ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul
En attente de parution.
ROMAN N° 10 La carte à jouer En attente de parution.
ROMAN N° 11 La chair salée À paraître

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.


Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt! En attente de publication
ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"  

LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR

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ET SON COEUR

DE BATTRE

COMME

UN JOLI P’TIT TAMBOUR


de


CHRISTIAN MORIAT

 


CHAPITRE 1

UN BEAU MÉTIER


Ran ran… ranpataplan ! Ran ran…
Vous entendez ? C’est ma mère. Elle joue du tambour. Ah…parce que… ? Mais non ! Il y a quiproquo. Ce n’est pas pour s’amuser qu’elle joue. C’est son métier. S’il y en a qui sont secrétaires, bonnetières, ou maîtresses d’école, hé bien elle, elle est tambour de ville. On dit aussi « préposée »…bof ! Ou encore « crieur public »… si vous voulez. Mais je n’aime pas, car ma mère à moi, elle ne crie jamais. Elle est trop douce pour cela. Ah, maman ! Si vous la connaissiez, vous voudriez tous être son fils ou sa fille !
Qu’est-ce que vous voulez, il arrive parfois qu’on exerce des métiers pour lesquels on n’est pas forcément prédisposé. C’est son cas. À cause de sa voix, qui ne portait pas. Même qu’au début, on l’entendait à peine. Avec sa voix de mésange. Ce n’était pas de sa faute. Elle est si petite, qu’on dirait une souris.
Une main derrière l’oreille, les vieilles dames et les vieux messieurs répétaient: « Qu’est-ce qu’elle dit ? Qu’est-ce qu’elle dit ? ». Mais, pour bien l’entendre, il fallait être à deux pas. Sinon, pour les autres, ils ne risquaient pas d’avoir les tympans percés. Et comme, en plus, à côté, il y en a toujours un qui parle, qui se mouche ou qui éternue…ils ne comprenaient rien à rien.
Alors, comme elle n’avait pas le choix, elle s’y est mise. Toute seule. Bien obligé vu qu’elle n’appartenait à aucune académie de musique. Et qu’elle ne sortait pas non plus du conservatoire. Malgré tout, ce qu’elle fait maintenant, elle le fait bien. Même qu’on la demande au monument aux morts. Pour les commémorations de l’Armistice du 11 Novembre, par exemple, ou la victoire du 8 mai ou bien encore la fête nationale du 14 juillet. Ce qu’elle fait avec plaisir. Car elle aime rendre service.

Pour arriver à ce haut degré de performance, elle a d’abord appris à muscler sa voix. Parce que, comme tous les autres organes, la voix, ça se travaille. C’est un peu comme les moteurs de voitures. Fatalement, au départ, il y a toujours une période de rodage. C’est seulement après, qu’a lieu l’envolée belle.
C’est comme cela qu’elle a procédé. Car, si on veut arriver dans la vie, il faut avoir de la méthode.

Ensuite, avec l’expérience, elle s’est aperçue qu’elle devait lever la tête pour lire ses communiqués. Alors qu’avant, elle l’avait baissée. Avec le nez sur sa feuille. Ce qui était gênant pour l’assistance, qui n’entendait rien.
Par contre, arrivée au tiers de sa tournée, on la comprenait mieux. Vu qu’elle n’avait plus besoin de papiers, puisque ses annonces, elle finissait par les savoir par cœur. C’est comme tout. À force de les répéter.

(Par contre, si vous voulez bien, moi, je préfère : « appariteur de mairie ». C’est joli comme nom…. « appariteur »… Vous ne trouvez pas ?)

