ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul
En attente de parution.
ROMAN N° 10 La carte à jouer En attente de parution.
ROMAN N° 11 La chair salée À paraître

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.


Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt! En attente de publication
ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour En attente de publication

 

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........................ ............ET MON CŒUR DE BATTRE

COMME UN JOLI P’TIT TAMBOUR


Christian Moriat

CHAPITRE 8

CHEZ BLUET


Il y a une question que j’aimerais que vous me posiez. Par exemple : « Quel est, à Vendeuvre, mon magasin préféré ?» Posez-la moi et je vous répondrai…

Puisque vous insistez, je vais vous le dire…
C’est une drôle de boutique. Elle est dans la Grand’Rue, juste en face de la rue Borgniat. Et à chaque fois qu’on va au caté, avec Miette, on ne peut pas la louper. Vu qu’on passe toujours devant. Pour aller au patronage.

Mais ce n’est pas une boucherie. Vu qu’on n’y vend ni viande de bœuf, ni viande de porc ou de mouton. Ni une charcuterie. Vu qu’on n’y vend ni jambon, ni saucisson – même si elle est juste à côté –. Encore bien moins une épicerie. Vu qu’on n’y vend ni œufs, ni beurre, ni farine, ni sucre.
Et ce n’est pas une boulangerie non plus, parce qu’on n’y vend ni pain ni croissants…

Mais…mais, mais… il y a des gâteaux. Et pas n’importe quels gâteaux ! Rien que d’en parler, l’eau m’en vient à la bouche. Un peu comme Bella, la chienne de la voisine. À chaque fois qu’elle passe devant, elle pose ses grosses pattes sales sur la vitrine. Et elle bave… Moi, c’est pareil. Sauf que je ne suis pas un chien. Que je n’ai pas les pattes sales. Et que je sais bien qu’entre les pêches, les sablés, les millefeuilles et moi, il y a une vitre pour m’empêcher d’y goûter ! Et que le verre, ça coupe… Dommage ! Bella et moi, on est de la revue.
C’est donc une pâtisserie, mais pas que…

On y vend aussi des bonbons – des rouges, des jaunes, des verts, des… de toutes les couleurs, enfermés dans des bocaux – puis des sucettes grosses comme des fleurs de tournesol – sauf que celles-ci ne tournent pas avec le soleil –. Puis des plus petites, aux fruits et plantées sur le buste présentoir d’un Pierrot Gourmand joufflu et aux pommettes roses. Sans oublier les distributeurs Pez, les malabar, les roudoudous, les cannes de sucre d’orge, les carambar et autres rouleaux de réglisse.
C’est donc une confiserie, mais pas que…

L’été, on y vend aussi des glaces. À la pistache, au chocolat, à la vanille, à la fraise, au cassis, à la framboise… Bref ! Pour tous les goûts. Et à tous les parfums.
C’est donc un glacier, mais pas que…

Alors, cherchez bien ! Un magasin où on vend des gâteaux, des glaces et des bonbons, ça s’appelle comment… ?
Ça ne s’appelle pas : ça se mange.

Et, cerise sur le gâteau, on y vend aussi des jouets : billes en terre, billes de verre, toupies, yoyos, automates à ressort, voitures miniatures, aéroplanes, peluches, poupées, mécanos, mallettes de jeux, billards, frottins1, mini flippers, fils à scoubidous… une véritable
caverne d’Ali Baba !

Alors, un magasin où on vend des gâteaux, des glaces, des bonbons et des jouets, ça a un nom. Lequel ? C’est…c’est…
LE PA-RA-DIS !
D’ailleurs les sœurs, qui donnent des leçons de catéchisme aux filles, ne s’y trompent pas, qui ont appelé la rue Borgniat, « La route de Jésus ». À cause du caté – c’est ce qu’elles ont pensé –. Alors que moi, je l’ai nommée « La route de chez Bluet ». Du nom du couple de commerçants qui tiennent ce haut-lieu de la tarte au miel et du jouet en bois.
À peine a-t-on poussé la porte que le timbre se met aussitôt à tinter. Et vous voilà d’emblée collés sur place. La faute à cette odeur entêtante de sucre qui vient courtiser vos narines. Un peu comme une odeur de nougat mélangé à un parfum de barbe à papa. Si vous voyez ce que je veux dire.

