ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul
En attente de parution.
ROMAN N° 10 La carte à jouer En attente de parution.
ROMAN N° 11 La chair salée  
ROMAN N° 12 Riton, le Facteur et son chien Marcel... En tournée. Parution avril 2018
ROMAN N° 13 L'or de la Barse  

LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR

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L’OR DE LA BARSE

Christian Moriat

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CHAPITRE 8

TAUREAU

Qu’est-ce que j’avais gagné avec Aigline, depuis mon royal cadeau ? Le bonjour et le bonsoir. C’était tout.
Sinon, après l’école – cela faisait belle lurette qu’on ne remontait plus ensemble –, elle était toujours devant, et moi derrière, à distance, comme d’habitude, tout en prenant bien garde de ne pas la dépasser, car j’avais la conviction qu’elle n’aurait pas aimé. La preuve en est. C’est qu’un jour, elle s’était retournée et m’avait lancé un : « T’arrête de me suivre comme un petit chien ! », qui m’avait profondément vexé.

Ce qui fait que lorsqu’on grimpait la côte qui conduisait à l’Agnel, je ne voyais que son dos et la blonde cascade de ses boucles dansant sur ses épaules, ainsi que ses rubans qui flottaient au vent – un peu comme à l’école, d’ailleurs, où elle était à plusieurs rangs devant moi.
Et quand elle me croisait dans la cour de ferme, alors que j’avais envie d’entamer la conversation, elle s’esquivait avec un : « Excuse-moi, je suis pressée », qui en disait long sur sa rancœur.

En classe, c’était pareil. Sauf, que depuis peu, elle s’était mise à fréquenter un grand, du fin d’étude, nommé Torotino… Antonio Torotino. Très tôt, on l’avait baptisé « Taureau » ; pas seulement à cause de son nom, mais aussi parce qu’il était costaud.
Le Coigneux, qui connaissait bien ses parents, m’avait appris qu’ils étaient bûcherons et qu’ils étaient de Bergame, puis qu’ils étaient venus dans la région, après un an ou deux passés dans la Nièvre. Mais qu’on avait du mal à comprendre ces gens-là, car ils ne parlaient pas bien le français.
Quant à leur fils, il ne valait guère mieux, qui disait : « ciao » au lieu de « bonjour », « arrivederci » pour « au revoir » et « grazie mille » au lieu de « merci ». Même qu’il m’avait appelé « Vincenzo ».
Heureusement d’ailleurs que ses mains venaient au secours de sa langue ! Car, pour le reste, c’était de la bouillie de mots.

Mais la petite, cela « la posait» – un peu comme un titre nobiliaire, en quelque sorte –. Mais il faut faire avec ce qu’on a, car tout le monde ne peut pas être fils de baron. Or, le fait de venir de Bergame, valait bien des particules, car l’exotisme de son patronyme, ajouté à sa taille impressionnante, nous en imposaient.

S’il n’y avait que cela ! Mais le transalpin était fort comme un Turc et mieux valait s’en faire un ami qu’un ennemi, parce que, s’il vous en avait retourné une, il vous aurait décollé la tête du tronc.
Mais Taureau était de nature pacifique. Et je ne l’avais jamais vu provoquer une bagarre ou même y prendre part – de toute façon, personne ne s’y serait risqué –. D’autant plus qu’il était d’une bonne composition, quoiqu’un peu poire. Et il fallait l’être pour supporter les caprices de la belle !
D’ailleurs, depuis ma tentative de réconciliation, la fois où elle avait secoué ses tapis, jamais elle ne s’était montrée aussi fantasque.
C’est sans doute ce que, chez les filles, on appelle la maturité ?

Un jour – et je le sais pour y avoir assisté – elle lui avait demandé d’aller lui chercher un nid de pies, planté à la cime d’un peuplier, histoire de tester son degré de soumission. L’arbre était d’une hauteur effrayante et Taureau n’était pas léger. Mais que n’aurait-il pas fait pour les beaux yeux de sa dulcinée?
Devant nos yeux ébahis, et alors qu’on lui avait conseillé de renoncer, il avait grimpé le long du tronc comme un singe et était redescendu avec le nid en question. Même que dedans il y avait une paire de ciseaux et un dé à coudre. La petite, charmée par les articles de couture, les avait gardés – comme l’avait fait l’oiseau, avant elle, qui aimait tout ce qui brillait – et avait détruit le nid.
Je vous le dis. Elle l’aurait fait manger dans sa main.

Une autre fois encore, elle avait jeté son bracelet en argent dans la Barse – comme quoi, contrairement à nous, les parents avaient du bien –, puis elle lui avait demandé de le lui repêcher.
Nous étions en novembre. La rivière charriait de la boue car il avait beaucoup plu. Sans parler du courant qui était fort à cet endroit, avec des branches et des épaves de toute nature, qui flottaient à la surface et à une vitesse folle – ce qui augmentait d’autant plus le danger.

Taureau ne s’était pas démonté, qui avait sauté tout habillé. Il avait de l’eau jusqu’à la taille. Puis, après avoir tâtonné un bon moment entre les pierres, et alors qu’on ne lui donnait aucune chance de remonter l’objet en question vu qu’on ne voyait pas le fond, il était remonté sur la berge tout fier, le bijou entre les dents… ! Après avoir évité les billes de bois morts, qui dérivaient au fil de l’eau. Une véritable performance !
Sans même un merci, la belle avait passé le bijou à son poignet et avait laissé son chevalier servant, tout bête, s’ébrouer comme un jeune chiot, au milieu du pont.
C’était la femme du maître d’école qui l’avait essuyé, avant les cours, tellement il était trempé.