Bref ! C’est donc elle qui tambourine dans les rues pour annoncer les évènements qui vont avoir lieu dans la commune. Et les instructions de monsieur le maire. Sinon, comment voulez-vous qu’à Vendeuvre, chef-lieu de canton de mille cinq cents seize habitants, les gens soient au courant ?
Exemple : la réunion du conseil qui devait avoir lieu le 26 est reportée au 28, si on ne les prévient pas, les conseillers, vous en verrez combien, le 26, qui vont faire le pied de grue, devant une porte de mairie, fermée à double tour ?
Mais, c’est que le 28, monsieur le maire aura beau leur courir après, ce sera la croix et la bannière pour les faire revenir nos élus. Sûr qu’ils diront qu’on les a eus une fois mais pas deux.
Un autre exemple encore : Si on ne dit pas aux chasseurs que la chasse est fermée, qu’est-ce qu’ils vont faire ? Et bien, ils vont continuer de chasser, peut-être sans penser à mal, mais ils chasseront quand même. Après, on s’étonnera : « Tiens ! Comment ça se fait ? Il n’y a plus de gibier. »
Un dernier : Si on oublie d’annoncer qu’il va y avoir une coupure de courant tel jour, de telle heure à telle heure, vous allez fatalement vous retrouver dans le noir. Et, pris au dépourvu, vous ne serez jamais fichu de mettre la main sur le paquet de bougies, que vous aviez rangé. Par précaution. Ni sur la boîte d’allumettes qui va avec.
Et vous serez là, à marcher, à tâtons, mains en avant, griffant l’obscurité, en répétant bêtement : « Les bougies et les allumettes ! »…« Les allumettes et les bougies ! »… Qu’est-ce que j’ai donc pu faire de ces bon sang de bougies ?
Mais, pas d’affolement ! Ma mère est là, qui veille. Et qui prévient.

Comme quoi, « tambour de ville », c’est un métier à responsabilités. Mais ô combien utile et passionnant ! Car l’appariteur est au service des autres. Puisque dès qu’il prend connaissance d’une information, il pourrait la garder pour lui… Mais comme il est consciencieux, il n’en fera rien. Au contraire. Il veut que ça se sache… Résultat ! Les gens sont moins bêtes qu’avant. Et c’est là qu’il trouve sa récompense – un peu comme le maître d’école qui apporte à l’élève son savoir et ses connaissances –. Comme quoi ces deux professions sont proches l’une de l’autre. Et j’ai toujours pensé que si les instituteurs avaient tous un tambour, les petits écoliers comme moi, retiendraient mieux leurs tables de multiplications et les départements avec leurs préfectures et leurs sous-préfectures.

Pour commencer, il faut avoir une diction parfaite. Et bien savoir lire – c’est la moindre des choses –. Et quand je dis savoir lire, c’est sans ânonner, ni sans s’y reprendre à deux fois pour lire un mot. Un bègue, par exemple, ne peut pas exercer cette profession. Non, non, non …Sinon, il va droit dans le mur.

Après, il faut garder son sérieux. Car, le tambour de ville est le messager des autorités. Autrement dit le colporteur des nouvelles officielles. Et il n’y a pas de quoi se tordre.
Par contre, il ne faut pas trop en faire non plus. Ne pas prendre un ton ampoulé, façon Sarah Bernhardt ! Ni prendre un accent du sud, alors qu’on est dans le nord. Ou prendre celui de Béthune ou de Montreuil alors qu’on est à Carcassonne ou à La Fos-sur-Mer. Que dirait monsieur le maire si on estropiait sa prose ? On n’est pas au cirque.
Non. Il faut adopter un ton neutre. C’est celui qui convient le mieux en communication.
Et, j’ai failli oublier. Surtout…surtout, ne pas être enroué. Malades de la gorge s’abstenir ! C’est bien pour ça qu’on a toujours un kilo de miel en réserve, dans le placard.
Enfin, pour exercer ce métier – je devrais plutôt dire « cette vocation » –, il ne faut pas avoir de l’arthrose au bout des doigts ! Il n’y a qu’à regarder ma mère. Elle bat tellement vite, qu’on ne lui voit même plus les mains.

Comme quoi, tambour de ville, ce n’est pas à la portée de n’importe qui. Et pour arriver à un tel niveau, plusieurs années de pratique sont absolument nécessaires.

