ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego-2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Amazon - La Fnac -

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 09 Signé Popaul

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 10 La carte à jouer

À paraître

ROMAN N° 11 La chair salée a disparu

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.



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ROMAN N° 13 L'or de la Barse
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt!

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ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour

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ROMAN N° 17 : Un amour de Popaul En attente de publication
ROMAN n° 18:: Marie des Varennes En attente de publication
ROMAN n° 19:: Le maître d'école et la fille du vent En attente de publication
ROMAN n° 20:: Popaul et le p'tit vendeuvrois. En attente de publication
ROMAN n° 21:: Un petit soulier rouge dans la neige blanche En attente de publication
ROMAN n° 22:: Qui en veut au coq du clocher? Non proposé à l'édition
ROMAN n° 23:: Le temps des loups  
ROMAN n° 24:: J'ai l'honneur de vous dire... que vous n'êtes pas invités à mes funérailles  

 

– LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR –

LE TESTAMENT


Christian Moriat

ROMAN

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Chapitre 8

LES HAUTS-CLOS


Curieux voyage en effet.
Pour résumer, tout avait mal commencé. Et comme c'est souvent le cas, lorsqu'une tuile vous tombe sur la tête, il n'est pas rare que s'enchaînent d'autres avatars. La preuve...
Il est une heure trente cinq exactement, alors que l'après-midi est à peine entamé, voilà Jacqueline Bonnefoy, une piqueuse, qui se blesse avec sa machine. Et comme cette dernière n'a pas eu le réflexe d'appuyer sur le bouton « arrêt », par trois fois, son doigt a été traversé par l'aiguille. Laquelle a fini par se briser et à rester plantée dans sa chair, après avoir traversé l'os. Affolement général chez ses collègues de travail... Avec difficulté, Baptiste, qui est toujours sur place, finit par la libérer, avec difficulté, La victime saigne abondamment... Se trouve mal... Suzanne Clairmont tente de la réveiller en lui tapotant la joue. Et en lui épongeant le front avec un mouchoir humide. Puis c'est la course vers l'armoire à pharmacie... Eau de mélisse, teinture d'iode, compresses, bandage, cachet d'aspirine, verre d'eau... Vite ! Il faut la conduire chez le médecin...
Deux heures... ! C'est bien buté. Lucien, appelé par Baptiste, arrive à l'usine en Rosingart, accompagné de Marie et d'Augustin. Puis tous trois de faire monter la blessée dans la voiture. Direction le cabinet du docteur Berthier...
Le moteur vrombit. Puis cale. Augustin, qui a pris place à côté de Jacqueline, descend. Un bon coup de manivelle. Pendant que son père appuie sur le starter... L'automobile repart...
Deux heures dix...! On ouvre la portière. Tout le monde descend. On accompagne l'accidentée. Le docteur examine la blessure. Déclare qu'il a vu pire. Et que ce n'est pas grave. Aussitôt, il endort le doigt. Retire l'épingle. Quant à Marie, elle conseille aux hommes de partir :
– Je m'en occupe, prévient-elle.

Il est deux heures quarante. Même avec un Boeing, ils n'arriveront jamais à l'heure.
– Ça va faire mauvais effet auprès des Boches, déplore un Lucien, qui réclame une lettre du docteur, pour expliquer leur retard auprès des autorités allemandes, après avoir mis le praticien au courant :
– Décidément, vous les démêlez ! ne peut-il s'empêcher de faire remarquer .

