ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Amazon - La Fnac -

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 09 Signé Popaul

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 10 La carte à jouer

À paraître

ROMAN N° 11 La chair salée a disparu "Parution en janvier 2021"

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.



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ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt!

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ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour

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ROMAN N° 17 Un amour de Popaul En attente de publication
ROMAN n° 18: Marie des Varennes En attente de publication
ROMAN n° 19:: Le maître d'école et la fille du vent En attente de publication
ROMAN n° 20:: Popaul et le p'tit vendeuvrois. En attente de publication

 

– LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR –

UN PETIT SOULIER ROUGE DANS LA NEIGE BLANCHE

 

Christian Moriat

 

CHAPITRE 1

 

L'AMI BUBU


Son nom c'est Buchsbaum. Samuel Buchsbaum. Et on l'appelle Bubu. C'est plus facile à dire. Et à écrire. Vous le croyez allemand...? Raté. Il est polonais. Pour être tout à fait précis, il l'a été. Mais ne l'est plus, vu qu'il habite à Vendeuvre, dans la Grand'Rue. Une toute petite échoppe coincée entre une ruelle et une mercerie. À l'image de notre homme. Lequel n'est pas bien épais.

Extérieurement, notre cordonnier est menu. Et tout ratatiné. Un mètre vingt. Un mètre cinquante. Guère plus. Il faut avouer qu'avec son dos voûté et son buste qui penche du côté qu'il va tomber, on a du mal à se faire une idée de sa taille. En outre, on ne lui voit point le cou. Le col roulé de son pull nous le cache. Bubu, c'est un peu comme les mètres pliants. Sûr que tout déplié, notre artisan doit faire plus grand.
Puis il est gris. Tout gris. Et ses cheveux sont blancs. Tout blancs. Parce qu'il est vieux comme Hérode. Quant à son visage, il est aussi ridé que la peau d'une pomme blette, qui aurait eu du mal à passer l'hiver.

Il est coiffé de son inséparable béret aux couleurs délavées. Même qu'il doit dormir avec. Porte un ample pantalon de velours marron à grosses côtes, rapiécé aux genoux. Et un vaste tablier en cuir avec ceintures et bretelles. Quant à ses souliers, ce sont des sandalettes, aux brides usées par le passage répété de la boucle. Ce qui confirme le vieil adage selon lequel les cordonniers sont les plus mal chaussés.

Par contre, il a des yeux – mmm ! – limpides et purs. Comme celui d'un enfant. Puis un sourire... délicat et bienveillant. À cause de ses lèvres fines. C'est bien simple : dans cette sombre boutique, dans laquelle il exerce son art, il irradie. Parce que Bubu est habité. Ce qui fait de lui un homme de bien. Un homme qui mérite d'être connu. Et ceux qui ne le connaissent pas se privent involontairement d'une belle rencontre. Car il a la lumière communicative.
Sans oublier qu'il a toujours une histoire à raconter. C'est la raison pour laquelle, moi Pierre Beauval, dix ans, j'apprécie sa compagnie.
D’autant plus que, n'ayant ni femme, ni enfants, il n'a pas d'heures. D'ailleurs, il ne porte pas de montre. À quoi bon ! Puisqu'il se lève quand le soleil s'allume et se couche quand le soleil s'éteint. Mangeant quand il a faim. Buvant quand il a soif.

Son atelier, est au rez-de-chaussée – forcément ! –. À hauteur de client. Comme je ne suis jamais monté au premier, je ne peux pas vous le décrire. C'est là où il cuisine. C'est là où il a sa chambre. Enfin, je suppose. Et pour lui, c'est amplement suffisant. Mais s'il est à l'image de son atelier, il doit être dans un bel d'état.

Justement, de son atelier, parlons-en. C'est un beau capharnaüm.
D'abord, dès l'entrée, il y a cette forte odeur de cuir, de cire et de goudron réservés au lissage des fils de chanvre et de lin, puis de colle, ainsi de toute une collection de produits indéfinissables, qui vous agressent le nez. Mais son nez à lui, ne les sent pas, parce qu'il y est habitué. Ce qui n'a pas été mon cas, lorsque je lui ai rendu visite, pour la première fois. Malgré tout, au bout de cinq à dix minutes, on n'y prête plus attention. Et c'est tant mieux.