Une dernière encore, puis je m’arrête, car la belle lui en avait tellement fait voir, qu’il y en aurait beaucoup à raconter.
Et si j’étais au courant c’est parce que c’était Aigline qui l’avait dit à ses amies pour montrer combien Taureau lui était dévoué, lesquelles me l’avaient rapporté.
Ce jour-là il y avait un gros orage sur Vendeuvre. Le ciel était d’un noir d’encre. On ne s’y voyait plus, sauf par intermittences, quand les éclairs déchiraient la nue. Il tonnait si fort que la terre en tremblait et il tombait des hallebardes.
Bref, le temps faisait les quatre-cents coups.
C’étaient les grandes vacances et « le jeune homme » était en train de couper de l’herbe aux lapins. La petite, bien à l’abri dans une cabane de cantonnier, le vit bientôt revenir pour se réfugier avec elle, à l’intérieur, car tout le monde sait qu’il n’est pas prudent de se promener avec une faux par temps d’orage.
– T’es pas cap de te planter avec ton engin au beau milieu du champ, qu’elle lui avait fait, en désignant la lame en acier, d’un coup de menton.
L’esclave prit son outil, le mit sur l’épaule et sortit.
De loin, Aigline le regardait. Il était à l’endroit indiqué, tête dressée vers le ciel, bouche ouverte, buvant la pluie et défiant la tempête, afin de prouver sa témérité.
Et arriva ce qui devait arriver… BOUM ! La foudre, sans pitié, de frapper… un vieil arbre mort. À deux pas de lui.
Le Taureau avait eu chaud cette fois-là ! Et quand on l’apprit, on le traita de fou. Même que Geoffroy, son voisin de table, à l’école, avait déclaré :
– Et si elle t’avait demandé de te jeter à l’eau, tu y serais allé ?
Lequel avait répondu :
– Z’est dézà fait. Mé zi elle mé lé réclamè, zé ritournerè.

Une buse, ce Taureau ! Mais j’avais beau le détester, je le comprenais…. Il avait des circonstances atténuantes, Aigline était si jolie ! Et, à l’époque, j’avais l’intime conviction qu’on devait se sacrifier pour celle qu’on aimait.
Moi-même combien de fois, avais-je imaginé que je la sauvais des griffes de brigands imaginaires qui l’auraient enlevée – Combien de fois avais-je escaladé, à la corde lisse, la plus haute tour d’un château où des monstres la tenaient enfermée – Combien de fois enfin, avais-je mis en fuite des loups à l’œil de braise et aux crocs menaçants, qui l’encerclaient dans la forêt ?
Hélas ! Je n’avais jamais eu l’occasion de lui prouver ma bravoure, car mes rêveries les plus secrètes ne s’étaient jamais réalisées. D’autant plus que des loups, à Vendeuvre, il n’y en avait plus depuis longtemps.
Il faut encore préciser qu’elle ne me l’avait jamais demandé non plus. Comme quoi, depuis qu’elle m’avait quitté, elle avait bien changé. Mais comme je l’ai dit avant : elle avait mûri.

Puis, un beau jour, de retour d’école, Taureau la raccompagna pratiquement jusqu’à la ferme – à mi-parcours, on va dire –. Le lendemain, aux trois-quarts. Le surlendemain, un peu plus. Et ainsi de suite. Bref, une semaine plus tard, il était devant chez elle, pendant que moi, je me rongeais les ongles, derrière les carreaux, dévoré par la jalousie.

Quinze jours plus tard, je la vis avec un superbe chapeau, une jolie robe, un magnifique collier autour du cou et un nouveau bracelet autour de son poignet.
J’avais compris qu’elle venait de vendre sa pépite à Mathieu Gaubert, le bijoutier troyen. Je m’en doutais un peu, quand je la lui avais offerte. Mais je ne me doutais pas qu’elle allait s’en débarrasser aussi vite. Et j’en fus chagriné.

Le Joseph, qui m’avait demandé si elle m’était revenue, n’avait pas insisté… Je n’avais pas eu le courage de répondre.
Mais c’était de ma faute. Je n’avais pas été assez ferme avec elle, en lui rendant la dent en or. J’aurais dû y mettre des conditions ! Or, je ne l’avais pas fait.
Enfin quoi ! Pour moi, c’était du donnant-donnant. Cela ne se dit pas. Mais cela allait de soi. Or, le retour que j’en attendais, n’était pas venu.
J’avais été naïf ! Mais, avec Aigline, à l’école, nous l’étions tous.

 

CHAPITRE 9

MOI, VINCENT, CHARBONNIER-GUÉRISSEUR

Ces deux-là étaient devenus inséparables. Je parle d’Aigline et du Taureau. Quand on voyait l’un, on voyait l’autre – comme elle et moi, aux plus beaux jours !
Elle avait beau le rabrouer, le traiter plus bas que terre et lui dire qu’il parlait charabia, il lui revenait toujours. Même que c’était lui qui portait son sac pour aller à l’école, le matin. Aussi se débrouillait-il toujours pour arriver de bonne heure à la ferme. D’ailleurs, il venait de plus en plus tôt. Et c’était misère de le voir, été comme hiver, et par tous les temps, à l’attendre dehors, assis sur le banc, histoire de laisser à la demoiselle le temps de s’apprêter et de prendre son petit déjeuner – elle qui n’avait même pas l’idée de sortir, pour lui offrir un parapluie ou un morceau de pain ! D’autant plus que le pauvre enfant ne devait guère manger à sa faim, car sa famille était pauvre.
Ce qui aurait pu prêter à rire. Mais, parmi nos camarades, il n’y en eut pas un pour se moquer de lui. Au contraire, on l’enviait. Car, parmi nous, il y en avait plus d’un qui auraient bien aimé les porter, les affaires de la belle – moi-même si elle me l’avait demandé –, tant elle était…superbe.

Ce fut aussi, pour moi, la période où je m’enfermai de plus en plus. Et mes parents, qui s’en inquiétaient, avaient fini par me conseiller de rendre plus souvent visite au Coigneux.
– Tu aimes le bois. Tu aimes le charbon, avait dit mon père. Va donc lui donner un coup de main. Tu l’as déjà fait. Va donc ! Peut-être même qu’il te révèlera les secrets qui guérissent. Ça pourrait t’être utile.