Il est trois heures moins le quart, lorsque les Berlot sortent du cabinet...
Et c'est la mort dans l'âme que tous trois s'élancent vers la capitale de la Champagne.
Dans la voiture, chacun de se mettre d'accord sur la conduite à tenir dès qu'on les interrogera. Car il ne s'agit pas de tenir des propos contradictoires.
Le point de désaccord, bien entendu, intervient dès que le nom de Samuel est évoqué. Faut-il ou non en parler ? Après discussion, ils reconnaissent qu'ils ne peuvent passer sous silence son activité, au sein de l'entreprise. Prétendre le contraire les exposerait à des désagréments, voire à des sanctions. Car sa fonction de représentant de commerce est trop facilement vérifiable. D'autant plus qu'il y a peu, la milice avait consulté le classeur à fiches de l'entreprise. Mais, ils n'omettront pas de souligner que cela fait plus d'un an qu'il est parti. Et que, depuis, ils ne savent pas où il est. Ce qui est la vérité. Mais ils n'en feront état à condition, naturellement, que son nom soit cité au cours de l'interrogatoire. Sinon, d'eux-même, ils n'en parleront bien évidemment pas. Il serait absurde de devancer les questions.
Quant aux deux membres de sa famille, il convient d'être extrêmement prudent sur l'échec calamiteux de Vierzon, avec la vaine tentative d' un Augustin qui s'était démené pour tenter de leur faire franchir la ligne de démarcation – ligne qui, d'ailleurs, n'est plus d'actualité vu que la France entière est aujourd'hui occupée.
Enfin, reste le cas de Sarah, qui habite à présent chez L'Aîné. Comme elle ne sort pas, elle ne risque guère de se faire arrêter. À moins qu'à son pitoyable retour à Vendeuvre, elle ait été aperçue par un tiers, comme il l'a été signalé plus haut ? Une dénonciation étant toujours possible. Mais, comme elle était revenue un beau matin, de bonne heure, en raison du couvre-feu, il ne devait pas y avoir foule dans les rues.
Aussi les trois hommes de regretter de ne pas lui avoir trouvé un endroit plus sûr, depuis le temps qu'elle est à Vendeuvre. Ils s'accusent d'avoir manqué de prudence. Aussi se promettent-ils, s'ils s'en sortent, de remédier à cet état de fait. D'autant plus qu'à présent, les Allemands les ont à l’œil – cette convocation en étant une preuve supplémentaire –. Il ne manquerait plus que l'envie leur prenne de faire un nouveau tour rue des Saint-Jean. Ce serait le bouquet.

– Vite ! Plus vite !
C'est un rappel à l'ordre d'Augustin. Lequel, somme toute, est le plus concerné.
Son frère, qui a pris le relais de son père au volant, a beau appuyer sur le champignon...
– Plus vite ! répète-t-il encore.
– Ce n'est qu'une Rosingart, signale le chauffeur, qui, comme la voiture, donne tout ce qu'il peut.
– On aurait mieux fait de prendre la B14, regrette Lucien. On serait allé plus vite.

Pourtant, quatre-vingts à l'heure dans les descentes... quelle vitesse ! On a l'impression qu'on va s'envoler. Manquerait plus qu'on crève.
Le vent fait vibrer les tôles. La voiture tangue de tous côtés. Si cela continue, on va perdre le capot. Et l'auto risque de finir dans le fossé, et d'exploser en mille morceaux..
Le conducteur, et le volant ne font qu'un. Tant le premier éprouve des difficultés à stabiliser son véhicule, sur une route particulièrement mauvaise, en raison du passage répété des camions et des engins allemands. On est fort secoués. Mais il faut faire vite. On a assez perdu de temps comme cela.
Sinon, tout va bien.

La Villeneuve-au-Chêne...
– Qu'est-ce qu'elle nous fait suer la mère Taulair, avec ses poules qui picorent au milieu de la route !
(La mère Taulair, c'est la cultivatrice, dont la ferme se trouve à l'entrée du pays.)
Tant pis. Pas le temps de s'arrêter. Grince l'embrayage. Fonce la voiture. Cris de poules effarouchées. Et plumes de s'envoler.
Après la montée, une grande descente en direction du Ménilot... Une côte... Puis une nouvelle descente... Lusigny... On est à mi-parcours. Baptiste ralentit, en passant devant la gendarmerie – ce n'est pas le moment de se faire pincer pour excès de vitesse ! –. Puis il remet les gaz...