Une fois cette barrière olfactive franchie, il reste vos yeux pour voir. Et le spectacle est surprenant.
Avant tout, il y a cet amoncellement de godillots entassés pêle-mêle contre le mur, face à la porte d'entrée. On y trouve de tout : chaussures pour hommes, pour femmes, pour enfants, avec, pêle-mêle, sandales, sandalettes, escarpins à bouts ouverts, escarpins à brides arrière, souliers à semelles compensées, hauts talons, talons aiguilles, spartiates, mocassins, brodequins, derbys, Richelieus, trotteurs, bottes, bottines, bottillons, ballerines, godasses, godillots, croquenots. Et j'en passe. Sans oublier deux ou trois cartables, quelques sacs à main et des ceintures, en attente d'une seconde vie.
Pour ces derniers, pas de souci. Mais pour les premiers, c'est à se demander comment il fait pour retrouver la bonne paire, au client ou à la cliente, venu récupérer son bien. Quoi qu'il en soit, pas question pour lui, une fois réparés, de leur remettre des souliers dépareillés. Ça ne lui est jamais arrivé – la couleur guidant la recherche –. Ni de rendre un pied gauche avec un pied droit. Ou un trente-huit avec un quarante-trois.
Ce qui constituerait un évident manque de sérieux. Ce qui n'est pas son cas. Tant il a le respect de la clientèle. Ainsi qu'une haute considération pour sa profession. En un mot : Monsieur Bubu est un artiste.

Par contre, lorsque ceux-ci sont attachés par leurs lacets, ou par leur bride – quand ils en ont pourvus –, la recherche en est facilitée. Malgré tout, en cas d'erreur, les propriétaires seraient à même de corriger la méprise.

Enfin, il y en a beaucoup qui lui restent sur les bras. D'où l'ampleur du tas. Il y a ceux qui oublient. Il y a ceux qui déménagent. Puis il y a ceux qui ont appartenu à des soldats de l'armée d'occupation. Lesquels pressés de repasser de l'autre côté du Rhin, lors de la Libération, ne sont jamais venus les lui réclamer. Pas le temps. Certains ayant dû repartir en chaussettes. De toute façon, s'ils étaient revenus les chercher, cela n'aurait pas avancé à grand-chose. Vu que notre cordonnier, ne portant pas les « boches » dans son cœur, ne les avait jamais réparés.

Finalement, pour se repérer, c'est assez simple. Ceux qui sont au sommet du tas, sont les derniers à avoir été apportés. Et les derniers à avoir été ressemelés. Et plus vous vous rapprochez de la base, plus vous remontez dans le temps.

Pour reprendre la description de sa boutique, le mur de droite est occupé par une série de réclames, dont celle du cirage Ours noir à la cire, de la crème Ça-va-seul, des chaussures Bata – « Pas un pas sans Bata » – et des bottes Le chameau – « Pour la pêche et la chasse... Doublées
cuir souple » –. Le tout encadrant une grande carte de la Pologne. Celle d'avant les accords de Yalta. Un peu jaunie par le temps. Et pleine de chiures de mouches. Mais avec des noms de lieux encore lisibles. Dont la ville de Wielun, soulignée deux fois à l'encre rouge. Car, m'avait-il expliqué, c'est là où il était né. À côté de Czestochowa, célèbre pour son pèlerinage à la vierge noire – soulignée en bleu, parce qu'il est croyant –. Tandis qu'au-dessous, de superbes chaussures haut de gamme et de fabrication maison sont proposés à la vente sur deux rayons en bois. Puisque, à ses heures perdues, notre ami se plaît à concevoir et à réaliser lui-même des chaussures de luxe – pièces uniques, véritables œuvres d'art, spécialement réservées à une clientèle qui a les moyens –. Notamment une jolie petite paire de souliers blancs pour enfants, dont il est très fier.

Quant au mur de gauche, il est en partie masqué par un meuble à étagères, sur lesquelles reposent tous les outils indispensables à son métier, dont deux ou trois bisaiguës, un lot de tranchets, de gouges et de pinces à monter, de pinces emporte-pièce revolver, de pinces à poser les œillets et les boutons, puis divers marteaux de cordonnier, Louis XV, de galochier, à clouer ou à battre, des alênes, des embauchoirs, des emporte-pièces, des formes, des compas, des gabarits. Sans oublier les boîtes de petits clous, de semences, de fers, d’œillets métalliques, de chevilles, de lacets et les pots de vernis, de cirages et de graisses. Sans compter les colles spéciales – dont la « poix de Suède noire » –, les bobines de fils de chanvre et de lin, tout à l'heure évoqués. Puis les feuilles de cuir et de caoutchouc, les talonnettes et les patins.

Il n'a qu'à se tourner, du tabouret sur lequel il se tient, pour choisir ce dont il a besoin. Alors que, devant lui, trône un établi particulièrement encombré de chutes de cuir et de toutes petites pointes, à côté d'une presse Daude, d'un tour à bois, d'une meuleuse et d'une enclume en fonte à trois branches, pour maintenir les chaussures, sur laquelle il s'affaire du matin au soir, à la lueur d'une lampe à abat-jour vert empoussiéré. Malgré la présence d'une fenêtre encrassée et rembardée ¹ de toiles d'araignée, qui laisse à peine entrer la lumière du jour. Ce qui, comme je l'ai souligné, rend la pièce obscure.

