ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego-2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Amazon - La Fnac -

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 09 Signé Popaul

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 10 La carte à jouer

À paraître

ROMAN N° 11 La chair salée a disparu

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.



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ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt!

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ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour

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ROMAN N° 17 Un amour de Popaul En attente de publication
ROMAN n° 18: Marie des Varennes En attente de publication
ROMAN n° 19:: Le maître d'école et la fille du vent En attente de publication
ROMAN n° 20:: Popaul et le p'tit vendeuvrois. En attente de publication
ROMAN n° 21:: Un petit soulier rouge dans la neige blanche En attente de publication

 

– LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR –

UN PETIT SOULIER ROUGE DANS LA NEIGE BLANCHE

 

Christian Moriat

CHAPITRE 8

J'AI ATTRAPÉ LE VIRUS DU CORDONNIER


C'est grâce à la découverte du soulier rouge, que, depuis, je me mis à fréquenter l'atelier du cordonnier. Avec davantage d'assiduité.

Vilebrequin à la main, il est justement en train de finaliser une forme – pièces en bois reproduisant le pied du client et à partir duquel la chaussure sera réalisée –, pour une commande passée par madame Pérrière, la boulangère de la Grand-rue. Laquelle, étant très coquette, est également très exigeante. Mais, connaissant le savoir-faire de notre homme, elle sait que, de toute manière, elle obtiendra satisfaction. Même s'il est plus onéreux de se faire faire des sorlots¹ sur mesure, plutôt qu'aller à Troyes chez André, en acheter de série. De toute façon, madame accepterait mal que le modèle qu'elle a aux pieds soit porté par une autre. Ce qu'elle veut, ce sont des souliers originaux.

Malgré tout, il faut expliquer qu'elle n'a pas le choix. Vu qu'elle a des petons spéciaux. Vu qu'ils sont plats. Et comme l'exigence de sa profession l'oblige à rester debout, six jours sur sept, pour servir le pain à ses clients – lundi excepté –, elle se doit d'être confortablement et joliment chaussée. D'autant plus que la chaussure participe à l'élégance de la femme.

Assis sur une vieille chaise paillée, sans dossier, et usée jusqu'à la corde, dos appuyé contre le mur, je passe des heures entières à écouter notre ami. Et à le regarder travailler. Or, quand il est question de son art, il est inarrêtable. À tel point qu'à mon insu, il est en train de m'inoculer le virus, ô combien passionnant, du chausseur.

Il m'explique qu'il adore confectionner ses propres souliers – je le savais déjà –. Soit pour son plaisir personnel, où il peut donner libre cours à sa fantaisie, à sa créativité et à son talent. Soit pour satisfaire une clientèle – ce qu'il aime moins, car il doit se plier à ses souhaits et souvent à ses caprices –. Ce qui est actuellement le cas.

– Autrefois, enchaîne-t-il, il existait des formiers. On leur envoyait les mesures désirées, soit par écrit , soit par téléphone, puis, quelques jours plus tard, on allait chercher les formes, que le car de la TREC² avait déposées, au Café de la gare. Maintenant, comme le métier a pratiquement disparu, il faut tout faire soi- même.
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1. Souliers (Argot)
2. Société de transport auboise d'autobus.

Ce qui n'est pas plus mal. Parce que si, personnellement, c'est moi qui les fabrique, je peux tenir compte des anomalies des clients. Si, par exemple, ils ont des pieds plats, comme la boulangère, ou s'ils présentent des cors, des oignons ou des durillons, ou encore s'ils ont perdu un ou deux orteils – ce qui arrive parfois –. Pour leur confort, il faut en tenir compte, afin que leurs souliers soient parfaitement adaptés à la morphologie du pinglot¹ . On a beau dire « Ça, c'est du trente-huit; ça, c'est du quarante-deux.» Les chaussures, il n'y a pas deux paires pareilles. Idem entre les deux d'une même paire – le droit n'étant pas le même que le gauche,forcément ! sans tenir compte des malformations –. Ce qui, pour moi, demande double travail. Et il faut bien s'adapter. Ah! Si le Bon Dieu nous avait dotés du même pied, nous autres cordonniers, on irait plus vite. Quelle idée il a eue, de faire si compliqué! Sûr que, lui aussi, il a dû en baver. Les chaussures les plus originales qu'on m'ait demandée de réaliser, c'était pour le clown Zawatta. C'est lui-même, en personne, qui me les avait commandées. Si tu avais vu la pointure. Quand il marchait, elles faisaient "Clap...! Clap....! Clap"...! Et ça faisait rire les enfants. Puis il y a eu aussi des chaussures orthopédiques, dont celles fabriquées spécialement pour le pied-bot de Paulet, le commis du René Prévôt, le cultivateur. Celui qu'on voit passer tous les jours dans la rue, quand il conduit son troupeau de vaches au pré, le matin. Et quand il les ramène, le soir, à la ferme. En leur flanquant de grands coups de bâtons sur les fesses, tout en criant des «Aïe! Aïe!» à n'en plus finir. Comme s'il ressentait en lui, les coups qu'il distribue à tort et à travers. Souvent sans discernement.