Saint-Parres-aux-Tertres... Trois heures et demie ! Plus vite ! Rue Truc... Rue Machin... Ils ont autre chose à penser que de lire les panneaux. Peu de circulation. C'est une veine... Mail des Charmilles... Boulevard Jules Guesde... Avenue Anatole France... Les Hauts-Clos. Enfin ! Deux guérites de chaque côté de la porte. Avec deux gardes à l'intérieur... Par où entre-t-on ? Pas besoin d'attendre la réponse.
– Halt !
Un soldat, venu de nulle part, les arrête. Leur demande où ils vont, dans une langue qu'ils ne comprennent pas. Augustin lui présente sa convocation. Le Frisé s'énerve. Dans la voiture, les Berlot comprennent qu'il est en colère, parce qu'ils sont en retard. Lucien lui tend la lettre du médecin, qu'il néglige. Vu qu'il n'entend rien au français. Et leur interdit d'entrer dans la cour, mais leur somme de se garer dans la rue adjacente. Ce qu'ils font. En les surveillant du coin de l’œil, la main posée sur sa mitraillette, au cas où ils s'aviseraient de prendre la poudre d'escampette. Ce qui serait stupide. Parce que, s'ils sont arrivés jusque là, ce n'est pas pour tourner bride. Mais aux sous-fifres, il ne faut pas trop leur en demander.

Une fois de retour, leur père demande où il faut aller, à l'un de ses collègues, qui vient juste de sortir pour fumer eine Zigarette. Après avoir pris connaissance de la convocation, il la tend à un sous-officier, qui parle la langue de Molière. Mais en plus mal. Après s'être retourné pour désigner la cour, qui leur fait face, il explique :
– Là-pas! Cour. Au fond. Escaliers. Fous monter. Après, fous entrer. À ... (geste de la main indiquant la droite) Fous foir sekunde escaliers. Püis dritter escaliers, explique-t-il en comptant sur ses doigts. Sie müssen die Treppe hinaufsteigen. En haut, bremier étache. Planton. Püreau planton. Vous dire... Sie verstehen ?
Inutile de lui en demander davantage. Visiblement, il n'ira pas plus loin. Vu qu'il a épuisé tout son vocabulaire.
À tout hasard, Lucien, qui n'a pas tout compris, de répondre avec assurance :
– Ja, ja. Jawohl mein Herr. (De la langue de Goethe, c'est tout ce qu'il connaît.)

Quatre heures...!
Les voilà qui traversent la cour au pas de course. Qui montent l'escalier d'honneur – jamais nom a été aussi immérité –. Qui franchissent des portes grandes ouvertes. Qui côtoient secrétaires, soldats, surveillants, gardiens, officiers, ronds de cuir, puis deux ou trois Helferinen, ou souris grises, discutant, des dossiers pleins les bras.
Enfin quelques civils, aux regards angoissés. Puis un pauvre bougre en loques, aux yeux pochés, au nez en sang et au visage tuméfié, que deux Boches traînent, le long du couloir, en le maintenant sous les bras. Tant il ne tient plus sur ses jambes. Ce qui ne les rassure pas. Ensuite, ils tournent à droite. Aperçoivent l'escalier que le Boche leur a indiqué, à l’entrée. Au moment où ils sont pour l'emprunter :
– Hé là ! Wohin gehen Sie denn ?
Ils se retournent. Aperçoivent un gratte-papier, qu'ils n'avaient pas vu. Assis derrière un bureau.
Augustin de montrer une nouvelle fois son assignation...
– Papier !
Il sort sa carte d'identité... L’Allemand compare. Puis le regarde de travers.
– Ach! se récrie-t-il. Fous drès en retard. Fous, Bélot! Bas zérieux. Schlecht. Sehr schlecht. Maufais für Sie.
L'Aîné de lui montrer la lettre du docteur Berthier. Qu'il lit..
– Ach so! Ich verstehe, qu'il fait. Poufez monter.