Voilà pour l'homme. Voici pour le décor.

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1. Plein de (patois local)

 

CHAPITRE 2

 

LE SOULIER DANS LA NEIGE

 


Mon premier contact avec le cordonnier s'était passé de bien curieuse façon.
C'était un beau matin. Le ciel était d'azur. L'air était vif. Et un franc soleil régnait sur Vendeuvre. Alors qu'il avait neigé toute la nuit. Comme je m'étais fabriqué une luge, j'avais voulu l'essayer. Comme piste d'envol j'avais choisi de monter aux Varennes, l'un des endroits les plus pentus de la commune. Au lieu-dit Les Vignes de la Côte, où mes parents possèdent un verger.
Je comptais, en effet, réaliser des glissades tout le long d'une pente couverte de prés et de champs, qui s'étendent jusqu'aux Voies de Vienne, situées au creux de la vallée de la Barse ¹.
Après avoir gravi la rue de la Côte d'Or, puis l'abrupte montée de la route de Villy-en-Trodes, me voici arrivé à pied d’œuvre, passablement éreinté. Car, pour ceux qui connaissent l'endroit, les deux côtes sont raides.

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1. Rivière qui prend sa source sous le château et qui traverse le village.


Bref, je mets ma luge en position, m'assois dessus, prêt à m'élancer, puis pousse des deux jambes... Rien ne se passe. Je me relève. Pousse plus fort. Cours... Hélas ! Mon traîneau n'avance pas d'un poil. La faute à la neige qui n'a pas été frayée comme les deux pentes que je viens de gravir et que le passage de rares automobiles ont damées.

J'étais jeune à cette époque-là. J'avais dix ans. Et peu expérimenté. J'ignorais que pour glisser, il fallait que la neige soit tassée. Ce dont je n'avais pas tenu compte. Aussi m'avait-il fallu capituler. Je venais de réaliser que j'aurais mieux fait de descendre les deux côtes, que je venais si difficilement d'escalader. Ce n'étaient pas les quelques voitures qui m'en auraient empêché. Car, les conditions météorologiques ayant incité les automobilistes – peu nombreux à l’époque – à ne pas sortir leurs véhicules du garage, j'aurais pratiquement eu la route, pour moi tout seul – une route verglacée à souhait.

Aussitôt, je m'étais mis en devoir de remonter mon engin, en le tirant par la corde, à la manière d'un chien tenu en laisse... J'avais froid. Très froid. J'étais rouge. Très rouge. Mes yeux pleuraient. Mon nez coulait. Et j'avais l'onglée, car j'avais oublié mes gants. C'est alors que je sentis que l'un des patins, venait de glisser sur quelque chose de dur... Ce qui avait provoqué un sursaut à ma luge. J'avais pensé à une taupinière ou à une racine. Seulement, « la chose » que ma machine avait en partie extraite de la poudreuse, était rouge. Plus rouge que mes joues..... Bizarre, bizarre.

Abandonnant pour un temps « mon véhicule », je m'approchai. L’extirpai. La « dépoussiérai ». Tiens ? Un soulier de femme ! Un joli petit soulier droit, tout neuf, à talons plats et à bout rond. Tout mignonnet. Avec, sur le dessus, un trochet de franges vertes en cuir, en guise de décoration. Lors qu'à l'intérieur, figurait la marque des « Chaussures André ».
Je le retournai pour constater que sous la semelle, figurait la pointure – du trente-sept –. Ravissant !
Mais une question s'imposait. Qui ? Quelle jeune fille ? Quelle jeune femme serait assez stupide pour perdre sa chaussure dans la neige sans chercher à la récupérer ? Inconcevable ! Si elle ne l'a pas fait, c'est qu'elle en a été empêchée. Par qui ? Par quoi ? Je l'ignorais.

Au fait, j'avais la droite. Mais où donc était passée la gauche ? J'ai eu beau fouiller, creuser, trifouiller, malgré le froid, je ne trouvai rien.
De plus en plus curieux !

Je traînai ma luge jusqu’à la départementale. Et vogue la galère. Le retour à Vendeuvre, fut une formalité. Vu qu'il suffisait de se laisser glisser, le long des deux côtes, que j'avais eu tant de mal à monter.

Vite ! Vite ! Sitôt à la maison, je dressai mon engin contre le mur – rue Saint Pierre, il n'y a pas de voleurs –, frappai mes pieds contre les marches, pour débarrasser la neige de mes souliers. Et entrai en coup de vent dans la demeure familiale. Tout en interpellant ma mère, qui était dans la cuisine :
– Regarde ce que j'ai trouvé, lui avais-je dit, en lui montrant le petit soulier.
– Jette ça, qu'elle m'avait distraitement répondu. C'est sale.
– Sale ? Une chaussure toute neuve !
– C'est des ramanences ¹. Où l'as-tu trouvée ?

