de vrombir, après un léger dérapage sur le gravier du virage... Bizarre... Quelle circulation aujourd'hui ! C'est vrai qu'on est dimanche, mais quand même...! Tiens ! Qu'est-ce que c'est encore que ça ? « Fête foraine, ralentir ! » Des guirlandes de petits fanions multicolores, fixés sur des mâts et qui pendillent au-dessus des rues. Partout, des fleurs en crépon sur les maisons. Puis des drapeaux tricolores. La Villeneuve-au-Chêne n'a pas le visage que je lui connais. La commune a revêtu sa tenue d'apparat.
Zut ! C'est bien buté. Ah, j'ai été bien inspiré de passer par là ! Et tout cela pour une omelette ! Tant pis ! Il est trop tard pour changer de cap.
Malheureusement pour moi, impossible d'aller plus loin. « Route barrée », c'est marqué.
Çà et là, baraques et manèges ont investi les trottoirs et une bonne partie de la chaussée. Aussi dois-je abandonner ma voiture. Et traverser la fête à pied, afin de me rendre chez les anciens fermiers. Si j'avais su !
Pan ! Pan ! font les carabines du stand de tir. Cling ! sonnent les balles sur les plaques de métal ! Clac ! Clac ! Leur répondent les pipes en terre.
Boum badaboum ! Ouaih ! Et boîtes de conserve de s'écrouler au jeu du chamboule-tout...
À droite un manège d'autos-scooters ! À gauche, un petit carrousel de chevaux de bois tourne au son égrillard d'une musique enfantine.
Plus loin, un « voltigeur » ou carrousel à chaînes, envoie en l'air toute une jeunesse assise sur des sièges suspendus, pieds dans le vide et cheveux au vent. Laquelle pousse des cris stridents – les filles surtout, que les garçons poussent dans le dos – à mesure que la vitesse augmente et que la force centrifuge propulse tout ce beau monde au septième ciel.
À gauche, deux ou trois baraques de marchands de gaufres, de nougats et de barbes à baba... « Berlingots ! Pralines ! Chocolats glacés ! Demandez, demandez! » La patronne houspille son employé – elle trouve qu'il est trop lent à servir la clientèle.
À deux pas de là, une loterie, avec des jouets en peluche à gagner. Un stand de pêche aux canards. Puis des tables, sous un barnum. Des tables avec des bancs, où des familles entières, petits et grands, boivent de la bière ou du coca, en mangeant des frites.
Zim boum ! Zim boum ! C'est la fanfare, en tenue de gala, qui vient de faire son apparition. Précédée d'une théorie de majorettes, portant shakos américains, justaucorps et jupettes rouges avec parements dorés, du plus bel effet. Histoire d'apporter un peu d'animation.
Partout du bruit, des cris et des rires... puis des odeurs aussi. Dommage ! J'ai déjà déjeuné. Sinon, je m'arrêterais bien pour manger une frite – mon autre péché mignon, après les omelettes aux champignons.
Bon sang, que de monde ! Le village entier est en ébullition. Et que de gosses ! Ça court partout, ça pleure, ça hurle, ça piaille... Pas facile de fendre la foule! Mais qu'est-ce qui m'a donc pris de venir ici ? Je m'en veux, et me dis que je suis un peu fou.
Il est vrai aussi que je ne me souvenais plus que la fête patronale avait lieu aujourd’hui, à La Villeneuve. Et comme je ne prends jamais les journaux locaux...
Tiens !? Qu'est-ce qu'il se passe encore là-bas ? À droite ? Dans la venelle ? À l'écart ? On dirait que c'est... Mais oui ! C'est Marie ! La petite Marie ! Oh, je n'y crois pas ! C'est bien elle, en effet. Mais une Marie, comme je ne l'ai encore jamais vue. Une Marie belle comme un cœur. Seule et sans son renardeau. Une Marie, dans une superbe robe blanche à fleurs roses, brodées sur la poitrine, à la base et autour des manches. L'ensemble étant serré à la taille par une élégante ceinture dorée.