Ils ne se le font pas répéter deux fois... D'autant plus qu'il est quatre heures et quart... Les voilà partis à l'assaut du dernier escalier.
Une fois parvenu sur le palier, ils tombent sur un nouveau planton de service, assis derrière une table, faisant office de bureau.
– Warum ? s'étonne-t-il.
Pour la nième fois, L'Aîné de tendre sa convocation.
– Papier, bitte.

Mais, pris d'une inspiration subite, et sans s'être concertés, tous trois, mus par on ne sait quel réflexe, de lui présenter leur propre carte d'identité. Quasiment en même temps. Ce qui irrite le Teuton. Lequel pousse une violente colère.
– Was bedeutet ? Perrlotte Loucienne... Perrlotte Paptiste... Perrlotte Aogoustine...
– On dit: "Berlot"... "Berlot Lucien", "Berlot Baptiste" et "Berlot Augustin", tente de corriger leur père.
– Scheisse ! Ruhe ! Bas trois. Eins ! Un seul. Es ist genug. Fous savoir compter ?
Lucien de lui expliquer, posément, qu'aucun prénom n'ayant été mentionné, ils ignorent lequel d'entre eux a été convoqué.
– Das ist kein Problem, lui répond-il. Ich will eins Perrlotte. Bas quarante ! Zwei : bartir. Eins : rester.
– Nous ne partirons pas, tant qu'on ne nous dira pas lequel d'entre nous est concerné. Et pour quelle raison il l'est.

Planton de se lever. Certainement pour aller en référer à ses chefs. Puis de se raviser :
– Ach so! Fous être en retard. Warum ?
La lettre du médecin lui est alors présentée. Hélas ! Après en avoir pris connaissance, cela ne semble pas l'apaiser. Au contraire. On le dirait monté sur ressort:
– Ze n'est bas üne raison, martèle-t-il, en dramatisant volontairement la situation. Histoire de les culpabiliser un peu plus. Fous, retard. Viel retard ! Nicht gut ! Pas bon bour fous.
Puis, avant de partir, il ajoute :
– Fous, là, s'asseoir ! Setzen Sie sich hier ! qu'il ordonne, sur un ton sans réplique, en désignant deux chaises. Fous attendre!
Enfin, le voilà parti...
Lucien et Baptiste de s'exécuter. Contrairement à Augustin, qui bout littéralement. Et qui préfère rester debout.

Quatre heures vingt-cinq !
L'affaire étant mal engagée, les Berlot de se demander comment l'affaire va se terminer. « Ah! Cette Jacqueline! songe-t-il. C'était bien buté. Comme si la situation n'était pas assez compliquée !»

Derrière la porte capitonnée, ils ont beau tendre l'oreille, rien ne filtre. Ce qui les inquiète d'autant plus.
– Arrête donc de faire les cent pas, dit son père. Tu nous donnes le tournis. De toute façon, ça ne changera rien.
– Assied-toi, dit le cadet, qui lui propose sa chaise. Et calme toi, ajoute-t-il, d'une voix blanche. Même si c'est toi qui a reçu la convocation, ça ne change rien. On est tous dans le même bateau.
Lucien leur conseille de garder leur sang-froid, pour ne pas perdre leurs moyens quand ils vont être interrogés.
– Ne leur montrez pas que vous avez peur. Puis, dites-vous bien que vous n'avez rien commis de répréhensible.
Facile à dire. Avec les Frisés, tout est « verboten ».

Malgré les recommandations de leur père, ils sont deux, à présent, à faire les cent pas.
– C'est bien long ! soupire Baptiste.
– Trop long, surenchérit son frère.
– Consolez-vous. C'est autant de gagner.

Quatre heures et demie.
La porte s'ouvre. L'homme réapparaît, les oreilles rouges et le visage décomposé. Vraisemblablement, on a dû lui passer un savon. Pourquoi ? Est-ce de leur faute ? On ne le saura pas.
– Ch'ai dit « Assis ! »", hurle-t-il. Comme s'il voulait décharger, sur eux, toute sa bile.
– Il n'y a que deux chaises, lui fait remarquer Lucien.
– Moi, bas savoir!