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1. Choses sans valeur (Patois local)

– Aux Varennes. Dans la neige.
– C'est un pied droit. Où est le gauche ?
– Justement. J'ai eu beau chercher, je ne l'ai pas trouvé.
C'est alors que, subitement intriguée, elle l'examina avec davantage d'attention.
– Chaussures André, déchiffra-t-elle. C'est vrai qu'il est beau.
Sur le moment, je ne puis m'empêcher de songer au buvard glissé dans mon cahier d'école, avec son immanquable réclame : « À tout âge, quand on pense "chaussures", on dit toujours «André. Le chausseur sachant chausser. »

– Il n'empêche, reprit-elle. Ton histoire est bizarre autant qu'étrange. Comment peut-on égarer son soulier dans la neige ? Surtout un seul ? Et le laisser... ? La femme qui la portait serait donc repartie à cloche-pied ? Ça ne se peut pas. À moins qu'elle l'ait cherché et qu'elle ne l'ait point retrouvé dans la neige ?
– Elle n'était pas dans la neige. Mais dessous. Ce qui prouve qu'elle l'a perdue avant qu'il neige.

– Tu n'as pas vu de traces de pas ? Autour ? Des objets ? Je ne sais quoi?
– Rien. Puis, je viens de te dire qu'il a neigé après. Résultat: tout a été recouvert.– Quand même! Une chaussure de cette couleur là, ça se retrouve!
– La preuve que non.
– Puis il faut être riche pour laisser un soulier comme ça.

C'est alors qu'elle me conseilla d'aller le porter chez le cordonnier Bubu. Car cette histoire n'était pas claire.

 

CHAPITRE 3

CHEZ LE CORDONNIER

 

– Dzien dobry ¹, petit. Qu'y a-t-il pour ton service ? qu'il avait demandé, dans un fort accent polonais, qui lui avait appris à rouler les R.
– Ceci.

Je le revois. Assis sur son tabouret. Une pincée de clous entre les lèvres. Courbé sur le ressemelage d'une paire de godillots – un véritable tour de force, vu qu'en parlant, il n'en avalait aucun. Ce qui m'avait subjugué. D'autant plus qu'ils étaient petits petits. Mais, à l'époque, je connaissais mal le personnage.
En outre, plus tard, quand je deviendrai l'un de ses familiers, je me rendrai compte que sa boutique est très fréquentée. Tant l'homme est de plaisante compagnie. Et la semence qu'il a souvent entre les dents ne constitue aucunement un handicap aux échanges. Ni un frein à son travail. Loin
de là ! Lequel jamais ne s'arrête. Par contre, cette fois-là – chose rarissime – son atelier


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1. Bonjour (Polonais)

était désert ! Sans doute la faute au mauvais temps. Mais, c'était aussi bien.
Pour être plus précis en ce qui concerne les habitués de notre artisan – qu'on me permette cette digression –, ceux qui font grelotter le timbre de sa porte ne sont pas seulement des clients. Peu s'en faut. Ce sont des gens qui passent. Tout simplement. Soit pour se rendre à la quincaillerie voisine. Soit pour boire un verre, au Café de Paris tout proche. Ou encore pour aller chercher leur pain. Puis qui s'arrêtent pour lui dire un petit bonjour. Puis de bonjour en bonjour, chacun ayant le don de faire rebondir la conversation, la couronne ou la baguette, qu'ils sont venus acheter, à la boulangerie voisine, a le temps de rassir – quand elle n'est pas à moitié mangée – . Au grand dam d'une maîtresse de maison, qui, lorsque, enfin, le mari consent à rentrer, ne peut s'empêcher de se récrier: « Toi, tu t'es encore arrêté chez Bubu ! »

Par la suite, lorsque je deviendrai l'une de ses pratiques, je m'apercevrai, en le voyant bavarder avec Pierre, Paul, Jacques, que tenir une conversation avec lui, est le fruit de l'habitude. Tellement il a l'art d'entretenir le suspens.

– Tu ne serais pas le fils Beauval, des fois ? qu'il m'avait fait.
– Si.
– Bienvenue chez moi... Je te vois avec un paquet. Qu'est-ce que tu trimballes de si précieux ?
Je déposai mon soulier sur son établi. Lequel était emballé dans du papier journal. Le déballai, avec application. Comme si j'étais porteur du Saint-Sacrement.
– Pffuit ! qu'il avait sifflé. Où as-tu trouvé ça ?
– Aux Varennes.
– Aux Varennes ? Qu'est-ce que tu faisais par là ?
– De la luge.
C'est alors que je l'avais vu plonger sous son établi – à son âge, le terme est un peu fort – … pour en extraire... – Non ! (Le cri m’avait échappé.)
Un petit soulier rouge à trochet vert. Le même. Sauf qu'il s'agissait du pied gauche. Lequel était bien du trente-sept ! Et venait de chez André.
Je n'en revenais pas.