C’est ce que j’ai fait. Même que mes virées à L’Arclais se multiplièrent et qu’elles me firent beaucoup de bien, puisqu’elles m’apportèrent l’équilibre que j’avais en partie, perdu.
Puis, de coups de main en coups de main, sous la direction du maître, je devenais un expert en charbon de bois, lequel n’hésitait plus à me confier la garde de ses charbonnières, la nuit. Et comme on se relayait, il y trouvait son compte. Parce que mon hôte n’était plus tout jeune.

Je venais d’avoir quatorze ans et j’avais fait de la forêt mon royaume. De l’oiseau blessé et que l’on soigne, de l’arbre qui est malade et qu’il faut abattre et du mystère du bois qui cuit dans la meule, il m’a tout appris.
Par contre si, sans se faire prier, il m’avait enseigné les vertus des plantes et la manière de stopper les hémorragies puis d’éliminer les verrues, il s’était montré plus réticent à m’initier à l’art délicat des « rebouteux » et autres coupeurs de feu. Car il savait faire le secret. Et le secret du secret, il le tenait de sa mère, lequel – c’est ce qu’il m’avait expliqué –, était transmis de génération en génération. Mais uniquement à ceux qui étaient susceptibles d’avoir Le don.

D’ailleurs, et toujours d’après lui, beaucoup de monde en serait doté, mais à des degrés moindres. Même que d’aucuns pourraient passer une vie entière sans savoir qu’ils le possédaient. Ce qui était dommageable pour ceux qui étaient en souffrance et qui auraient pu être sauvés.
C’est pourquoi il avait attendu de savoir si j’étais capable d’accéder à La connaissance ou pas, en vertu du don que j’avais ou que je n’avais pas.
Puis un jour, il me dit :
– Je vais t’apprendre.
C’est comme ça que j’ai su que je l’avais. Et qu’il l’a développé, par une pratique qu’il m’a fait d’abord exercer sur des animaux blessés.

Encore un mot, car le sujet est d’importance.
En effet, sans doute ne le savez-vous pas, mais il y a un secret pour la guérison de chaque lésion, autrement dit une formule, qui, chez le charbonnier, accompagne toujours l’imposition des mains.

Certains, à Vendeuvre – parmi ceux qui croient être au courant de tout –, pensent que ce don que le Coigneux possède, lui vient du tanin qu’il a dans les mains, à force de trioler ¹ dans les bois.
C’est vrai, mais cela ne suffit pas. Il a Le secret. Celui que peu de monde détient. Et que, moi-même, je ne peux livrer, « sous peine de le perdre », avait-il insisté.
Et ce secret, malgré ma jeunesse, je dus bientôt l’expérimenter de bien curieuse manière…

Un beau jour, en effet, Germain Bouvreux et sa femme nous appellent, catastrophés. Il vient de se produire un grave accident. Leur charrette – qui, comme toutes les charrettes sont à deux roues – s’est brutalement levée à la verticale, de telle façon que le timon s’est retrouvé en l’air, l’arrière retombant sur la jambe de leur fils, Thomas.
Evariste Clochet, le médecin du village, dépêché au chevet du blessé est formel. Il faut amputer. Et sur place, vu qu’il serait dangereux de le conduire à l’hôpital.
C’est pourquoi, avant de procéder à cette terrible opération, le pauvre père est venu


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1. Se balader (patois local)


trouver le charbonnier, jurant qu’il était son dernier recours.
Il paraît que le médecin, furieux et vexé de constater que son diagnostique d’homme de science avait autant de valeur que celui d’un rebouteux – charbonnier de surcroit –, était reparti chez lui, en jurant que, quoi qu’il puisse se passer par la suite, ce n’était plus la peine de faire appel à lui.
Comme quoi, on n’avait pas le choix…

Et nous voilà, le Coigneux et moi, auprès du blessé.
Lequel est allongé sur sa couche. Il est en sueur et délire, sa jambe droite maintenue par une attelle entourée d’une bande plus ou moins propre. À l’odeur, on se rend compte que la blessure n’est pas toute neuve. Il faut se faire une raison. Hélas ! Elle est infectée.
– À toi fils, qu’il me fait, le Joseph.
Les parents du jeune homme veulent s’interposer, me trouvant trop jeune et pas assez expérimenté. C’est le charbonnier qu’ils étaient venus chercher et pas moi. Mais celui-ci les rassure d’un geste.

Pendant que la sœur aînée du blessé prépare une décoction d’herbes que nous lui avons donnée à infuser, je tente d’examiner la blessure…ce qui est malaisé, car le pansement est collé…Enfin, ça y est !
Comme prévu, cela se présente mal. Les lèvres de la plaie sont noires et l’intérieur ne vaut guère mieux. Un pus jaunâtre coule, avec d’inquiétants reflets violets. Le tout n’est vraiment pas beau à voir, et même si la fracture a été réduite par Clochet, les os sont dans un triste état, même si notre praticien a pris soin d’en retirer les éclats.
Bref ! À moins d’un miracle, je ne vois pas comment le membre du blessé peut être sauvé.
Et le maître qui demande, à l’élève que je suis, d’intervenir sur un homme ! Alors que jusqu’à présent, et comme je l’ai déjà dit, je n’avais pratiqué que sur des animaux ! Avec succès, certes. Mais c’étaient quand même sur des animaux !
En outre, la blessure du fils Bouvreux est différente.
Autant le dire tout de suite, l’entreprise me paraît au-dessus de mes forces. Pourtant, il faut que je me lance…
Le charbonnier ne m’avait-il pas déclaré, un jour, qu’il ne fallait jamais faire part de ses doutes… ? Ni auprès de celui qui souffre. Ni auprès de son entourage.
Je n’en mène pas large. Et je suis trempé, avant même d’avoir commencé.