Après, c’est toujours la même chose :
En premier, elle signale son arrivée par des battements rigoureux – Ran ran rapataplan ! – pour laisser le temps aux portes de s’ouvrir et pour permettre aux femmes et aux enfants de sortir – sans les hommes, vu qu’ils sont tous au travail… à moins qu’ils soient nés un jour de paye1.
En second, dès que l’assistance est satisfaisante, elle termine son battement par un long roulement – Plan plan plan plan plan plan plan ! Et rataplan plan plan ! –, qui me prend jusqu’aux tripes. Et là, vous ne pouvez pas savoir ce que cela me fait. J’ai des fourmis partout partout. De la tête aux pieds. Et je sens battre mon cœur à cent à l’heure. Surtout qu’avant, je me mettais à proximité de ma mère. Je ne sais pas si vous allez me croire. Mais la terre, je la sentais vibrer sous mes pieds. Jusqu’au jour où elle m’a dit : « Va plus loin ! »
Après, forcément, je n’ai plus rien ressenti.

Petite démonstration :
Ran ran… rapataplan ! Ran ran… rapataplan… ! (Voilà les gens qui commencent à sortir… Attendre… Surtout, ne pas se précipiter… Au besoin, répéter le roulement, histoire de leur laisser le temps d’arriver…) Plan plan plan plan plan plan plan ! Et rataplan plan plan ! (Ça y est ! Tout le monde est là, le show peut débuter…)
« AVIS À LA POPULATION ! », qu’elle lance à la cantonade. Alors… comme par miracle… le bruit de fondre comme neige au soleil. Et, dans le silence le plus profond, ma mère d’attaquer…
« Le maire informe les habitants… » etc…etc…

En plus, selon que le communiqué est gai ou triste, elle a plusieurs façons de battre tambour. Car elle sait s’adapter. Et ceux qui comme moi la suivent, ajouteront qu’elle sait
aussi improviser. Sans tomber dans le ridicule. Ce qui n’est pas à la portée de n’importe qui.
Et c’est à partir de ce moment-là que ma mère prend toute sa dimension. Elle devient tout à coup la prophétesse, le nouveau messie – comme dirait monsieur le curé, qui n’aime pourtant pas la concurrence –, l’oracle émérite, l’envoyée d’un Dieu laïc, qui serait monsieur le Maire. Lequel, dans un geste chevaleresque, lui a délégué ses pouvoirs. Quel honneur !
Ce n’est plus maman C’est la municipalité toute entière qui parle par sa bouche.

Justement, monsieur le maire, parlons-en. Il a été rudement gentil avec elle. Il lui a donné un joli sarrau bleu, une élégante casquette de même couleur et… tenez-vous bien… ! Un superbe instrument à percussion constitué d’un fût en bois argenté et de deux cerceaux noirs – un en haut, un en bas –, avec des cordes disposées en triangles du plus bel effet, sur lequel sont tendues deux peaux de mouton. Une pour le dessus. Une pour le dessous.
C’est sur celle du dessus, qu’elle frappe avec ses baguettes.
Dès qu’elle tape, la vibration est multipliée par dix, par cent, par mille…grâce à ce fût, qui sert de caisse de résonnance à l’ensemble. De quoi faire fuir les oiseaux du clocher, quand elle est à proximité et… taire les bavards !
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1. Paresseux (arg)

En plus, il lui a même remis un magnifique baudrier, pour ranger ses baguettes. Des fois qu’elle les perde quand elle ne s’en sert plus.
La seule chose qu’il ait oubliée, monsieur le maire, c’est de lui offrir un vélo. Mais comme il a déjà donné pas mal, elle a peur de le lui demander. Car s’il y a une chose qu’elle n’aime pas, ma mère, c’est quémander. Elle a horreur de ça.
Alors, elle va à pied. Tout simplement. Et cela ne la dérange pas. Car elle aime marcher. Près d’une dizaine de stations…ça ne lui fait pas peur.
Voilà. C’est ma mère. Ma mère à moi. Je l’aime. Elle m’aime. Et elle fait un beau métier.
Un jour, la maîtresse nous a demandé ce qu’on voulait faire plus tard. Vous savez ce que j’ai répondu ? Je vous le donne en mille…
– Tambour de ville, comme maman !
– Telle mère, tel fils, qu’elle a répondu. Car elle a du répondant.