Il faut préciser que le pauvre garçon, ce n'est pas une chaussure comme les autres qu'il porte, mais un sabot, comme les chevaux. Aussi, notre artisan lui a-t-il fabriqué des "chaussures" montantes presque identiques – sauf pour le pied gauche atrophié, qui est en cuir avec lacets, mais sans bout ni empeigne –. Une brune, pour aller aux champs. Une noire, pour se rendre à l'office dominical. Bien entendu, de la même couleur que le godillot de droite.

Pendant que sur la forme, le maître chausseur passe un papier de verre très fin, il me dévoile comment il a procédé pour en arriver là, avec les souliers de madame Pérrière.
Après lui avoir demandé de se déchausser, puis de s'asseoir, il avait déterminé sa pointure. D'abord, en prenant une empreinte, à l'aide d'un papier vaseliné. Ensuite, il en avait fait le tour, avec son mètre à tissu – orteils, cou-de-pied, talon jusqu'à la cheville –, enfin avec son compas gradué, il avait pris la longueur du gauche puis du droit – le premier étant légèrement plus long que le second. Il ne manquait plus que ça. Déjà qu'elle avait les pieds plats!

– On n'a pas toujours les ripatons² qu'on mérite, ajoute-t-il, en souriant. Mais, chut ! Secret professionnel, fait-il encore, en m’adressant un clin d’œil. Nous ne sommes que trois à le savoir. Elle, son mari et moi. Même qu'à présent, avec toi, ça fait quatre. Sinon, pour le commun des mortels, cette différence n'est pas visible à l’œil nu.

Grâce à ses mesures, et avec son tour, il avait réalisé dans du bois de hêtre, cette forme en deux parties, qu'il était en train de peaufiner – laquelle comprend le coin et le corps du pied –, pour que celle-ci puisse être facilement retirée, une fois la chaussure achevée.

Pendant que le maître confabule, je me lève, puis regarde l'impressionnante pile de "pompes", qui se dresse devant le mur d'à côté, et qui m'arrive presque au niveau des épaules.

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1 et 2: Pieds (argot)


Je furète. M'empare de quelques-unes. Les examine... Il y en a qui sont vieilles. Il en a qui sont presque neuves. Certaines sont jolies. D'autres, moins. Puis il y a les pires, qui sont dans un état lamentable.
– Gamin! qu'il me fait. (C'est comme cela qu'il m'appelle souvent.) Après, faudra penser à te laver les mains. Une paire de godasses, c'est plus ou moins propre. Tout dépend du pied qui était à l'intérieur. S'il était lavé ou pas.
En rigolant, il ajoute:
– Tout dépend aussi dans quoi il a marché.

J'essaie d'imaginer celles et ceux qui les ont enfilées. Parce que le soulier, lui, ne ment pas. Il porte en lui l'historique de ceux qui l'ont chaussés. Il dit tout: l' âge, le sexe, la pointure, la morphologie, les kilomètres parcourus – un véritable "compteur".
Une griffure, une usure, une égrenure, un talon fatigué, une semelle lisse... indique si la propriétaire est lourde, si elle est légère, si elle appuie davantage sur le pinglot ¹ gauche que sur le droit, si elle marche « en dedans » ou le contraire, si elle se déplace en arrière ou sur les pointes...Tout est marqué dessus... comme si tous ces renseignements avaient été écrits à l'encre sympathique. Suffit de savoir lire.
Cette paire-ci est démodée: c'est qu'elle appartient à une dame âgée.
Cette autre est presque intacte: un rond-de-cuir, certainement.
Cette troisième est élimée: un marcheur.
Un croquenot...? C'est un travailleur de force.
Un soulier miniature...? C'est un enfant.
Un talon-haut...? Une femme qui, peut-être, revient du bal. Une élégante certainement. Une coquette, sûrement. Et qui suit la mode. En tout cas, il s'agit d'une personne qui a de quoi. Et qui tient à tenir son rang – celle qui a un train élevé, se devant de porter des hauts-talons ! Car ce sont des accessoires d'apparat –.
– À la cour du roi Louis, m'explique-t-il, le courtisan ou la courtisane en portait. Avec des rosettes, des rubans ou des pierres précieuses incrustées sur les contreforts et appelées par coquetterie des «Venez-y voir ». Marie-Antoinette, elle-même, ne possédait-elle pas cinq cents paires de chaussons et autant de paires de chaussures – qui, d'ailleurs, n'étaient certainement pas tous à talons – ?
Le plus dur, c'est quand on déchoit. Passer du haut-talon à la ballerine, c'est mauvais signe. Même s'il n'y a que la chaussure pour savoir si la chaussette est trouée ou pas.