À son cou, elle porte un foulard si léger qu'on jurerait de la gaze, et qui laisse entrevoir une chaînette avec une médaille. À son poignet, un bracelet à plusieurs rangs, me fait penser à Bossancourt et à la vipère qui s'enroulait autour de son poignet ; laquelle faisait des efforts désespérés pour se redresser et la piquer.
Elle est coiffée d'un mignon chapeau de paille, orné d'un petit ruban, qui lui confère un charme fou. Elle est... charmante.
Mais qu'est-ce qu'elle tient dans sa main... ? D'où je suis, j'ai du mal à voir. Je m'approche...On dirait un singe... Oui, c'est bien un singe. Un singe en peluche... Même que c'est une marionnette à fils.
Avec elle, il ne faut s'étonner de rien.
Bonté divine ! Qu'est-ce qu'elle fabrique là, notre Marie ? Au milieu de ces trois hommes ? Même qu'ils semblent vouloir lui faire un mauvais parti. Mon Dieu ! C'est ma foi vrai.
Il y a un petit blond, d'une quinzaine d'années, un gros barbu et un grand rouquin, plus âgé. Des vauriens en goguette et qui cherchent à s'amuser à ses dépens.
Et vlan ! D'une chiquenaude, et sans vergogne, le gamin vient de faire voler le joli chapeau. Lequel roule dans la boue du caniveau.
Ensuite, il empoigne la marionnette, arrache les fils en tirant sur les contrôles 1, la décapite. Et fait valser le tout par dessus sa tête avant de le propulser derrière le muret du jardin d'à côté. Et galvaudeux de se tordre de rire !
Puis craac ! C'est au tour du grand flandrin de déchirer, d'un coup de griffe, le haut de sa jolie robe. Aussitôt, la pauvrette de croiser les bras sur sa poitrine, dans un geste de pudeur.
Et comme si cela ne suffisait pas, voilà le gros qui s'y colle, en la renversant sur la chaussée... On a entendu la tête de la malheureuse heurter le sol.
Marie est tombée. Son petit chignon est démonté.
Son genou est écorché. Et elle est en pleurs. Ce qui ne l'empêche pas de lutter comme elle peut, avec l'énergie du désespoir...même couchée sur le dos, avec certainement un bel hématome derrière le crâne.
Mais tes poings, Marie, tes poings sont caresses de mésange pour ces lâches, ravis d'avoir trouvé une proie facile. Vu que tu es petite. Toute petite. Et bien seule. Et que tu ne sais pas te défendre.
« Seule », elle l'est assurément, malgré tous ces gens qui sont là, sur le trottoir d'en face, à contempler, goguenards, le spectacle d'une pauvrette – certes un peu simplette, mais jolie tout de même –, aux prises avec trois vauriens en rut. Les premiers ne bougeant pas d'un pouce ! – oh, ils sont bien une dizaine, hommes et femmes, à jouir de la scène, oublieux de leurs gosses qu'ils tiennent par la main ! –, le regard émoustillé. Dans l'attente d'un dénouement.
Pourtant, elle s'est fait belle aujourd'hui, Marie, avec sa mignonne petite robe blanche et rose. Heureuse de se rendre à La Villeneuve – commune si proche de Vendeuvre, qu'elle s'y est rendue sans doute à pied, peut-être même à vélo, afin de participer à la fête ; alors que, maintenant...
Mais la jeune fille, bien que blessée, est vigoureuse... La voilà qui se relève précipitamment.... Prête à prendre la fuite. Hélas ! D'une violente bourrade, elle est une nouvelle fois projetée à terre – dans le clan des voyeurs, on n'a toujours pas réagi !
C’est le gros qui l'a envoyée bouler une seconde fois. Le gros, encore lui ! Ah, il n'y est pas allé de main-morte ! Elle est à moitié assommée. Puis, d'une forte poussée aux deux épaules, le sauvage de l'étendre raide sur les cailloux.
Elle est en sang. Et le mastodonte de s'allonger sur elle, de tout son poids, pour tenter de l'embrasser... Il a du mal, car, la pauvre petite, malgré les coups reçus, ne se laisse pas faire. Elle a plaqué ses deux mains sur la figure simiesque du barbare, pour le repousser. Elle bat des bras, bat des jambes...