– Vous désirez ?
Ça, c’est la petite madame Bluet. Huguette, qu’on l’appelle. Et qui arrive tout sourire dehors. Puis qui dodeline de la tête. Puis qui se tortille, derrière son comptoir, mains jointes et bras pendants. Parce qu’elle est timide. Et vous avez beau être adultes ou enfants, c’est sa manière à elle de se comporter devant ses clients.
Ce qui n’est pas le cas de Marcel, son mari. Qui est très grand. Qui est très gros. Qui n’est pas bavard pour deux sous. Et qu’on appelle « Chef ». Vu qu’il ne se départ jamais, ni de sa veste blanche, ni de son pantalon de cuisinier pied de poule. Ni de sa toque, qui lui confère une majesté à nul autre pareil.

Alors, comme vous n’avez pas le nez bouché, vous voilà envoûtés. Car, il n’y a rien de plus traître que cet arôme-là. Même que vous ne pourrez pas vous extraire de ce magasin, sans rien acheter. C’est im-pos-sible. Surtout avec toutes ces pâtisseries qui vous tendent les bras en disant : « Prenez-moi ! Prenez- moi ! »
Et cette madame Huguette qui rit toute seule. Normal ! Au palais de la sucrerie, on est d’humeur joyeuse.

La preuve ! Vous n’avez pas encore eu le temps de faire votre choix que vous voilà déjà ivres de miel, de sirop, de coulis et de confiture.
Tartes aux pommes, au nappage de miel caramélisé, le tout marqueté de fines lamelles dissimulées sous un grillage de pâte. À faire damner un saint! Un véritable travail d’ébénisterie !
Meringues craquant sous la dent, et qui, transforme votre chandail en tablier de plâtrier. Un travail d’orfèvre !
Têtes de nègres laissant au bord des lèvres une paire de moustaches de sergent-major. Du grand art !
Et surtout…surtout…le summum de la pâtisserie Bluet : son fameux pudding aux raisins de Corinthe et à la confiture. Un véritable diamant brut ! Un trésor qu’on mange deux fois : une fois avec les dents, une autre avec la langue, qu’on passe inlassablement sur les doigts – comme le flux et le reflux de la mer sur le sable d’une plage.

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1. Babyfoot.


Sans compter les éclairs au café ou au chocolat. Les babas au rhum, avec leur crème pâtissière et leur cerise rouge perchée sur le dessus, tel un rubis. Les pêches au sucre, avec
leur verte feuille de pain azyme. Et les religieuses – une invite à entrer au couvent –. Et j’en passe et des meilleurs.
Diabétiques s’abstenir !

Mais moi, le petit pauvre, moi qui n’ai pas droit à toutes ces merveilles, qu’est-ce que je fais ? Je lèche la vitrine – un peu comme Bella –. Même si, parfois – mais dans les grandes occasions seulement –, maman m’achète un cornet de miettes. Car Marcel Bluet propose aussi des morceaux de gâteaux – les « à-moitié-brûlés » étant les meilleurs –, ensachés dans de grands cornets de papier journal. Et qu’il ne vend pas cher du tout. Car il fait profit de tout.
Puis, comme les morceaux proviennent de différents gâteaux, je me dis qu’avec un peu de seccotine, j’arriverais à faire un « gâteau-de-tout ». Un gâteau unique. Comme par exemple une tarte-sablée-à-l’éclair-meringuée-façon pudding-religieuse –, un délice auquel il n’a sans doute jamais songé.
Merci maman ! Mille mercis.
Et je suis d’autant plus touché que je l’imagine reprisant les chaussettes de monsieur le baron ou trempant ses pauvres mains gercées dans les eaux ô combien glacées du lavoir du Dailly, en face de l’usine de tracteurs, pour m’offrir ce petit plaisir.

Justement, pour en revenir à Miette, un beau matin, juste après la leçon de catéchisme où monsieur le curé venait juste de nous apprendre à démêler les péchés mortels des péchés véniels, comme la gourmandise – mais elle ne pouvait pas le savoir, vu qu’elle est chez les sœurs – elle me dit :
– On entre?
– Où çà ?
– Chez Bluet.
– Pourquoi faire ?
– Je vais t’acheter un pudding.