 

CHAPITRE 2

MA MÈRE À MOI


Ran ran… ranpataplan ! Ran ran…
Au fait, je dis ma mère. Mais ce n’est pas vraiment vrai. Vous voulez savoir comment elle est devenue ma mère ? C’est simple…
D’abord, elle s’appelle Arlette. Elle était ouvrière en bonneterie. Chez Giberler, rue Dauphine. Le soir, elle aimait bien valser, polker et mazurker. Sans oublier le cha-cha-cha, qui était à la mode. « Deux…trois…cha-cha-cha… Deux…trois…. », qu’elle faisait, en comptant les pas.
Mais pour la gambille, c’était entre filles. À la maison. Pas question pour elle d’aller au casino de la rue Suchetet. Où l’accordéoniste du quartier faisait danser le tout Vendeuvre enfiévré. Grand-maman veillait.

Or, en rentrant de son travail, à chaque fois, elle croisait la route d’Edmond Ferrières, le cheminot.
– Bonsoir mademoiselle Arlette.
– Bonsoir, monsieur Edmond.
Pas plus…
Sauf qu’un beau soir, près du lavoir de la Place du Quai Saint Gorges, à deux pas de la mare où les vaches de Pierrot Lebon viennent s’abreuver, à leur retour des champs, une soirée de mars où dans l’air flotte un parfum de douceur et de légèreté, vu que le printemps commence à pointer son nez, voilà que le bel Edmond s’enhardit :
– Que faites…faites-vous sa…samedi ? qu’il lui dit, en bégayant, confus par une audace, dont il ne se serait jamais cru capable.
Mademoiselle Arlette de s’empourprer. Heureusement, comme la nuit tombe, comme le toit du lavoir fait de l’ombre et comme le réverbère regarde dans une autre direction, elle répond :
– Euh… C’est que…euh…
– Est-ce que ça vous di…dirait d’aller…ler danser au casino ?
Cela tombe bien. Sa mère doit justement se rendre pour plusieurs jours à Bar-sur-Aube, au chevet d’une vieille tante, qui est malade.
– Oh oui, qu’elle répond, plus rouge que le chandail, qu’elle porte sous sa gabardine.
– Si vous le permettez, je viendrai vous chercher.
– Chez moi ? Que vont dire les voisins ?
– Alors, samedi, à huit heures, ici…ci– parvient-il encore à articuler.

Arlette accepte. Puis rentre chez elle, sans faire part à sa mère de ses projets.
Il faut préciser qu’Edmond est un jeune homme bien sous tous rapports. Et honorablement connu au pays. Il est poli. Il est correct. Jamais vulgaire. Et ne crache jamais par terre. Même qu’il retire toujours sa casquette, pour saluer les dames et les personnes âgées. En plus, ce qui plaide en sa faveur, c’est que jamais, au grand jamais, vous ne le verrez entrer dans un quelconque débit de boissons, comme la plupart des jeunes de son âge. Pourtant, les bistrots, à Vendeuvre, ce n(‘est pas ce qui manque. Puisque, il y en a à tous les coins de rues. Sans compter les marchands de vin et spiritueux, qui sont au nombre de trois. Ce qui, fait dire qu’à Vendeuvre, on ne risque pas de mourir de soif.

Bref ! Une fois la maman d’Arlette mise, la veille, dans le train du Paris-Belfort, de dix neuf heures douze – avec arrêt en gare de Bar-sur-Aube –, la jeune fille, pour la première fois de sa vie, est libre comme l’air. Demain, c’est sûr…demain, elle ira au casino. Elle qui aime tant danser !

Le lendemain, à l’usine, elle trouve le temps bien long. Neuf heures….dix heures… Onze heures…Il lui semble que les aiguilles de la grande horloge murale – celle qui est placée juste au-dessus de la chaise de la contremaîtresse – sont collées l’une sur l’autre. Et qu’elles se sont donné le mot pour ne plus avancer. On dirait même qu’elles reculent.

Pourtant, Arlette est une excellente ouvrière, qui a la réputation d’être une jeune fille travailleuse et sérieuse. Tous les mois, par exemple, elle remet sa paye à sa mère, à charge pour elle d’en faire trois parts : une pour les dépenses du foyer – elles ne sont plus que deux, vu que son papa, autrement dit, mon presque grand-père, est mort à la guerre, et que sa veuve touche une pension maigrichonne ?, une pour le trousseau de sa fille et une dernière qu’elle place sur son livret de Caisse d’Épargne – c’est avantageux ; les intérêts sont à un et demi pour cent.