Et Baptiste de s'asseoir par terre, dos appuyé au mur. Pendant que le sinistre gratte-papier de taper à la machine, à l'aide de ses deux doigts.
Lucien contient un bâillement.
Par désœuvrement, Augustin compte les trous de punaises laissés sur le tableau accroché au mur. Lequel se trouve juste derrière le planton. Avec des tas de mises en garde rédigées en allemand où fleurissent les « Achtung! », les « Verboten ! » et les « Warnung ! ». Puis avec des portraits aussi de personnes recherchées. Un peu à l'image des westerns américains, histoire d'attirer l'attention des chasseurs de primes.
Quant au cadet, il a fini par s'endormir.

Cinq heures... Rien de nouveau.
Le planton, en a terminé avec sa machine. Pour l'instant, jambes allongées sous sa table, il s'amuse à faire des ronds de fumée avec sa cigarette. Soudain, il demande:
– Fous, être Juifs ?
Lucien dément avec conviction.
– Ah non. Pourquoi... ? Berlot, ce n'est pas un nom juif.
– Avec les bedits Français, il faut se méfier.
– Vous êtes mal renseigné.

Un officier venant à passer, l'homme de rectifier la position, comme un gosse pris en faute.
– Heil Hitler ! crie-t-il, en se levant précipitamment et en tendant le bras, tel un automate.
– Heil Hitler ! lui répond l'autre, machinalement. Sans prêter plus d'attention au planton. Lequel se rassoit. Se hâte d'ouvrir un dossier. En extrait un formulaire administratif. Pour montrer qu'il travaille.
Qu'ils soient français ou allemands, ronds-de-cuir ou soldats, ils sont bien tous les mêmes. La « glandouille » n'a pas de frontière. Et c'est tout un art.

Cinq heures trente... Cinq heures quarante-cinq... Bientôt six heures... Le temps s'étire en longueur. À l'image des jambes du scribouillard, qu'il a très longues.
Tiens ! Voilà du nouveau... Notre ange-gardien de rassembler gommes et crayons. De glisser le tout dans un plumier. Puis de céder sa place à un collègue, qui vient d' arriver , après lui avoir donné des instructions à notre sujet.
C'est un gros qui lui succède. Contrairement au petit pète-sec, il a l'air plutôt bonhomme. Il soulève son képi. Découvrant un crâne qui luit comme un œuf trempé dans l'huile. Tellement la montée des escaliers lui a donné chaud. Il s'éponge avec un vaste mouchoir à carreaux. Remet son couvre-chef. Puis tamponne méthodiquement son front en sueur. Ensuite, il ouvre sa serviette. Extrait crayons, porte-plume, gomme, taille-crayon et encrier qu'il dispose méticuleusement sur la table. Comme un bon écolier. Puis sort une liasse de feuilles de papier. Prêt à « en mettre un coup ». Puis un livre.
Il s'assoit. Dévisse son encrier. Observe attentivement les prévenus. Marque un temps d'arrêt. Et dit :
– Fous, être Juifs ?
Une nouvelle fois, Lucien réfute l'accusation.
– Si nous l'étions, nous porterions l'étoile, explique-t-il. Or, nous n'en portons pas. Donc, nous ne sommes pas Juifs.

Et le bon gros de se tordre de rire :
– Zophisme, s'écrie-t-il, car il a des lettres. Fous, Juifs drès rüsés.
– C'est la vérité.
– La férité chez les Juifs, pas exister, affirme-t-il, en tapant du poing sur sa table. Ce qui a pour effet de faire sauter l'encrier. Et l'encre de se répandre sur ses feuilles.
– Scheisse, grogne-t-il, en essayant de réparer les dégâts. Z'est de fotre faute!
Finalement, il ne faut pas se fier aux apparences. Son obésité est trompeuse. Il n'est pas sympathique du tout. Même qu'il est comme les autres. C'est bien un Boche. Un Boche de la plus belle eau.