Il m'expliqua qu'il avait été trouvé derrière l'abattoir. Au bord de la Barse. Juste avant les chutes de neige. C'est Julien Beaucarne, le préposé aux vannes, qui l'avait découvert, derrière un buisson. Avec un mouchoir en dentelle, taché de sang.

En effet, lorsque gonfle la rivière, on libère l'eau en remontant le vannage, pour réguler le flux, afin d'éviter d'éventuelles inondations dans la commune. Ce qui s'était déjà produit, il n'y avait pas si longtemps, suite à une négligence – les vannes n'ayant pas été relevées –. Aussi, ayant été pris pour être appris, la municipalité avait-elle délégué un employé communal pour veiller sur le débit de l'eau. Il est vrai qu'avant les chutes de neige, il avait beaucoup plu. Et la rivière avait menacé de sortir de son lit. C'était la raison pour laquelle il avait traîné à cet endroit.

Bref ! D'après les dires du cordonnier, se doutant qu'il y avait anguille sous roche, l'homme s'était emparé de la chaussure, mais pas du mouchoir, qu'il n'osât point toucher. Par dégoût. Vu qu'il était souillé. Puis s'en était allé la porter à la brigade.

Le chef Jean-Marie Coignet, après avoir examiné l'objet sous toutes les coutures, avait interrogé notre employé. Comme cela n'avait rien donné, il se décida à le porter chez notre cordonnier... Finalement pour rien. Puisque le soulier étant neuf, Bubu n'avait jamais eu l'opportunité de le réparer. D'autant plus qu'il n'en était pas le créateur. Ce qu'il déplora, car, une fois celui-ci débarrassé de la boue qui l'enveloppait, il s'était aperçu qu'il était très joli. De toute façon, si cela avait été lui qui l'avait découvert, il n'aurait pas manqué de contacter immédiatement la gendarmerie. Cela allait de soi.
C'est ce qu'il avait répété au représentant de l'ordre. Lequel avait été convaincu.

Puis, accompagné d’Émile Charlot – l'un de ses subordonnés –, tous deux s'étaient rendus sur les lieux, afin d'enquêter. Par chance la poudreuse ayant en partie fondu, avait libéré une large tache d'herbe verte.
Aucun résultat. Mises à part des traces de pas bien prononcés sur le sol. Car, non seulement, Vendeuvre est bâtie sur l'argile. Et, comme je l'ai déjà indiqué, avant l'apparition de la neige, il avait beaucoup plu.
Côté empreintes, outre celles de notre préposé au vannage, on releva également celles appartenant à de gros croquenots d'homme, aux semelles munies de crans – du quarante-trois –, puis le soulier gauche de la femme – lequel était bien du trente-sept –. Ainsi que la marque peu profonde d'un pied nu. Ce qui laissait présager qu'elle était toute jeune – une demoiselle assez aisée certainement ou une adolescente, à la rigueur ; on imaginait mal, en effet, une personne âgée pauvre, chaussée de souliers fantaisie, sans doute d'un beau prix, et se mouchant dans des mouchoirs en dentelle brodée –. Et pas bien grosse. Vu les traces peu profondes oubliées dans la glaise.
En outre, à cet endroit, l'herbe avait été tellement piétinée, qu'on apercevait la terre. Par endroits. Lequel avait été griffé. Même que les empreintes des deux protagonistes se chevauchaient et s’entremêlaient. Nul doute, il y avait eu bel et bien bataille. Par contre, à part sur le mouchoir brodé, il n'y avait aucune trace de sang. Bizarre!

N'ayant rien découvert de plus, Coignet envoya le seconde classe Hervé Toulon, avec un sac de plâtre. Pour réaliser des moulages. Puis fit analyser le mouchoir en question. Plus tard, il apprendra que le sang était de rhésus AB positif. C'était bien maigre pour faire progresser l’enquête.

C'était, comme je l'ai déjà signalé, que soulier et moulages sous le bras, notre brigadier avait pris l'initiative de consulter l'artisan. Lequel avait vu tellement de chaussures passer entre ses mains, qu'il aurait pu avoir une opinion, sur le sujet.
Quant aux fameux moulages, celui-ci demanda à ce qu'on les lui confie. Peut-être qu'en les comparant avec d'autres quarante-trois, qui étaient « dans le tas », parviendrait-il à retrouver des équivalents. De toute manière s'était-il engagé : « Je vous mettrai tous les quarante-trois de côté. Mais il me faudra un petit peu de temps », qu'il avait ajouté, en désignant « la montagne », qui se dressait le long de son mur. Ce que le chef comprit aisément.
Puis ce dernier de repartir, en lui laissant et les moulages et le petit soulier rouge. Au cas où...
C'est celui-ci qu'il me montra.
Aucun doute possible. « Les deux faisaient la paire», comme on dit. Sauf que le sien était légèrement râpé sur le côté interne. Ce qui confirma que la personne qui l'avait porté, avait bel et bien été emmenée contre son gré. Vu que tout indiquait qu'elle avait tenté de résister.