Je me souviens aussi qu’il avait dit : « Avec la main gauche, tu sens ce qu’il y a. Avec la droite, tu soignes. » Facile à dire.
Si la première n’a aucun mal à trouver – et pour cause –, par contre, ce que je demande à la seconde constitue un véritable défi.
Un rapide coup d’œil au Joseph. Lequel incline la tête en fermant les yeux, en signe d’encouragement : « Si tu n’y crois pas », qu’il semble dire, « moi j’y crois. Car je crois en toi ».

J’hésite encore. Mais il y a une jambe à sauver. Et peut-être une vie...
Après avoir littéralement balayé ma tête des doutes et des influences négatives qui m’assaillent, je me concentre comme jamais je ne l’avais encore jamais fait.
Et, après avoir bien nettoyé la plaie avec la décoction que sa sœur avait fait infuser, j’appose ma paume au-dessus de la blessure – juste au-dessus et sans la toucher – puis je remonte lentement… lentement… le long de la jambe… de la cuisse… de l’abdomen…du torse… du cou… jusqu’au front, siège du cerveau. Là où la douleur a fait son nid. Puis je reviens à l’endroit du mal. Plusieurs fois.
Le jeune homme geint…Sa jambe gauche se tord sous la couverture… Ses bras se crispent… Son corps se tend…s’arc-boute…Visiblement il souffre le martyre…
Chaleur de ma chair entrant dans sa chair… Onguent de mes mots qui lénifient, apaisent et cautérisent… – chacun trouvant sa place comme le tenon en sa mortaise –. Je psalmodie la formule telle qu’elle m’a été enseignée, avec une telle conviction qu’on pourrait presque entendre le poids de mes mots…

Peu à peu la chaleur de ma main adoucit, en même temps qu’elle éclaircit le sang mauvais… Maintenant, il ne me reste plus qu’à appliquer l’onguent que nous avons pris soin d’emporter puis à remettre en place l’attelle du docteur…
Voilà. C’est terminé.
Thomas – enfin ! – avait retrouvé son calme, au grand soulagement de ses parents. Et la tisane, que je lui avais fait prendre par la suite, agissait comme un baume.
Maintenant son sommeil est paisible. Et sur un dernier signe du charbonnier, nous avons quitté les lieux…
Il n’y avait plus qu’à attendre.

Quelques semaines plus tard, Germain Bouvreux vient nous trouver à L’Arclais…
D’après ce qu’il nous apprend, l’état de son fils s’est beaucoup amélioré, depuis notre départ. Evariste Clochet, qui voulait l’amputer, n’en revenait pas. Pour lui, la guérison était inexplicable – car Thomas était bel et bien guéri –. Et le premier avait été d’autant plus surpris quand il avait appris que c’était moi qui l’avais soigné. Ce qui ne le grandissait pas auprès de sa clientèle. Aussi, depuis, m’en a-t-il toujours voulu un peu.

Aussitôt, la nouvelle de faire le tour du village. Ce qui incita mes parents à venir à la charbonnière pour me complimenter, eux que je voyais de loin en loin, durant les vacances de Pâques. Et comme il y avait bien une huitaine de jours que je n’avais pas mis les pieds à la ferme, je fus très heureux de cette occasion, qui me permit de les embrasser.

Deux mois plus tard, devinez qui était venu nous rendre visite… ? Thomas Bouvreux ! Il boitait légèrement, certes, mais il marchait. Et pour nous prouver qu’il était complètement sorti d’affaire, il avait posé ses cannes, avait pris une hache et avait abattu un vieux frêne, qui ne lui demandait rien. Ce que nous n’avions pas apprécié – mais nous n’avions pas voulu le contrarier, tellement il avait l’air heureux –, parce que les arbres sont comme les hommes : si on se met à détruire ce qui est sain, il n’y aura bientôt plus sur terre ni population ni forêt !

CHAPITRE 10

LE CERTIFICAT D’ÉTUDES

Naturellement, quand j’avais école, je n’allais pas à L’Arclais. J’aurais pu m’y rendre le dimanche, bien entendu, mais comme le Coigneux respectait le repos du septième jour, ma visite n’aurait eu aucun intérêt. Et comme en outre, il ne manquait jamais la grand’messe, après, la journée était déjà pas mal entamée.

Justement, l’école, parlons-en.
J’ai quatorze ans et je dois passer l’examen qui doit sonner le glas de mes études…

Il y a du monde dans la cour de récréation, avec des adultes et des enfants qui attendent patiemment l’ouverture des classes. Et avec beaucoup de têtes nouvelles aussi.
On nous avait prévenus : Vendeuvre étant chef-lieu de canton, nombreux allaient être les élèves des communes voisines à venir dans notre établissement, accompagnés de leurs parents, afin d’y subir les épreuves du certificat d’étude primaire…
Et c’est ce qu’il s’était passé.

À l’écart, sous le perron, j’aperçois Aigline, accompagnée de son fidèle Taureau – on ne peut pas le manquer tellement il est grand ! –, laquelle vient de me faire la grâce d’un signe de tête. Mais, quand je veux m’approcher, celle-ci me tourne sèchement le dos, m’obligeant à retourner sur mes pas.
Pourtant, étant donnée la solennité de l’instant, dont l’issue va décider de notre vie, j’avais pensé pouvoir partager avec elle nos craintes et nos espoirs. Tant pis ! Ce sera pour une autre fois.

Des rideaux qu’on tire. Une tête qui s’encadre derrière les vitres – c’est celle du directeur. Cela bouge, en effet, derrière les rideaux.
On est prêts. Puis tout de se précipiter…
Un cercle de maîtres et de maîtresse d’école – dont monsieur Blancœur et mademoiselle Pergot, les instituteurs de Vendeuvre –, qui font une soudaine apparition sur le perron, encadrant ce qui semble être un haut dignitaire de petite taille vêtu d’un complet de couleur puce, afin d’avoir une vue panoramique sur l’ensemble des candidats à l’examen. Lesquels n’en mènent pas large.
Aussitôt murmures, teintés de respect, de courir parmi l’assemblée attentive des gamins et des parents :
– Chut ! C’est Monsieur l’inspecteur… L’inspecteur est venu.
Et chacun de se tordre pour tenter d’apercevoir le représentant du Ministère de l’Education Nationale, qui nous fait l’honneur de sa visite.
Mais, celui-ci, sans doute gêné par la curiosité qu’il suscite, choisit finalement de rentrer.