Six heures trente.
La porte du bureau s'ouvre, une fois de plus. Un gradé en sort, suivi de deux secrétaires, dont une femme. Ils rient.
Le gros de se lever:
– Heil Hitler !
– Heil Hitler !
(Ce qu'ils ont l'air ballot !)
Le gros de se pencher à l'oreille de l'officier, qui a l'air pressé, et de lui demander ce qu'il fait des trois bonnetiers. Ce dernier de répondre:
– Keine Zeit ! Keine Zeit ! Bas le temps !
Puis de disparaître, en compagnie de ses collaborateurs.

Notre gardien de se gratter la tête. Visiblement, embarrassé, il tente une dernière tentative :
– Fous, Perrlotte. Nous, fouloir un Perrlotte. Eins ! Bas drei.
Comme avec son prédécesseur, Lucien ne cède pas :
– Lequel voulez-vous ? Relisez la convocation. Il n'y a pas de prénoms.
Le poussah de s'exécuter. Afin de constater l'omission. Il s'incline. Le chef de famille dit vrai.
Mais il ne manifeste aucune émotion. Bien au contraire. Il ouvre son livre. Sur la couverture, il est écrit: "Die Leiden des jungen Werthers*". Puis il se plonge dans sa lecture. À tel point qu'il en oublie les bonnetiers.

Sept heures... La nuit va bientôt tomber.
Soudain, ce dernier, ans doute agacé, de se mettre à hurler :
– Voutez-moi le camp!
Les bonnetiers de se regarder, incrédules.
– Raus ! Dehors ! Fous, bartir !

Cette fois-ci, ils ne se le font pas répéter deux fois. Après avoir salué leur gardien – ils lui doivent bien cela –, ils
descendent les escaliers quatre à quatre. Traversent la cour, en tendant le dos, s'attendant à être rappelés d'une minute à l'autre. Rejoignent leur voiture. Laquelle, comme un fait exprès, refuse de démarrer.
Après plusieurs coups de manivelles. Et un bon coup de starter...... Ouf ! le moteur de balbutier. Puis de s'emballer. Comme à regret. Enfin !
Maintenant...direction Vendeuvre !

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* "Les souffrances du jeune Werther" (Goethe)

Chapitre 9

LE RETOUR


Silence complet dans la voiture, durant tout le trajet. La famille Berlot décompresse. Elle doit une fière chandelle à Jeanne, pour la bonne idée qu'elle a eue, d’exploiter cette faille, que représente l'absence de prénoms sur la convocation. Comme quoi, côté Germains, on peut appartenir à la race des seigneurs et commettre des bévues. L'administration allemande n'ayant rien à envier à sa consœur française, laquelle, également, n'est pas à une incongruité près. Et bienheureux, ceux qui peuvent en bénéficier.
C'était osé. Et nos bonnetiers peuvent se vanter de l'avoir échappé belle. Mais ils n'en sont pas quitte pour autant. Ils le savent.
Car, aussi bien dans leur activité professionnelle que dans leur vie privée, ils seront étroitement surveillés. Leurs moindres faits et gestes vont être scrutés, analysés, interprétés et condamnés, s'ils ne se conforment pas aux règle imposées par l'occupant. Vendeuvre, comme dans toutes les villes et villages français, ne manquent pas de délateurs. Certes, ils ne sont pas nombreux, mais ils existent. Et il faut s'en méfier, parce qu'ils sont dangereux. La preuve ! Si tous les Vendeuvrois avaient été intègres, le cafard aurait pu les dispenser d'un périlleux voyage à la prison des Hauts-Clos. Quoi qu'il en soit, le mouchard a-t-il agi seul ? Sont-ils plusieurs ? Est-ce le même qui a peint la fameuse étoile de David sur la porte d'Augustin ? C'est ce que les bonnetiers aimeraient savoir.
Hélas ! Pour l'instant, ils n'en sont qu'au stade des suppositions. Mais, le moment venu, ils tenteront de tirer cette affaire au clair.
C'est bien regrettable. Car, à chaque fois qu'ils vont croiser quelqu'un dans la rue, ils ne pourront pas s'empêcher de penser : « Est-ce lui ? N'est-ce pas lui ? » Ne suffisait-il pas qu'ils se méfient des Boches ? S'il faut encore se défier de ses concitoyens ! Où va-t-on ?
Il en est toujours ainsi, en temps de guerre. C'est l'occasion pour les caractères les plus viles d'afficher la véritable nature qu'ils dissimulent en temps de paix. Puisque tout est autorisé. Tout est encouragé. Même le pire.
C'est le seul côté positif que l'on peut retenir d'un conflit. Pour le reste, mieux vaut n'en point parler.