Comme j'étais surpris que les gendarmes aient confié à notre cordonnier la seule pièce à conviction, qu'ils possédaient, il m'expliqua qu'ils espéraient qu'on leur apporte ce qu'il appela « sa petite sœur ». Comme quoi, ils avaient été bien inspirés. Puisque je venais innocemment de la lui rapporter.
– Bouge pas, avait-il décidé. On va aller tout de suite à la gendarmerie.

 

CHAPITRE 4

À LA GENDARMERIE

 


– Hé bien voilà ! s'était joyeusement exclamé le chef Coignet. On avance.
Bubu expliqua que c'était moi qui l'avais trouvée. En faisant de la luge.
Étonnement du brigadier quand il ajouta que ma découverte avait été faite du côté des Varennes !
– Que diable était-elle donc allée faire là-bas ? s'était exclamé Coignet. Dans un endroit aussi désert ?
Ce à quoi notre cordonnier répondit :
– Que diable était-elle allée faire du côté de l'abattoir ?

Il est vrai qu'en hiver, ces lieux sont peu fréquentés. Surtout le second.
Quant aux Varennes, seul un petit chemin y conduit. Et encore ! Le mot chemin, est excessif. Il s'agit plutôt d'une sente, permettant le passage d'une brouette ou d'une voiture à bras. Guère davantage.
Malgré cette découverte, le mystère s'épaissit.

Une fois le premier enthousiasme passé, Coignet passa derrière son bureau. S'assit sur son fauteuil. Nous effleura du regard. S'accouda. Mit la tête entre ses mains. Puis réfléchit.
Il avait beau chercher. Jamais au cours de sa carrière il n'avait été confronté à une telle énigme. Et c'était tombé sur lui ! À deux ans de la retraite. Quelle poisse !

Réflexion faite, il pouvait ne pas poursuivre une enquête, qui venait à peine de débuter. D'autant plus qu'on ne l'avait pas encore avisé d'une quelconque disparition. Aussi, à quoi bon s'entêter, puisque, pour le moment, ses supérieurs ne lui avaient rien demandé?
C’étaient autant de questions qui agitaient l'esprit du brigadier. Toutefois, par expérience, il se doutait bien qu'un jour ou l'autre, on allait lui demander de prendre cette affaire en main. Alors, autant commencer tout de suite. Car, il savait par expérience que, plus on perd de temps dans une enquête, moins on a de chance de la voir aboutir.
D'autant plus que cette histoire était particulièrement étrange. Et si, par bonheur, il parvenait à démêler cet imbroglio, il pourrait espérer une petite promotion. Ce qui n'est pas négligeable, quand on est comme lui, en toute fin de carrière.

– Faisons le point, décida-t-il, brusquement. En ouvrant le tiroir de son bureau. Pour en extraire un vieux carnet où il consignait les indices d'une affaire que les journaux appelleront bientôt « De la neige sur les pas », parodiant ainsi le film d'André Bertomieu, « Du sang sur la neige » ou mieux encore « La neige était rouge ». Bien qu'aucune trace de sang n'ait été relevée. Mise à part sur un mouchoir en dentelle. Mais ce genre de titres était plus vendeur.
D'une voix monocorde, il récapitula :
– Deux chaussures de femme, rouges à pompons verts et à talons plats, retrouvées, à plus de trois cents mètres de distance. L'un sur la côte des Varennes. L'autre, derrière l'abattoir. Sur la rive gauche de la Barse. Le premier découvert par un jeune garçon, répondant au nom de Pierre Beauval. Lequel, parti faire de la luge, trouve un soulier droit, enfoui sous la neige. Ce qui, subséquemment, prouve que l'événement s'est produit avant les abondantes chutes dernièrement tombées sur le département de l'Aube. Le second, un soulier gauche, ramassé par Julien Beaucarne, employé municipal de son état et préposé au vannage. Ledit soulier, ainsi qu'un mouchoir en dentelles taché de sang et diverses traces de pas ont été découverts sous la pluie, donc, deux jours avant les chutes de neige, au bord de la rivière – empreintes peu profondes pour celles qui correspondraient à une jeune fille, plutôt mince, et plus marquées, pour celles qui font penser à un homme plutôt corpulent.
Les souliers de la jeune femme sont du trente-sept. Quant aux chaussures de l'homme – on pencherait plutôt pour des bottes, à cause des crans –, sont du quarante-trois.
Puis, pourquoi l'abattoir? Pourquoi les Varennes? Deux endroits diamétralement opposés Et complètement déserts.