Voyant cela, le gosse, cette « merdaille » de quinze ans, vole au secours de son compère, en lui saisissant les chevilles, pour complètement l'immobiliser.
Puis, il y a le grand flandrin ! Ce grand « dépendeur d'andouilles » aux dents de lapin. Il est debout. Bouteille à la main. Et il boit à pleine bouteille. Le tout en vacillant sur ses jambes. Et il rit, dans l'attente de la curée. C'est d'ailleurs lui qui a déchiré sa robe.
Un filet de vin a coulé aux commissures de ses lèvres. Sa chemise est trempée. Et il trinque à la santé du groupe de curieux, qui n'ont pas encore eu leur content de barbarie.

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1. Croix de bois où sont fixés les fils servant à l'articulation des différentes parties d'une marionnette, pour créer le mouvement.

Osera ? N'osera pas ? C'est ce que chacun se demande, en retenant son souffle...
Soudain, je me mets à hurler.
– Lâchez-la !
L'ordre est sans réplique. Et blanc-bec de se retourner :
– De quoi j'me mêle ! qu'il s'écrie, en avançant vers moi, menaçant.
Sans plus de cérémonie, je l'agrippe par le col et l'envoie valdinguer au pied des « mateurs ». C'est alors que, voyant cela, c'est au tour du grand flandrin de sortir ses poings :
– De quoi ? De quoi ? qu'il dit, la langue pâteuse. T'vas voir ta gueule.
Mais un croc-en-jambe bien appliqué a raison de lui. Lequel essaie de se relever... Mais il ne peut pas. Il est trop saoul pour ça. Et il gît sur le sol, le corps agité par les spasmes du vomissement. C'est absolument répugnant.
Cette fois, c'est le gros qui vient de se relever. Et qui s'avance vers moi. Couteau à la main. Brioche en avant.
– Tu vas me l'payer, fils de pute !
Mais, malgré mes cinquante ans passés, malgré ma jambe en délicatesse, après des années et des années passées à la pratique intensive du sport, je suis encore souple et je connais les endroits stratégiques. Un coup de pied dans la main du poussah, et l'arme de s'envoler, en décrivant une jolie arabesque dans l'espace. Puis un autre bien appliqué dans les parties sensibles, ajouté à deux doigts dans les yeux, ont raison du galvaudeux.
– Aïeee ! Qu'il crie en se tordant de douleur.
Et, comme il a le malheur de se baisser, l'occasion est trop belle pour lui asséner, une dernière beigne, derrière le cou, à l'aide de mes deux pognes réunies en une seule, pour faire plus d'effet...Vlan ! – un coup à assommer un bœuf !–. Et l'animal de s'effondrer sur le sol, comme une masse. Pendant qu'une voix, derrière moi crie : « Police ! Police ! Appelez la police ! »
Quant au gamin, qui tente de revenir à la charge, je le regarde fixement... Mes yeux lancent des éclairs. À tel point que celui-ci, craignant une seconde fois pour son intégrité, ne fait ni une ni deux... Il prend immédiatement la poudre d'escampette. On dirait une fusée. Nul doute que si cette scène avait eu lieu de nuit, sûr que les fers qu'il avait aux semelles de ses rangers auraient envoyé des étincelles !
Lorsque je me retourne, sur le trottoir, il n'y a plus personne. Ou presque. Vu que j'ai encore le temps d'apercevoir un couple en train de fuir avec un gosse. Le tout en rasant les murs...
Ah, pour assister au spectacle d'une pauvre fille en souffrance, il y a du monde. Mais dès que brillent les couteaux, on a peur pour sa peau.
Je les comprends aussi. Car si, en plus, les gendarmes s'en mêlent, c'est certain qu'ils vont réclamer des témoins ! Et cela risque encore de leur tomber sur le nez ! Alors, tout, mais pas ça...
Et la pauvre Marie, une fois remise sur pied, de se jeter dans mes bras. En pleurant sur mon épaule, toutes les larmes de son corps – derrière son crâne, sous ses cheveux, je sens qu'elle a une belle ecchymose.