Mais le plus dur, c’est l’après-midi… Quinze heures…seize heures… ! Mon Dieu ! Comme les heures se traînent aujourd’hui…Si elle pouvait pousser les aiguilles, sûr qu’elle le ferait.
Six heures… Ouf ! Enfin, elle peut partir.

Vite ! Vite ! Retour à sa maison de la rue des Perches. Le temps pour elle de préparer son fricot. De manger un morceau. Puis de se faire belle.
Mais belle, elle l’est au naturel. Et, comme les jeunes filles qui ne sont point coquettes, elle ne le sait pas. Car on ne le lui a jamais dit. Puis, contrairement à ses collègues de travail, elle a autre chose à faire que de perdre son temps à se regarder dans un miroir. Sauf qu’aujourd’hui, c’est exceptionnel. On l’attend. Et elle va danser.
C’est pour cela qu’elle a mis sa jolie robe, celle du dimanche – la bleue avec son col en dentelle –. Chapeau ou pas chapeau – Elle hésite. Ah non ! Pas de rouge à lèvres. Ni de rouge-aux-ongles. On la prendrait pour qui ? De toute façon, elle n’en a pas. Ça coupe court à tout. Juste un peu de poudre de riz sur les joues. Ça suffira. Puis son grand châle noir, celui qu’elle a tricoté au crochet . Car à cette époque-ci de l’année, les nuits sont encore fraîches.
Six heures et demie… Vite ! Vite… !
Tiens ! On dirait qu’on frappe.
– Entrez
– Arlette ! Dépêche-toi ! Il faut que tu viennes.
C’est la Catherine, une amie à elle…
Et les voilà toutes les deux parties.

Huit heures…Huit heures tente… Neuf heures et demie… Dix heures… …Du côté du lavoir, on s’inquiète. Qu’est-ce qu’elle fait donc l’Arlette ? Est-ce qu’elle a oublié ? Est-ce qu’elle a eu un contretemps… ? Sa mère, par exemple, qui ne serait pas partie ? Et qui lui aurait interdit de sortir ?
Ou alors, elle se sera moquée de lui ? Tout bonnement. Oui. C’est cela. Elle s’est moquée de lui.
C’est vrai qu’elle est toute mignonette, Son Arlette. Avec ses jolis yeux bleus, sa taille de guêpe et ses beaux cheveux blonds qu’elle tresse en couronne autour de sa tête. Ils sont si fins qu’on jurerait de la soie… Ou, plutôt, des fils de la vierge. De ceux qu’on voit danser au ciel de septembre et qui s’attachent aux chaumes, aux clôtures ou aux haies.
Sûr, elle est trop bien pour lui.
Pensez, un employé des chemins de fer ! Pas très grand – pourtant, ça tombe bien quand même, vu qu’elle est petite –. Pas très beau. Un pataud aux yeux marron. Et qui a un nez de boxeur, une grande bouche, de longues oreilles et des mains comme des battoirs. Puis qui est gros. Qui est moche. Et qui est sot.
Et dire qu’il a eu l’audace de l’inviter à danser ! Quel culot !
Edmond se sent tout à coup doté de toutes les tares du monde. Alors qu’il n’est pas vilain du tout. Même qu’il y en a qui le trouvent à leur goût. Mais, ce soir, il voit tout en noir. Ce rendez-vous manqué sonne en lui comme un désaveu.

Il est assis là, sur une borne, dans l’obscurité du muret. Il cafarde. Se désespère. En veut un peu à sa mère et à son père, de ne pas l’avoir fait plus beau !
« Tant pis », se décide-t-il, « je vais la chercher. Même si je me fais chasser ! »
Et voilà notre Edmond parti rue des Perches. Car il veut en avoir le cœur net.