– En forme ?
C’est Emile Blancœur, mon instituteur, qui vient aux nouvelles. Car il compte sur moi pour le premier prix de canton. En effet, en classe de fin d’études, Aigline et moi avions changé de classe et nous n’avions plus les mêmes enseignants, l’un étant chargé des garçons et mademoiselle Pergot, des filles.
Surpris et confus de tant d’attention, je bredouille quelques mots inaudibles, qu’il n’entendra pas, car il est déjà parti, sollicité qu’il est par des mères qui demandent si une coupure a été prévue dans la matinée pour permettre à leur progéniture de se restaurer. Même qu’il y en a qui lui tendent des casse-croûtes à son intention.

Puis une institutrice, que je ne connais pas, de descendre le perron quatre à quatre, liste à la main, en prenant des poses, car se sentant observée par son supérieur, elle s’évertue à se montrer à son avantage :
– Maurit Pierre …
– Présent.
– Bergerat Lambert …
– Présent.
– Chertois Claudette …

Quelques bises qui claquent sur les joues des enfants, succédant à des recommandations comme « Pour le calcul, recompte tes opérations plusieurs fois»… ou des « Relis bien ta dicté ! »… ou encore des « À l’oral, évite de tomber sur une femme, elles sont plus dures que les hommes »… Puis, après un « N’aie pas peur, ça va bien se passer »… qui effraie plus qu’il ne rassure, les parents, qui ne sont pas de Vendeuvre, de quitter les lieux, le cœur plus gros que celui de leurs enfants, tout en prenant sur eux de ne pas le montrer.

Pour ma part, et contrairement à Aigline, suivie comme une ombre par « son » éternel Taureau, je suis venu tout seul. Un peu comme s’il s’agissait d’un jour ordinaire. Autrement dit comme si nous allions à l’école, comme chaque matin – ce qui ne me change guère, puisque les épreuves se déroulent dans « nos murs ».

Ce qui, malgré tout, n’est pas tout à fait le cas, puisque je me retrouve dans la classe des filles.
– Un par table ! dit le maître chargé de nous surveiller, pendant que mademoiselle Bénagèse, l’institutrice de La Villeneuve-au-Chêne, distribue les sujets.
Puis, tout s’enchaîne. Et on commence par la dictée tant redoutée, puisque, avec plus de cinq fautes, c’est l’élimination pure et simple :

« Le chênee est la forcee de la foréé… » dicte la maîtresse avec un petit accent du midi qui complique l’exercice…« de la foréé… – virgulle – … le bouleau en né la grâcee…la grâcee… – pouénneté virgullee – … le sapéé… – virgullee – … la musiquee berceusee…berceusee… – pouénneté virgulle – … le tilleulle… – virgulle… »

Pas facile cet extrait de Sous-bois, d’Henri Theuriet. Surtout avec… « en hiver, ses pousses sveltes s’empourprent comme le visage d’une jeune fille à qui le froid fait monter le sang aux joues… » ou encore… « C’est une musique aérienne, joyeuse, née en plein soleil et qui filtre peu à peu jusque dans les dessous assombris où tout est paix et fraîcheur…. », le tout prononcé avec une touche méridionale très appuyée, à base de « e », de « é » et où les « oin » sont impitoyablement sacrifiés au profit des « ouin », que nos oreilles « ôbouâses » n’ont pas l’habitude d’entendre.

Advienne que pourra !
Dans la rangée d’à côté, j’aperçois Aigline, coude droit appuyé sur le pupitre et plume en l’air ; elle est l’image même de la perplexité. Et elle n’est pas la seule.
J’aimerais bien lui venir en aide, mais avec les enseignants qui montent la garde – l’un, debout, à l’angle du bureau et grimpé sur la chaire, l’autre, derrière notre dos – toute tentative est impossible.
Quant à Taureau, loin là-bas, devant, je le vois s’agiter sur sa chaise et implorer le secours d’un plafond au front aussi ridé qu’une pomme de reinette.
Visiblement, il n’est pas à son aise. Déjà qu’habituellement il ne l’était pas en classe ! Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi notre maître a tenu à le présenter à l’examen. La décision était suicidaire. La preuve en est ! La dictée est déjà assez difficile pour nous, français, sans qu’on ait besoin de l’infliger à un fils d’immigrés italiens comme lui. Et il n’y a qu’à voir son comportement pour constater qu’il s’agit, pour lui, d’une torture.

Après la dictée, c’est au tour des questions. Lesquelles ne me posent aucun souci particulier.

Ensuite, place au calcul, avec deux problèmes :
L’histoire d’un cultivateur qui envisage de faire construire une cuve de quarante hectolitres dans un hangar, pour le premier.
Quant au second, il s’agit de deux trains qui se croisent entre Paris et Reims, sachant qu’ils partent en même temps, mais qu’ils ne roulent pas à la même vitesse.
Ce qui fera sourire plus tard mon Joseph, lorsque je lui lirai l’énoncé, vu que ces deux trains, s’ils arriveront bien à Paris, ne pourront jamais se croiser, vu qu’à aucun moment les rails ne se rencontreront, puisque, à la SNCF, personne n’a encore pensé à poser les traverses.
– C’est bien des pédagos ! s’écriera-t-il, amusé.

Malgré tout, à part pour le deuxième, où il ne m’est jamais arrivé de prendre le chemin de fer, je suis en pays de connaissance, car il s’agit de situations vécues. Le seul ennui, c’est que l’un est noté sur six alors que l’autre est sur huit ; les six points restant étant réservés aux opérations. Comme quoi, il ne faut pas se tromper.