Sûr qu'elle doit se demander où j'ai appris à me battre de cette manière ? Pas sur un ring en tout cas. Vu que les « armes » que j'emploie, à grands renforts de coups-bas, sont plutôt des méthodes de dockers ou d'arsouilles. Mais quand on a travaillé comme moi dans un cirque, on sait se défendre. Ce qui arrive plus souvent qu'on ne le pense lorsque, parfois, quelques rôdeurs, viennent tourner autour de nos caravanes. Il faut parfois user de la manière forte pour les faire déguerpir.
C'est vrai aussi que j'ai du répondant. Et que je suis musclé. Même si je suis capable de faire montre d'une grande douceur, avec les enfants ou quand je joue du Tarrega ou du Granados sur ma guitare.
Mais, on est loin de Grenade et de l'Alhambra – ce n'est pas la même musique.
Il n'empêche que la petite est en droit de se poser des questions. « Cet Arthur, qui est-il, au juste ? » C'est certainement ce qu'elle doit penser, elle qui ne m'a vu si patient avec les enfants.
Toute proportion gardée, je suis un peu comme elle, qui a des dons cachés, et que j'ai appris à connaître, en la fréquentant.
Comme quoi, il ne faut jamais se fier aux apparences. Et au risque de me répéter, toute personne a en elle une part de mystère. C'est justement ce qui fait le charme des rencontres.

CHAPITRE 10

RETOUR À VENDEUVRE

Tant pis pour les Fournelle et leurs œufs ! De toute façon, ils ne m'attendront pas, vu que je ne les ai pas prévenus de ma visite. Tant pis également pour mon vieux copain. Ce n'est pas aujourd'hui qu'il découvrira mon dernier roman. C'est retour à Vendeuvre illico presto.
Mais auparavant, un éclat de lumière attire mon attention. C'est un rai de soleil qui vient de ricocher sur la médaille pieuse de la petite – laquelle est au fond d'une flaque d'eau –. Quant à la chaîne, elle est malheureusement cassée. Je récupère le tout en même temps que son petit chapeau de paille. Lequel est dans un triste état, vu qu'il est percé et que le ruban est déchiré.
Puis, j'ouvre le portail du jardin riverain pour aller chercher la marionnette – ou ce qu'il en reste –, celle que les galvaudeux ont balancé par dessus le mur... Après avoir cherché un moment dans les allées désertes – les propriétaires, qui sont sans doute sur la fête, sont à cent lieues de se douter de ce qui s'est déroulé près chez eux –, je finis par l'apercevoir sur un châssis – heureusement, le verre étant épais, rien n'a été cassé ; par contre, la figurine a perdu sa tête.
Je reviens. Ferme la porte. Le tout en un temps record. Puis j'extrais un mouchoir de ma poche. Fais un pansement sommaire sur la blessure de la petite, qui saigne toujours. Il m'aurait fallu de l'eau. Malheureusement, il n'y en a pas... À moins de demander à la buvette. Ce que je fais. Avec l'aide d'une serveuse, nous désinfectons sommairement la plaie. Remplaçons le mouchoir ensanglanté par un morceau de tissu non souillé. Puis nous enroulons de la glace dans un torchon, que nous lui appliquons derrière la tête, afin d'atténuer l'hématome du au coup occasionné par sa chute.
– Mon Dieu ! Mon Dieu ! Ils l'ont bien arrangée, s'apitoie la bonne samaritaine, révoltée.
Même qu'elle me conseille de consulter le médecin de garde, car, prévient-elle :
– Il ne faut pas plaisanter avec les bosses sur le crâne. On ne sait jamais ce qui se cache derrière. Il faudrait l'envoyer à Troyes ou à Bar-sur-Aube, pour lui faire passer une radio.
Après l'avoir remerciée, je propose à la malheureuse jeune fille de regagner Vendeuvre au plus tôt.
– Tu peux marcher ?
Celle-ci d'acquiescer, d'un mouvement de tête.
– Ne restons pas là.