Il frappe. On lui dit d’entrer. Il ouvre la porte…
Et là qu’est-ce qu’il voit ?
Son Arlette, dans sa belle robe bleue à dentelles, assise sur une chaise. Auprès d’un berceau. Avec, à l’intérieur, un bébé tout rose. Qui vagit et qui rit aux anges.
Mon Dieu ! Mon Dieu ! Voilà notre Edmond effondré.
– Excusez-moi, lui dit-elle. Ce soir, nous n’irons point danser. Catherine m’a appelée. On est allées chez Françoise. Laquelle s’est laissé séduire par un moins que rien. Elle vient de mourir, ce soir, en mettant au monde ce petit Jésus. Comme Catherine n’en voulait pas, à cause de son mari, alors, je l’ai pris avec moi. Vous ne m’en voulez pas ?
Et l’Edmond, ému, de lui adresser un tendre baiser sur la joue. Mais comme entre temps la belle avait bougé, celui-ci de se déposer sur ses lèvres, comme un paon du jour sur une fleur de buddleia. Ce qui les fit tous les deux s’embraser.
C’est fou ce que l’émotion peut provoquer. Il a fait ce qu’en temps ordinaire, il n’aurait jamais osé. Avec le hasard qui, en plus, s’en était mêlé !
– Très chère Alette, lui dit-il. Vous êtes bonne. Vous êtes belle. Et je ne vous en aime que davantage.

Trois semaines plus tard, voilà nos deux tourtereaux à la mairie, elle en blanc, lui en noir, en train de prêter serment devant monsieur le maire. C’est comme cela qu’Arlette et Edmond sont devenus mes parents. Cette histoire est authentique. Je suis bien placé pour le savoir, puisque le petit au berceau…c’était moi. Et depuis, on m’appelle Louis… Louis Ferrières.
Qu’on se le dise !
Et Ran ran… rapataplan ! Ran ran…

CHAPITRE 3

MA MÈRE ET SES TOURNÉES


– Une annonce pour vous, madame Arlette !
C’est Benoît Praslon, le secrétaire de mairie, qui vient d’entrer.
Il a déposé un bout de papier sur la table de la cuisine. Puis, très vite, est reparti.
Un véritable courant d’air que cet homme-là.
Alors, Arlette a lu le communiqué. L’a plié en quatre, l’a mis dans sa poche. A pris son tambour, ses baguettes. Puis, en route !
Pas de chance ! Aujourd’hui, il pleut. Et il fait froid. Mais le temps, il faut le prendre comme il vient. Le bon comme le mauvais ? ce n’est pas elle qui va commander à la météo ! – C’est pourquoi elle a revêtu un gilet de laine, a enroulé une grosse écharpe autour de son cou puis enfilé sa pèlerine – bien pratique d’ailleurs, ce vêtement ; comme il est sans manches, elle n’est pas gênée pour battre tambour.

Quant à moi, bien protégé sous mon imperméable, je la suis à distance. Et je me débrouille pour qu’elle ne me voie pas. Sinon, elle ne serait pas contente après moi. D’abord, parce qu’il fait mauvais. Et que je risque d’attraper du mal. Ensuite, parce qu’elle n’aime pas que je la suive comme un petit chien. Alors qu’elle dit qu’il y a tant à faire à la maison ! Comme passer le balai, par exemple, faire son lit, ranger sa chambre, couper du bois, faire ses devoirs et apprendre ses leçons.
Mais moi, je préfère l’accompagner dans sa tournée. Par contre, gare à moi, si elle m’aperçoit !

Elle commence toujours par la Place de la Halle.
Ran ran… rapataplan ! Ran ran… Et Plan plan plan plan plan plan plan !
Le son est mouillé. Le battement moins régulier. L’apparitrice a l’onglée. Visiblement le cœur n’y est pas. Or, pour faire un tabac, il faut du public. Parce que les tambours, c’est comme les comédiens, si le public n’est pas là pour les galvaniser, c’est raté. Et si l’assistance est peu fournie, c’est le four assuré.
Comme aujourd’hui, il n’y a pas grand monde dehors, la prestation va s’en ressentir. À coup sûr.
Mais comme ma mère est pro jusqu’au bout des ongles, elle va limiter les dégâts, se contentant d’assurer, sans en faire, ni trop, ni pas assez. De façon à ce que chacun en ait pour son argent.
Il faut bien. Car, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, the show must go on, comme disent les artistes. D’ailleurs, elle est payée pour cela.

En effet, seuls les plus courageux sont de sortie. Les autres, sont frileusement restés à l’intérieur. Par contre, ils ont ouvert leurs fenêtres. On les devine à l’écoute, derrière leurs rideaux.