Enfin la matinée s’achève avec la rédaction et ses deux sujets au choix : « Toute la famille est réunie autour de la TSF, cette merveilleuse invention. Racontez la scène. » ou bien « Quelques jours avant le conseil de révision, un jeune conscrit s'est mutilé volontairement. Dans une lettre à un ami, racontez le fait et votre indignation inspirée par une telle faute. »

J’avais déjà deviné ce que la petite avait choisi – les Maupas ayant dernièrement acheté un superbe poste de radio Océanic frégate à lampes.

Après la parenthèse de midi, où je déjeune au bord de l’eau, sous le gros catalpa du parc du château, en compagnie d’enfants des environs, avec qui j’ai sympathisé – Aigline ayant regagné la ferme, grâce à un père venu la chercher – les épreuves reprennent à deux heures, avec calcul mental, sciences naturelles – Quel est le rôle du hersage ? du binage ? et du sarclage ? –, histoire et géographie – « carte de l’Aube avec l’emplacement de ses préfectures et sous-préfectures –, puis dessin – « une chaussure, vue de face et de profil » –, enfin, chant ou poésie – « Les trois marins de Groix » pour moi et « Vive la rose », paroles de Maurice Bouchor pour la petite, puisque le jury avait décidé au dernier moment de faire l’impasse sur la récitation.

À cinq heures, je quitte le centre d’examen, avec le sentiment du devoir accompli. Mais complètement à plat, car j’avais tout donné.
Globalement, je suis assez satisfait, sans présager malgré tout, des résultats de ma dictée, où un revers me semble probable.
– On te ramène ? me propose le père d’Aigline, en arrêtant son cheval et sa charrette devant moi.
Je lève la tête. J’aperçois sa fille qui me toise du haut de la banquette. Et son regard oblique me coupe l’envie de monter.
– Merci. Je préfère rentrer à pied.

CHAPITRE 11

LES RÉSULTATS

Le choix de la date de l’examen avait été bien choisi, car le lendemain était un jeudi 1. Et c’était ce soir-là que nous allions connaître nos résultats.

En attendant, je rongeais mon frein…
Et si j’avais tout raté ? De toute façon, ce serait à cause de la dictée, sinon, les autres disciplines m’avaient plutôt bien inspiré. Mais un examen reste un examen. Et on peut toujours se tromper.

Quelle idée aussi d’avoir désigné une institutrice du midi pour un exercice aussi exigeant que l’orthographe – Elle avait beau être de La Villeneuve-au-Chêne, elle n’en avait pas pour autant perdu son accent. Je plaignais ses élèves… Après tout, peut-être étaient-ils habitués ?
Il n’empêche qu’il n’y a que l’Education Nationale pour commettre de tels impairs ! C’était bien la peine d’envoyer un inspecteur sur place pour contrôler le bon déroulement des épreuves!
Quoi qu’il en soit, si j’échouais à cause de cette discipline, je ne serais sans doute pas le seul. Et, de ce fait, il ne fallait pas qu’Émile Blancœur compte sur moi pour le premier prix de canton.

– Arrête donc de tourner en rond !
C’est ma mère. Elle ne sait pas quoi inventer pour m’occuper l’esprit.
Elle m’a fait râper des carottes, éplucher des pommes de terre, couper du bois. Et à présent elle est à bout de ressources.
– Si tu as raté, tu recommenceras, me dit-elle, en guise de consolation. Tu as deux bras deux jambes, estime-toi heureux. Il y a pire qu’un examen raté dans la vie.
Et mon père avait surenchéri :
– Il n’y a que les fainéants qui ne trouvent pas de travail. Moi-même, mon certificat, je ne l’ai pas. Et ça ne m’empêche de vivre.

À cours d’activités, je m’étais assis dehors, sur le banc, la tête vide, le cœur lourd et le regard vague.
Je ne savais pas ce que j’avais, mais j’étais sans désir ni volonté. Le jour de l’épreuve, j’avais mobilisé toute mon énergie pour être dans des conditions optimales, afin de donner le meilleur de moi-même ; maintenant que la tension était retombée, j’étais physiquement vidé et sans ressource morale.

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1. À l’époque, le jeudi était journée vaquée pour les écoliers


Aigline venait juste de sortir, pot à lait à la main. Se dirigeant vers l’étable… Aussitôt, qu’est-ce que je fais ? Je me précipite, avant qu’elle ne m’échappe :
– Ça a marché ?
– Il n’y a que la dicté, me répond-elle.
– Ceux qui sont dans la classe de mademoiselle Bénagèse vont être drôlement avantagés.
Pas de réponses. Elle referme la porte, me plantant là, sans autre forme de procès. Décidément, elle est de plus en plus distante avec moi…
J’aurais pu l’attendre, mais à quoi bon ! Et c’est d’humeur chagrine que j’ai regagné un banc que je n’aurais pas dû quitter.
– Prends ton vélo. Et va donc faire un tour à L’Arclais, m’avait enfin suggéré ma mère, à bout d’arguments.
Bonne idée ! Ah, L’Arclais ! Le refuge de tous mes maux !
Alors…en route vers la charbonnière ! Le Joseph saura me remonter le moral.

La grande descente qui mène à Vendeuvre – il fait beau, le vent fouette mon visage et gonfle ma chemise – …le parc du château… le lavoir… la cour d’honneur… la montée rue de la Porte dorée… – je commence à souffler – rien à gauche, rien à droite, je coupe la route de Bar-sur-Aube…direction Amance – … cela monte toujours ; je suis debout sur les pédales, j’ai chaud – … des prés, des champs, des vaches, puis des chevaux, qui me regardent passer – de part et d’autre des fossés, la chaussée est ombragée –… Je me retourne… met pied à terre. Mon Dieu ! Comme le point de vue est admirable ! Et comme mon village est plaisant sous le soleil ! Ce n’est pourtant pas la première fois que je viens par ici. Mais, je n’avais encore jamais ressenti une telle émotion.
L’église, comme un doigt levé…Le dos rond du château, tassé derrière les arbres…Je cherche la métairie… Ça y est ! Je l’aperçois… Comme elle est loin, là-bas ! Et vu d’ici, combien le certificat m’apparaît petit ! Après tout, mes parents ont raison, tant pis si je ne l’ai pas.
Et Aigline ? Aigline, qui ne me parle pas – Où est-elle ? Que fait-elle, en ce moment ?