Aussi, à l'avenir, leur faudra-t-il redoubler d'attention. Or, la présence de la pauvre Sarah – ils ne se le répéteront jamais assez –, constitue un danger d'une extrême gravité. Les Frisés ne sont pas tendres. Ni envers les Juifs, ni envers leurs protecteurs. Et conformément à la décision unanime qu'il prennent, suite à leur visite à la maison d'arrêt, il convient de mettre la jeune fille à l'abri, au plus tôt. Même si, pour l’instant, après avoir fait mentalement le tour du petit cercle des corbeaux et des fouineurs, susceptibles d'empoisonner la vie de leurs concitoyens, jusqu'à preuve du contraire nul ne sait s'il est de Vendeuvre. Et s'il s'agit d'un homme ou d'une femme.

(Plus tard, tout finissant par se savoir, ils apprendront par leur curé, mais après la guerre, que le mouchard en question s'était confessé et qu'il avait été persuadé de la noyade de la mère et de la fille dans le Cher, avec un passeur de Vierzon. En tentant la traversée de la ligne de démarcation. Comme quoi, il en savait déjà pas mal.
Par contre, secret de la confession oblige, jamais le prêtre acceptera de leur livrer son identité ; ce qui provoquera l'ire des Berlot. Toutefois, par le plus grand des hasards, et grâce au châtelain, ils finiront par découvrir l'auteur en question. Ce que l'on va voir tout à l'heure.)

Pour l'instant... direction Vendeuvre, toutes voiles dehors.
Saint Parres-aux-Tertres... Lusigny... – La Rosengart prenant le chemin à rebrousse-poil –... Le Ménilot... La Villeneuve-au-Chêne... Les poules de la mère Taulair ! Pas encore couchées ? Qu'est-ce qu'elle fait donc, la fermière ?
Mais combien ces braves gallinacés leur sont chers, ce soir ! Quel plaisir de les revoir ! Aussi, contrairement à l'aller, puisque cette fois, ils ne sont pas pressés, Augustin, qui est au volant, de ralentir, pour éviter de les culbuter. Respect ! Les bêtes l'ont bien mérité. Même si elles ne sont pour rien dans l'heureux dénouement d'une situation, qui était bien mal engagée.
Vendeuvre...! Enfin!

Les Vingt-Ponts ! Les Voies de Vienne ! La Place de la mairie ! La rue Dauphine...
– Qui s'occupe de fermer l'usine ? demande le père.
– Moi, répond Baptiste. J'ai les clefs.

Au moment où ils sont pour rentrer la Rosingart dans la remise...Tiens donc! Dans le rétroviseur, Augustin aperçoit le couple Chamoin, en grande conversation, sur le trottoir, devant leur maison. Qu'est-ce qu'ils ont donc? Ils en font de drôles de tête ?
L'Aîné en fait part au cadet et à leur père. Lesquels se retournent...
– En effet. On dirait que notre retour ne leur fait pas plaisir, fait remarquer Lucien.
– Savez-vous ce à quoi je pense ? suggère Baptiste, suspicieux.
Mais, il n'en dira pas davantage. Visiblement, il semble qu'ils aient tout compris.