Puis, relevant la tête, il s'adressa à Bubu :
– Les moulages, qu'est-ce que ça donne ?
– Les crans ne correspondent pas aux bottes que j'ai en ma possession. Par contre, je vous ai mis de côté toutes les chaussures de taille quarante-trois. J'en ai sans doute d'autres dans la réserve, qui ne m'ont jamais été réclamés. Ils sont plus anciens. Mais on ne sait jamais. Il faudra que j'aille voir.
– Vous avez raison. Il ne faut rien négliger. Lorsque vous en aurez terminé avec vos recherches, cet après-midi, je vous envoie le deuxième classe Toulon. Vous lui donnerez les noms de leurs propriétaires. En même temps, vous lui remettrez le pied droit de la demoiselle. Ainsi que nos moulages.

Puis, il se replongea dans ses réflexions :
– Étant donnée l'usure, sur la partie interne du soulier, il semble que la jeune femme ait été emmenée de force.
Première question : a-t-elle été conduite des Varennes à l'abattoir ? Ou le contraire ?
Secondement, quels liens unissaient les deux personnes. Lesquelles, apparemment, se connaissaient – encore que pour l'instant, rien n'est établi... – ? D'ailleurs, s'agit-il d' un couple ?
Nonobstant, et renseignements pris, aucun des deux protagonistes n’était de Vendeuvre.
Enfin, après avoir sommairement fouillé le lit de la Barse et ses abords, nous n'avons rien découvert. Il faut dire qu'avec tout ce qu'il est tombé ces derniers jours, l'eau était boueuse. Et on n'a peut-être pas fait tout ce qu'il fallait. Une recherche plus minutieuse s'impose. Bubu suggéra de faire appel aux bonnes volontés pour une recherche plus approfondie.

Sans répondre, le brigadier referma son carnet. Et le promena machinalement au bord de ses lèvres. Dans un va-et-vient traduisant son impuissance. Puis, après avoir soupiré, il ajouta:
– Pas un mot de tout ceci à qui que ce soit. Sinon, vous gêneriez l'enquête.
Enfin, avant de nous donner congé, il me fixa du regard et déclara :
– Si nous allions aux Varennes ? Pour voir ça de plus près?

J'expliquai que ma mère allait s'inquiéter, car cela faisait longtemps que j'étais parti. Ce à quoi le cordonnier déclara:
– Je vais la prévenir, en passant.

CHAPITRE 5

 

RETOUR SUR LES LIEUX

 


Aux Varennes, on ne trouvera rien de plus. Ce n’était pas faute d'avoir prévenu le Chef.
– Je veux voir, qu'il m'avait répondu.

Après que son Estafette eût difficilement escaladé la première côte, à mi-chemin de la seconde – la route de Villy-en-Trodes étant beaucoup plus raide –, les roues patinèrent. Firent les folles. Puis le moteur s'emballa. Cala. Redémarra. Et le véhicule se mit en travers de la route. Pour s'échouer, par chance, à l'extrême bord d'un fossé – une touffe d'herbe, qui n'avait pas totalement été recouverte de neige, doublée d'un reste de terre, ayant freiné l'inévitable culbute – Ouf !
– Comme quoi, quand un gendarme verbalise les automobilistes pour non maîtrise de leur véhicule, on pourra lui rapporter le cas de Coignet, Chef de la brigade de gendarmerie de Vendeuvre. Lequel a failli échouer lamentablement dans un fossé. Et mit ainsi en péril la vie de son jeune passager. Ce qui n'était guère reluisant! –.

Ce dernier se mit alors à jurer contre les mauvaises conditions atmosphériques. Et sur « cette foutue enquête ». Qu'il ferait bien d'abandonner. Vu qu'on ne lui avait rien demandé. Et qu'il ferait mieux de terminer sa carrière « en roues libres ». Puis, il donna de violents coups de poings au volant, comme si celui-ci était fautif. Puis appuya sur le champignon. Comme un forcené. Ce qui eut pour effet de faire une nouvelle fois de faire surchauffer le moteur. Et tourner inutilement les roues dans le vide. Enfin, après diverses manœuvres, dont une marche arrière salutaire, il réussit tant bien que mal à débloquer la situation.
Après s'être garé comme il a pu, il m'invita à descendre. Et nous fîmes le reste du chemin à pied.

Et c'est de conserve que nous atteignîmes la fameuse sente. Pour nous diriger, par la suite, vers le lieu de La découverte. En suivant les traces de patins oubliées par ma luge – deux sillons pour l'aller, deux autres pour le retour –. Ainsi que mes pas laissés dans la poudreuse.