Toutefois, avant de regagner la voiture, il nous faut traverser la fête. Ce qui n'est pas simple. Car, elle, marchant pratiquement sur une jambe et moi, la soutenant, nous sommes la cible de tous les regards et l'objet de toutes les remarques. D'autant plus que la pauvrette, avec sa marionnette décapitée à la main, est l'image même de la désolation. Elle est rouge et toute décoiffée. Ses vêtements sont lacérés. De grosses larmes roulent le long de ses joues – l'une d'elle, présentant d'ailleurs une jolie balafre –. Et elle avance, telle une automate, fendant une foule qui, d’instinct, s'écarte.
– Qu'est-ce qu'elle a, la petiote?
– Pourquoi qu'elle pleure ?
– Vous avez vu ? Elle saigne.
– Elle est tombée ?
– Les manèges d'aujourd'hui sont beaucoup trop dangereux. Les jeunes se poussent. Après, voilà ce qui arrive.
Et c'est au pas, que nous avançons, tout au long d'un parcours, qui ressemble davantage à un chemin de croix, qu'à un retour de fête.
Sur notre passage, la fanfare de s'arrêter de jouer, les majorettes d'en faire tomber leurs bâtons, les tireurs du stand de tir de se retourner, carabines levées, pour nous regarder passer. Jusqu'aux auto-scooters de stopper sur place. Seul le carrousel et ses chevaux de bois, insensibles au drame, de continuer de tourner, comme des hamsters dans leur cage.
Moi qui ai horreur de me faire remarquer, j'aimerais être à cent pieds sous terre. Mais on ne peut guère faire autrement.

Hop la ! Encore un peu et la petite allait tomber, après avoir ripé contre une pierre. Je l'ai rattrapée in extremis!
Ouf ! La voiture est là. À peine la portière est-elle ouverte que Marie se couche sur la banquette... Laquelle n'est guère confortable – ce n'est qu'une 4L.
J'actionne le démarreur. Le moteur de vrombir. Et l'automobile de s'élancer, après avoir envoyé derrière elle une giclée de cailloux, à l’instar d'un cheval qui se cabre – dans mon énervement j'ai appuyé trop fort sur le champignon...
En route !
Entre La Villeneuve et Vendeuvre, comme je l'ai déjà mentionné, le trajet est très court. Mais, comme je ne veux croiser personne, je choisis d'emprunter le chemin à travers la forêt de Champ-sur-Barse, bien qu'il soit un peu plus long.
La descente, le chemin sur la droite, la montée au niveau du passage à niveau. Les bois... Un champ. Le stop des Quatre-Chemins. Personne à droite. Personne à gauche. Je pique sur Vendeuvre. Puis des bois. Toujours des bois. Un pré, des champs. Et encore un bois. La ferme des Varennes. Une longue ligne droite...
Dans la voiture, Marie est effondrée. Elle s'en souviendra de la fête de La Villeneuve...
Par le rétroviseur, je l'observe. Elle est allongée, visage tourné vers le dossier de la banquette. Pour ne pas que je la regarde. Car elle se sent affreuse. En outre, bien qu'elle ne soit pas responsable, elle est rouge de honte. Elle avait voulu se faire belle et je la ramène dans un état pitoyable. Tout cela à cause de trois minables. Trois ivrognes, qui étaient passés par là. Profitant de sa candeur pour la violenter.
Finalement, l'histoire est éternelle. C'est celle d'une bande de miteux qui s'en prennent aux faibles, car trop lâches pour s'attaquer à plus fort. C'est aussi la raison pour laquelle ils vivent en groupe. Cela leur donne un sentiment de supériorité – trois crétins ensemble valent mieux qu'un ; la bêtise s'additionnant, ils se croient plus intelligents –. En outre, lorsque ça tourne mal, cela permet aussi de partager les responsabilités. « Ce n'est pas moi, c'est l'autre. »
Puis, la beauté insupporte toujours ces gens-là. Et ils éprouvent une véritable jouissance à la dégrader, pour la ramener au niveau zéro, qui est le leur.
Pourtant, dieu que la petite Marie était mignonne aujourd'hui ! Dans sa belle robe et avec son joli chapeau de paille ! C'en était trop pour ces petits crétins. Ils n'ont pas pu le supporter.
La jeune fille pleure toujours et son corps est agité de spasmes.