Comme Albert Chamoin est facteur, et comme c'est lui qui, ce matin, a apporté l'assignation, automatiquement, les deux « concierges » comprennent que les bonnetiers sont de retour des Hauts-Clos. Or, ils en reviennent sains et saufs. Et, apparemment, cela les dérange.
Par contre, ce qu'ils ignoraient, c'est qu'ils s'y étaient rendus tous les trois. D'où, peut-être, leur surprise ?
– Ce n'est pas une raison pour les accuser.
– Il ne faut pas en tirer des conclusions hâtives.
– Sans doute, concède l'Aîné, en descendant pour ouvrir la porte de la remise. Mais j'en aurai le cœur net.

Une fois la voiture rentrée et l'usine fermée à double tour, chacun de se préparer à regagner son foyer.
C'est alors qu'ils entendent une petite voix, en provenance du premier étage de la bonneterie. Ainsi qu'un visage qui s’encadre dans l'ouverture d'une fenêtre :
– Vous voilà enfin ! Je vous attendais. J'étais inquiète. Mais, s'il vous plaît, ne m'enfermez pas.
– Vous êtes encore là ? s'étonne Lucien. Savez-vous l'heure qu'il est ?
– J'avais encore un peu de travail à finir. J'en ai profité.
C'est Suzanne Clairmont, l'ouvrière chargée de veiller sur ses collègues, durant leur absence. Belle preuve de confiance et de fidélité.
– On cherchait une contremaîtresse, fait discrètement observer le cadet. Je crois que nous en avons trouvé une.
– Avez-vous des nouvelles de Jacqueline ? Lui crie Lucien.
– La pauvre petite. Le docteur Berthier lui a fait prendre un sédatif. Madame Marie l'a raccompagné chez sa mère, où elle dort du sommeil du juste. Il lui a également prescrit un arrêt de travail d'une huitaine de jours.

Une fois celle-ci libérée, elle tient à faire un rapport circonstancié. Selon elle, tout s'est bien déroulé. À part la visite de deux Allemands qu'elle a eue. Lesquelles étaient venus dans le but d'interroger les ouvrières, au sujet de l'ancien voyageur de commerce.
– Encore ! s'énerve Augustin. Après la milice, la police allemande ! Est-ce qu'ils vont nous laisser tranquilles ?

D'après Suzanne Clairmont, ils voulaient savoir combien de temps il avait été employé dans l’entreprise. Et s'il était réellement parti. Pour où ? Et à quelle date ?
– Ils le savent bien. Puisque la milice a déjà fouiné dans nos fichiers. Qu'est-ce qu'ils veulent encore ?
– Enfin, enchaîne-t-elle, ils ont demandé si les Berlot étaient juifs. Ce qui a amusé tout le monde.
– Et allez donc !
– Je leur ai répondu qu'il ne fallait pas voir des Juifs partout. D'autant plus que Berlot, ce n'est pas un nom juif. Ils m'ont rétorqué qu'ils avaient vu des choses bien plus drôles que ça. Et que l'étoile sur la porte, les désignait comme tel. Je leur ai expliqué que c'était l’œuvre d'un anonyme, jaloux de la bonne marche de notre entreprise. Et que ce graffiti avait plutôt un rapport avec Samuel. Lequel nous avait quittés. Pour finir, je leur ai conseillé d'aller voir monsieur le curé. Lequel se fera un plaisir de leur montrer son registre de baptêmes. Puisque, à part Jeanne et Marie, vous êtes tous de Vendeuvre.

Les patrons de respirer. Aucune question au sujet de la famille de notre représentant. Quant au tragique voyage à Vierzon, et à la présence de Sarah dans la commune, visiblement, les Frisés ne sont toujours pas au courant.
Quant à Jeanne, Marie et Sarah, je vous laisse imaginer la joie des retrouvailles. Elles en pleuraient. Elles avoueront qu'elles avaient eu très peur.
Arès leur avoir dépeint leur passage aux Hauts-Clos, ils se sont promis de retrouver celui ou celle qui les avait vendus.
Mais, contrairement à ce qu'ils pensaient, la chance allait leur sourire...


À SUIVRE

 

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