Toutefois, et toujours d'après lui, les fabricants ne battront jamais les fameuses "chopines" des Vénitiens et des Vénitiennes, qui étaient en vogue au XVI ème siècle. Plus que des souliers, il s'agissait de véritables plates-formes à semelles de bois, d'authentiques estrades, qui pouvaient atteindre soixante centimètres de haut. Une manière pour les deux sexes d'atteindre les sommets! En outre, elles étaient unisexes. Ce qui, fors la robe et le jupon, ne permettait pas de voir, dans le couple, lequel "portait la culotte" – pour ne pas dire "les chausses".
Quant au XVII ème siècle, distinction sociale oblige, combien d' hommes ont marché dans la rue, avec des talons d'une douzaine de centimètres de haut ? Les malheureux!
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1. Pied (argot)


En outre, à cause de leur poids, ils avaient tendance « à partir vers l'avant », mais comme le
droit était taillé comme le gauche, leur marche "en canard" les obligeait à s'appuyer sur des cannes, pour ne pas prendre un billet de parterre – il faut souffrir pour être beau.
Heureusement que la Révolution vint mettre un terme à ces fantaisies. Puisque, après avoir coupé les têtes, elle coupa les talons. Ce qui eut pour résultat de mettre tout le monde au même niveau.
Puis apparurent beaucoup plus tard, les talons aiguilles. Mais cela, c'est encore une autre affaire. Comme quoi, la mode, si elle est en changement permanent, adore faire des retours en arrière.

Sans compter qu'un soulier, ce n'est pas seulement un livre d'histoire, c'est aussi une carte de géographie. Avec toutes ces routes et tous ses chemins empruntés. Voire ces pays. Lesquels ? Allez savoir ! – moi, ça me fait rêver.
– Quand je pense, me fait-il remarquer, que la chaussure sur laquelle j'ai travaillé, a traversé l'Alaska, le Vietnam ou la Terre de Feu, ça me laisse songeur, m'avoue le maître cordonnier.

Enfin, une chaussure, c'est également Le moyen de locomotion par excellence; Le «véhicule » bon marché, en quelque sorte, au même titre que l'auto ou le vélo. D'autant plus que, contrairement aux "pompes", tous les gens n'ont pas d'automobiles. Et ceux qui en possèdent, en sont plus embarrassés que chargés. Vu qu'ils doivent louer un garage. Faire "la révision des cinq mille". Respecter les périodes de rodage. Et ainsi de suite. Bref! Ça n'en finit pas.
Alors qu'avec de bonnes chaussures, pas besoin! Puisqu’on les a toujours sur soi. En outre, elles fonctionnent sans essence, ni gasoil. Même qu'on peut les déposer au pied du lit. Si on le souhaite. Tandis qu'avec une automobile, vous ne pouvez pas.

– Un soulier... ? C'est plus qu'un accessoire de mode. C'est un passeport. Une carte d'identité... Il dit. Il dénonce, accuse et trahit. « Dis-moi quelles chaussures tu portes et je te dirai qui tu es. Et d'où tu viens. » Ton caractère. Tes goûts. Ta personnalité. Ton origine. Tes voyages. Si tu as des moyens ou si tu n'en as pas. Bref! Il raconte tout. Tout. Tout.

Enfin, le cordonnier m'explique qu'il plaint ceux qui n'en portent pas, comme cette poignée de beatniks, qui paradent actuellement dans les rues de Vendeuvre, transistors au ras de l'oreille, pour singer la jeunesse américaine et épater les gamines du pays. Copiant ainsi les populations pauvres d'Afrique, qui faute de moyens, ne peuvent s'acheter des godasses.
Après tout, tant pis pour eux, s'ils se coupent les pieds avec du verre ou se les piquent avec des clous, qui traînent toujours dans les rues du village!
(J'adore quand il parle comme ça!)

À ce moment de sa réflexion, je baisse les yeux et regarde par terre. Moi, Pierre Beaulieu, qui suis en sandales de plage, en plastique transparent. Celles qu'on appelle des "Méduses". Rudement pratiques, par contre, parce qu'on peut se baigner avec. Mais, pas terribles pour aller à la messe, le dimanche.
Alors, je pose mon pied droit sur le gauche. Comme pour les cacher. Vu qu'elles me font honte. Alors que je ne devrais pas, puisqu'elles sont trop jeunes, pour avoir une histoire!
Mais pas seulement!
Le matériau utilisé à sa fabrication, c'est du polychlorure de vinyle (PVC), que mon ami exècre par dessus tout. Parce que "pas naturel", comme le cuir! Lequel est vivant. Et a une odeur. Tandis que les miennes n'ont aucune personnalité. Et qui, une fois détériorées, sont irréparables.
Ces sandales en PVC pauvres et bon marché, ont été prévues, à l'origine, par ses concepteurs, pour servir de chaussures de travail, et destinées aux populations de l'AOF¹ et des Territoires d' Outre-mer, peu fortunées.
– Sacrilège! s'était-il un jour emporté. On devrait les interdire. En plus, une fois déchirées, elles sont bonnes à mettre à la poubelle. Car elles sont irréparables.
Le comble du cordonnier!
« Bientôt, m'avait-il encore averti: On ne fera plus que ça! Plus de ressemelages ! Pus de clouage! De coutures! De cirage! Et d'estampage...! Peu à peu, la profession s’éteindra.»
C'est tout Bubu!

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1. Afrique Occidentale Française.

 


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