Mais il n'y a pas que cette agression qui la contrarie, c'est aussi le fait d'avoir été secourue par un homme qui l'a admonestée pour une banale histoire de photo. Depuis, elle lui en veut. Néanmoins, il lui devait bien une revanche, elle qui l'a sauvé des vipères !

Ça y est ! Nous voici devant ma maison. Crrr... Coup de freins brutal. Pneus de crisser sur l'allée de graviers. Et voiture de s'arrêter.
La logique aurait été de la reconduire chez elle, mais j'ai préféré la ramener chez moi, car outre l'armoire à pharmacie bien fournie que je possède, je pourrai la surveiller, après le choc qu'elle a subi ; d'autant plus qu'elle refuse obstinément que je la conduise chez le docteur. Il est vrai qu'à la campagne, on ne va pas souvent voir le médecin.
Avec beaucoup de précautions, j'extrais la blessée du véhicule. Puis l'aide à gravir les quelques degrés qui séparent le jardinet de la porte d’entrée.
Une fois à l'intérieur, je la dépose sur le canapé. M'empresse d'ouvrir les volets, car on n'y voit ni ciel ni terre – pensant rentrer tard, je les avait fermés, à cause de la chaleur –. Et lumière d'entrer dans la pièce.
Aussitôt, je fais bouillir de l'eau. Cours dans la salle de bain. Ouvre le placard à pharmacie. M'empare d'un sachet d'ouate, de bandes Velpeau et de tout un lot de flacons – eau oxygénée, éther, mercurochrome, arnica... Il y en a cent fois de trop. Mais abondance de biens ne nuit pas.
Je reviens. On dirait qu'elle dort. L'eau bout. Il est temps de passer aux soins.
Je tente de retirer le pansement ensanglanté ; lequel adhère à la peau. Doucement...doucement... Un peu d'éther pour le décoller ; ce qui provoque un léger saignement. Un tampon d'ouate trempé dans l'eau bouillie pour enlever un reste de terre, qui nous avait échappé, malgré les bons soins prodigués par la serveuse de la buvette. De l'eau oxygénée pour nettoyer la plaie en profondeur. Du mercurochrome. Une compresse. Et une bande Velpeau pour maintenir le tout. Ça y est. C'est terminé. J'examine la longue égratignure qu'elle présente à la joue. Constate que ce n'est pas bien grave. Et me contente de passer un gant humide...
Quant à l'énorme bosse qu'elle présente derrière la tête, une bonne compresse d'arnica fera l'affaire...
Pendant toute cette opération, la jeune fille, dure au mal, n'a pas prononcé un mot. Elle est prostrée.
Vite, je me dirige vers le buffet, m'empare d'un verre et d'une bouteille de goutte :
– Prends ! Ça va te faire du bien.
La jeune fille n'en veut pas. J'insiste. Comme elle refuse toujours, je porte le verre à ses lèvres. Et la fais boire. Elle tousse. Dit d'arrêter. Prétend que ça brûle. Et veut tout recracher.
– Allez ! D'un trait !
Ce qu'elle fait. La réaction est immédiate. Soudain ! Elle se lève, comme mue par un ressort, la gorge en feu et à la recherche d'un air manquant. Ses yeux lui sortent de la tête...
– Eh bien voilà ! dis-je, satisfait.
– Oh, ma tête ! Je suis fatiguée. Si fatiguée !
– Tu vas rester ici.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Je la prends dans mes bras, monte les escaliers et la conduis dans ma propre chambre. Je l'allonge dans mon lit, lui retire ses souliers et tire les doubles rideaux.
À présent, la pièce est plongée dans l'obscurité...
– Dors.
Mais, au moment où je suis pour quitter les lieux, elle a encore la force de dire :
– Et Dagobert !
– Quoi, Dagobert ?
– Il faut lui ouvrir la porte. Il a passé tout l'après-midi enfermé chez moi.
– Je vais le chercher. Si tu me donnes les clefs.
– Ma maison n'est jamais fermée. (Sauf, quand je vais chez elle pour la relancer ; mais ce n'est pas le moment de la froisser.)
– J'y vais.
La petite a fermé les yeux. Rassurée.


À SUIVRE

 

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