Un soupir. Une courte pause encore. Le temps de balayer le panorama du regard et je remonte sur ma bicyclette….
Le chemin du Gagnage au chat… Enfin, du plat...Et des arbres, encore des arbres… Le Val Suzenay… sa ferme… sa maison de maître… son parc… Puis la forêt enfin…toujours la forêt, la grande forêt de L’Arclais, qui calme les esprits et apaise les tourments. Une sente… La sente…Saute mon vélo par-dessus les fondrières… Vibre le guidon… Tinte la sonnette sous les vibrations – je suis en danseuse pour éviter le désagrément des chaos… Enfin, La cabane du Coigneux. Pied à terre, je suis arrivé.

– Oh hé ! Oh hé… !
Le propriétaire n’est pas là. J’appuie ma bicyclette contre le mur de planches. J’écoute. Rien…Mes yeux fouillent en vain les halliers. Un tas de branchages se consume. Je m’approche des cendres encore chaudes. Une branche qui craque. Un battement d’ailes dans les feuilles. Puis, des pas derrière moi. Et une voix…
– Ne crie pas. Tu fais peur à la forêt.

Le charbonnier est là, pipe aux lèvres et un capucin à la main.
Puis c’est devant un verre de frênette1 que je lui dis tout : de l’inspecteur et son complet de couleur puce à l’institutrice de la Villeneuve et son accent du midi, en passant par le déjeuner sur l’herbe avec des élèves que je ne connaissais pas, jusqu’aux sujets des épreuves, dont celui des fameux trains qui se croisent, qui le fait bien sourire…

Mon confident m’écoute, rassure, n’imagine pas un instant qu’une classe entière soit recalée à cause d’une dictée, puis me demande à brûle-pourpoint :
– Qu’est-ce que tu veux faire plus tard ?
Tiens, au fait ! Jamais je ne m’étais posé la question. Mes parents non plus d’ailleurs ; ou tout du moins, on n’en avait jamais parlé. Sans doute avaient-ils voulu laisser venir les choses ?
Peut-être reprendrais-je la ferme? C’est ce que je lui réponds.
– Tu ne veux pas devenir instituteur ?
Instituteur !? Quelle idée ? Jamais je n’aurais envisagé un tel avenir. Et cette éventualité m’amuse, car je me vois mal enfermé dans une classe avec une quarantaine de gamins. J’aime trop ma liberté et la vie au plein air.

Pourtant, c’est vrai. Il va falloir y penser. Et d’ici ce soir…
Or, il n’y a pas trente-six solutions. Si j’ai mon examen, soit je m’arrête, soit je continue. Et si j’échoue, je suis quitte pour une nouvelle année de fin d’études. Ce qui ne m’enchante guère.
– Et si tu l’as, qu’est-ce que tu fais ? insiste-t-il.
– J’irai travailler.
Ces mots sont sortis du cœur. Je vois le Coigneux hocher dubitativement la tête, se lever, puis commencer à entasser des rondins fraîchement coupés, en soupirant.
Ne sachant que faire, je décide de l’aider pour l’avancer.
Une heure passe, puis deux… Cinq heures !!! Zut ! Je n’ai pas vu le temps défiler. Bon sang de bon sang ! Je vais être en retard pour les résultats.
Vite ! Vite ! Je saute sur mon vélo et prends congé. Derrière moi, j’entends :
– Diable de gamin !

Direction l’école primaire ! Je cours. Je vole. Et le tout sans effort, car si à l’aller, j’ai eu les montées, au retour, j’ai les descentes.
– Bonjour monsieur le curé… ! Bonjour madame Beaupré… ! Bonjour monsieur Pêcheux… !
– Salut Vincent !
Pas le temps de m’arrêter… J’arrive dans la Grand’rue. Tiens ! Aigline…Aigline et son père.
– Je l’ai, qu’elle me crie du haut de sa carriole. Tout sourire. Je l’ai!
– Et moi ?
Mais notre conversation en restera là. Et pour cause… En effet, emportée par la grande descente de la rue des Perches, voilà une automobile qui vient de déboucher, au carrefour…! Coups de klaxon, coup de freins, puis coup de volant sur la droite… Ouf! La voiture a réussi à passer, en frôlant la maison d’en face. Tout le monde a eu peur. L’accident a été évité de justesse.
Par contre, pris de panique le cheval des Maupas, s’est cabré au grand dam de ses passagers épouvantés. Aussitôt, son maître de tenter de le calmer, en tirant sur les rênes.
Hélas ! L’animal de faire un écart, puis de partir au triple galop, en direction de la rue


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1. Appelé aussi « cidre de frêne » : Boisson fermentée légèrement alcoolisée, préparée à base de feuilles de frêne.


du Quai Saint Georges, en hennissant comme un beau diable. Même que la petite a failli choir de son siège – son père la rattrapant de justesse, tout en tentant de rétablir la situation –. Et la voix de sa fille de se perdre au loin… – de toute façon, ce qu’elle a pu dire ne me concernait pas, occupée qu’elle était à garder son équilibre.

Enfin! Le cheval est maîtrisé. J’aperçois la carriole arrêtée sur le pont Chevallier. Et, malgré la distance, je devine une conversation entre son père et elle. L’un semblant vouloir revenir sur ses pas, l’autre, d’un geste de la main, l’invitant à poursuivre. Et c’est ce qu’ils font.
Tant pis. Je ne saurai jamais ce qu’ils se sont dit.