Plus loin, un chien trempé comme une soupe se plaint d’avoir les oreilles cassées. Assis sur le trottoir, il le fait savoir, en hurlant à la mort…
Vite ! Le numéro peut débuter.

– AVIS À LA POPULATION… !
(Et comme l’animal continue de plus belle…)
– Bon sang de beutiau! Tu vas t’i te taire ! On n’entend que toi ! lance le populo.
Profitant d’un trou entre deux aboiements, ma mère, après avoir hésité, de se lancer…
– « Messieurs les bouilleurs de cru sont informés que l’alambic des frères Dupont les attend Place du Quai Saint Georges… (Hélas ! les aboiements de redoubler… Tant pis, elle a commencé, elle doit continuer !) vendredi prochain, à partir de huit heures, à l’emplacement habituel. (Wouh hou hou ! se lamente le vieux corniaud) Ne pas oublier d’aller chercher vos congés. Le bureau de Marcel Leroux étant ouvert à cette occasion. »
Deux ou trois coups de baguette en guise de conclusion – comme un point d’exclamation au bout d’une phrase –. Et la voilà qui s’en va.
– Quand ? Bon sang de bonsoir ! Sacré clébard ! On n’a rien entendu, s’énerve l’auditoire.
Et la pauvre bête de s’enfuir, en pleurant. Après avoir reçu un magistral coup de pied dans les côtes, de la part d’un membre de l’assistance excédé. Et qui s’est senti lésé.

Une fois maman partie, je renseigne mes voisins :
– Elle a dit : « Vendredi, huit heures ! »

Pendant ce temps, la voilà qui monte, Place de la Gare, près du café, pour porter la bonne parole aux habitants et autres soiffards, qui n’ont pas peur d’affronter la pluie pour l’écouter, vu qu’imbibés à l’intérieur, ils ne sentent même plus l’eau qui dégouline, sur leurs extérieurs.
Même jeu. Même attitude. Même formule.

Après, elle se produit rue du Bourgetet puis s’arrête au moulin du château, au carrefour de la boulangerie. Ensuite, courte pause dans la Grand’Rue. En plein milieu – histoire de ne pas favoriser les uns par rapport aux autres. Comme ça, pas de jaloux !
Une fois le quartier renseigné, elle s’en retourne prêcher l’Évangile municipal à l’amorce de la rue du Pont Chevallier. Devant le Café de Paris. Ensuite, c’est au tour de la Place du Quai Saint Georges, de celle de la Mairie, puis de l’église, pour terminer ses oraisons aux Voies de Vienne. Soit une dizaine de stations en tout et pour tout… Du beau travail, malgré l’averse ! Bravo ma mère ! Quelle classe !

Ainsi le tout Vendeuvre informé dormira mieux cette nuit. La gnôle va bientôt couler à flot. Et ce n’est pas trop tôt. Vu qu’une année d’attente, c’est bien long. Mais les fruits font ce qu’ils peuvent, qui ne mûrissent qu’une fois dans l’année. Et c’est bien dommage.

Voilà quand il ne fait pas beau.
Mais quand le soleil est de la partie, c’est un régal.
Ran ran… ranpataplan !
Le ciel est d’azur, qui gomme tous les nuages. Les oiseaux chantent à se décrocher les mâchoires. Même qu’on voit jusqu’au fond de leur gorge. Et le tambour joyeux de sonner clair dans la rosée du petit matin. Comme un paysage à la douanier Rousseau – la maîtresse en a collé une copie au fond de la classe.
Un véritable délice.
Et les Vendeuvrois d’accueillir ma mère comme une star. Qu’elle est. C’est sûr. Mais de la célébrité, elle n’en tire point vanité. Car la gloire ne lui est encore jamais monté à la tête.
Et même si elle ne fait pas les couvertures de Femme d’Aujourd’hui, d’Elle ou de Cinémonde, je dois avouer que ses mérites, je me les suis attribués depuis longtemps.
Et, après chacun de ses shows, je dois me retenir pour ne pas applaudir. Et crier à la cantonade : « Vivat ! Vivat ! C’est ma mère. Je suis Louis, le

À SUIVRE

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