Le soleil dardait ses rayons. Le ciel était d'un bleu opalescent. L'air était vif. Lors que fumaient nos haleines. Et, fors le crissement de nos semelles et le han-han répété d'un brigadier à bout de souffle, et qui avait peine à me suivre – tant il était enveloppé –, régnait le plus profond silence.

En contrebas, dans la vallée, on devinait le village de Vendeuvre, noyé de blanc. Avec des cheminées qui laissaient échapper des filets de fumée. Tandis que se dressait le clocher de l'église, à qui il ne manquait plus que des boules et des guirlandes pour ressembler à un arbre de Noël.
Un véritable décor de carte postale. Qui n'émut pas outre mesure un compagnon, davantage préoccupé des endroits où il devait poser ses pieds. Par peur de prendre un billet de parterre. Ce qui aurait immanquablement mis à mal sa dignité de fin limier.

Nous parcourûmes encore deux cents mètres. Là où s'était arrêtée ma luge, avant de brusquement obliquer sur la droite. Jusqu'à un petit monticule de neige. Lequel m'avait empêché d'aller plus loin, faute de ne pas avoir préalablement damée la pente. Avec, un sol tout autour piétiné. À tel point que, par place, on apercevait encore les sombres traces d'herbe et de terre, que j'y avais laissées. Preuve que j'avais bien « balayé » le terrain.
– C'était où ? questionna le Chef.
– Là-bas. Près des gratte-cul, avais-je fait, en indiquant du menton un endroit précis.

Une fois encore, les traces que j'avais abandonnées le guidèrent... Un « trou » dans la neige. C'était bien ici.
Il s'accroupit. Déblaya la poudreuse avec ses mains. Me demanda de faire de même. Ce que j'exécutai mollement, car j'avais l'onglée. Mais ce que mes doigts ne pouvaient faire, je le fis avec mes bottes. Rien... Toujours rien. Ce dont je me doutais.

Le brigadier se releva. Regarda au loin. Du côté de l'abattoir. Comme s'il allait découvrir un quelconque indice .... En pure perte. La neige ayant émerisé les champs.
– On rentre, décida-t-il.

Lorsque, soudain!
– Qu'est-ce que c'est que ça?
Des empreintes de croquenots crantés, celles d'un soulier, puis d'un pied nu. Les mêmes que celles qui avaient été signalées derrière l'abattoir.
– Tu me la copieras, déclara-t-il. Et toi qui m'avais dit qu'il n'y avait rien à voir! Tu repasseras.
J'avais pourtant passé l'endroit au peigne fin.
– Normal, qu'il me fait observer. Près du soulier, ce n'est pas de l'argile. De la terre rapportée sans doute. Beaucoup plus dure. Les chaussures n'ont pas pu s'enfoncer... Tu vois, enchaîna-t-il en déblayant la neige. Les traces, elles indiquent toutes la direction de l'abattoir. Contrairement à ce que je pensais, c'est ici que le drame a commencé, conclut-il, satisfait. Et non en bas. Près du mouchoir.

Plus tard, dans sa fourgonnette, il dit :
– Après le dégel, je reviendrai. Ensuite, on organisera une battue. Avec les gens du village.
Puis il me déposa devant la porte de mes parents, devant le regard médusé de deux ou trois copains, en train de luger sur la place de la mairie. Et qui se demandèrent quelle faute j'avais bien pu commettre, pour être ainsi ramené à la maison. Dans un véhicule de la gendarmerie nationale.
Une fois mis au courant, il s'écrièrent :
– Oh, le bol !

Seule, ma mère prit l'affaire au tragique. Malgré mon père qui déclara qu'il ne fallait pas en faire une montagne.
Elle se cabra. Le traita de gamin et d'inconscient. Répéta que c'était louche: que ce soulier de femme, que ces traces de bataille dans la neige, et que ce mouchoir ensanglanté, sentaient de toute évidence, « le crime à plein nez ». Et que, malgré moi j'y étais mêlé. Aussi décida-t-elle de me cacher. Vu que les assassins étaient sans doute à ma recherche.
Ce qui eut le don de m'effrayer.
Enfin, poursuivit-elle:
– Que vont penser les voisins, en voyant Pierre à bord de l'Estafette des gendarmes ?
Puis, au bord des larmes, elle accusa mon pauvre père:
– Tout ça, c'est de ta faute ! Quelle idée t'as eu aussi, de lui acheter une luge ?
Ce dernier ne savait plus où se mettre.
Puis, me menaçant du doigt, elle ajouta :
– Quant à toi, je t'interdis de sortir ! En attendant, range-moi ce satané engin et file te coucher !


À SUIVRE

 

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