Je prends la rue Paul Bert d’assaut, escalade la côte en danseuse, arrive au pied de l’école…Manque de chance, la grille est fermée. Et il n’y a plus personne…Je suis effondré. Tout le monde est au courant…sauf moi.
Tiens ! J’entends pleurer, de l’autre côté du mur. Je saute de vélo, contourne le bâtiment…et là, qu’est-ce que j’aperçois, juché sur les marches… – Mon Taureau, debout, en larmes…
– Qu’est-ce que t’as ?
– Je ne l’ai pas, m’avoue-t-il, en bégayant.
– Ne t’en fais pas. Moi, non plus.
Il s’étonne. Se demande s’il a bien entendu. Pourtant, il me dit qu’il a vu mon nom.
– Où ?
C’est alors qu’il se pousse. Et là, qu’est-ce que j’aperçois, affichée sur la porte ? Une liste, que dissimulait sa haute taille… Vite, je déchiffre tous les noms… Hélas ! Si je lis bien celui d’Aigline, je ne vois pas le mien.
– Ici, indique-t-il, en pointant son doigt.
Vincent Tardieu : 2ème prix de canton.
Non !? Je rêve… Oui. Vincent Tardieu, c’est bien moi. Deuxième prix de canton en plus… ! Je n’en reviens pas.
Alors, qui est premier ? Voyons voir…
Antoinette Musier… Maurice Courtois…Marguerite Lespandois… C’est bien cela : Marguerite Lespandois : Premier prix de canton.
– Elle est de La Villeneuve, me souffle Taureau.
Je comprends mieux.

 

CHAPITRE 12

LA DÉCISION

Le lendemain, Émile Blancœur, mon maître d’école, était venu trouver mes parents :
– Vincent doit poursuivre ses études, avait-il déclaré.
Pour cela, il me faudrait aller au collège de Troyes ou à celui de Bar-sur-Aube, qui est moins loin, mais moins bien coté, être en internat et ne rentrer qu’aux vacances ou au mieux en fin de semaine et cela, je ne le veux pas…à moins d’emmener ma forêt avec moi, car je suis viscéralement lié à elle.
Quant à mon père, il le souhaiterait qu’il ne le pourrait pas, vu qu’il n’a pas les moyens de payer mes études. C’est ce qu’il lui explique.
Puis, pourquoi faire ?
– Instituteur, avait-il répondu.
Parce que, avait-il poursuivit, il fallait instruire les enfants, les ouvrir aux nouvelles techniques et les débarrasser « de l’ignorance et de l’obscurantisme qui sévissent dans nos campagnes. » Or, et toujours d’après lui, un deuxième prix de canton se devait de rendre à l’Éducation Nationale ce qu’elle lui avait gratuitement dispensé, à savoir l’instruction et le droit de penser librement. C’était un honneur, en même temps qu’un devoir.

Heureusement que mes parents n’avaient pas évoqué le don que je possède et qui est un autre devoir et un autre honneur. Lequel, malgré mon jeune âge, faisait accourir à la ferme ou à la charbonnière, mes concitoyens en souffrance.

Je pense d’ailleurs que le fait d’aborder le sujet, n’aurait fait que scandaliser mon maître d’école. Pensez ! Un rebouteux, un ossier1, un faiseur de secrets, qui barre le feu, fait passer les verrues et coupe le sang… Bref ! Un charlatan, qui abuse de la crédulité des malades ! Ce qui peut – toujours d’après les arguments d’esprits forts comme lui –, leur être préjudiciable et même les conduire à la mort, alors qu’un bon médecin aurait pu les sauver. D’ailleurs, il y a peu, on nous aurait brûlés en place publique !
Il n’empêche que les mystères qui entourent « la profession » ont toujours provoqué curiosité, crainte et suspicion.

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1. Qui réduit les fractures (Origine du mot : os).


Toutefois, il avait certainement dû entendre parler de mon pouvoir de guérison… D’autant plus que, selon mes malades, si le Coigneux avait l’expérience, moi, avec ma jeunesse, j’avais la fraîcheur et l’innocence. Aussi, de ce fait, étais-je plus proche des instances supérieures, lesquelles entretenaient, avec moi, des liens étroits. Et, toujours d’après eux, c’étaient elles qui m’avaient désigné pour soulager la misère physique de mes concitoyens.

Ensuite, mon maître avait déclaré que je ne serai pas seul. Aussi nous avait-il fait part de la décision de ma petite voisine, laquelle avait choisi d’entrer dans un collège, à Troyes – « un établissement privé », avait-il déploré, en faisant la moue.
Et la réalité de m’apparaître dans ce qu’elle avait de sombre. Avec le départ d’Aigline, c’était une page qui allait se tourner. Certes, nous ne nous parlions plus guère, mais jamais plus je ne la verrai traverser la cour, tous les jours. Et, sur le moment, j’en conçus de l’amertume.
Et le Taureau ? Son fidèle Taureau, que j’avais vu pleurant sur les marches de l’école, et qui allait redoubler? Comment allait-il apprendre la nouvelle, lui, qui lui était si attaché ?
Je devais absolument réfléchir.

– Elle va dans quel collège ?
– Chez les Oblates de Saint François de Sales, avait-il encore répondu, méprisant.
Un établissement pour filles ! Donc, je n’avais aucun regret, puisque, nous aurions tout de même été séparés.
Et mon père de se vanter une fois de plus, de ne pas avoir fait d’études et de ne pas s’en porter plus mal ; ce qui lui valut une réplique très sèche :
– Ce n’est pas une raison.
– Sans doute, mais à la maison, ma femme et mon fils n’ont jamais manqué de pain, avait rétorqué le premier, en levant fièrement la tête.

Monsieur Blancœur, s’excusa, s’empêtra puis déclara, penaud, que ce n’était pas ce qu’il avait voulu dire.
– Mon fils reprendra la ferme derrière moi, avait conclu le maître des lieux, en vidant son verre d’un trait. Hein, Vincent ? Ça te plairait d’aller à Troyes ?
– Non.
Tout avait été dit…Et notre visiteur était reparti, tête basse.


A SUIVRE

 

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