Un pudding… ?
Cadeau royal. Monsieur Bluet, comme je viens de vous le signaler, est passé maître dans l’art de la fabrication du pudding. Même que dans tout le département de l’Aube, et jusqu’à ses plus lointains faubourgs, les enfants sont unanimes pour reconnaître qu’aucun pâtissier ne lui arrive à la cheville !
Je suis gêné. Je sais que la petite m’aime bien – mais quand même ! –. Et que ses parents sont aisés – contrairement à nous.
Il n’empêche. À la maison, on m’a toujours appris qu’il ne faut jamais être redevable. Car on a notre fierté.
C’est tentant. C’est pourquoi je cherche dans ma tête ce que je pourrais lui donner en échange… Mais je ne vois pas. Seulement, je n’ose pas le lui dire. Et comme on m’a toujours répété qu’il ne faut jamais refuser, pour ne pas blesser…
– Tu me prêteras ton tambour, qu’elle me propose (Fine mouche, elle avait ressenti ma gêne.)
– Lequel ? Celui de ma mère ?
– Non. Le rose.
Ouf ! L’honneur est sauf. Quelle bonne idée elle a ! Me voilà sauvé.

Une fois dehors :
– Mais…qu’est-ce que tu fais avec ton canif ?
– Je le coupe en deux, que je réponds, en me léchant les doigts. La moitié pour moi. Le reste pour maman.
Et c’est en mangeant ma moitié à belles dents que Miette et moi, nous nous calons les joues. Parce qu’elle ne s’est pas oubliée non plus. Vu qu’elle s’est pris un chausson aux pommes… Pendant que sur les trottoirs, la marmaille imbécile de crier :
– Oh ! Les amoureux ! Les amoureux !
Ce qui nous vaut de piquer un fard de première.

CHAPITRE 9

DANS LA VITRINE


Tiens !? Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? Un attroupement devant la vitrine d’Huguette et Marcel Bluet !?
Nous sommes jeudi matin. Et comme tous les jeudis, Miette et moi, on va au catéchisme.
Comme de juste, on passe devant la « pâtisserie-bonbons-jouets ». C’est inévitable. Vu que c’est sur le chemin. Et c’est également pour les copains, comme pour nous, l’occasion de faire une petite pause. Histoire d’en prendre plein les yeux.

Hélas ! La petite et moi, on a beau se hisser sur la pointe des pieds, avec la marmaille qui est devant nous, on ne voit rien. Mais à entendre les commentaires, ça doit valoir le coup d’œil.
C’est pourquoi, poussés par la curiosité, on pousse, on joue des coudes, écrasant au passage quelques orteils. Mais rien n’y fait. Personne ne veut céder sa place. Même qu’on dit, après nous, des choses si désagréables, que je ne peux pas répéter ici. Surtout avant d’aller au caté.

Alors, qu’est-ce que c’est ? La dernière création du Chef ? Lui qui, indépendamment du pouding, est aussi le génial inventeur du célèbre « Rocher de Vendeuvre », pâtisserie que la France entière nous dispute – il faut être visionnaire car de rochers au village, il n’y en a point, vu qu’il est situé dans une cuvette ; mais il est vrai que, question promotion, « la cuvette de Vendeuvre » qui existe, c’est beaucoup moins porteur, que son rocher, qui n’existe pas.

Alors, si ce n’est pas une pâtisserie, qu’est-ce que c’est ? Le dernier jouet à la mode?
Il est vrai que madame Huguette, qui a le sens du commerce, met toujours en vitrine ses nouveautés. Celles qui, à coup sûr, plairont aux petits Vendeuvrois. Lesquels ne manqueront pas d’en parler à leurs parents. Lesquels en parleront au Père Noël ou au Père Janvier. Vu que les fêtes de fin d’année commencent à pointer le bout de leur nez.
– Oh la la ! Vise un peu !
– Super chouette !
– Formid !
– Qu’est-ce que c’est bath !

Bath ? On veut bien le croire. Seulement, pour l’instant, nous, on ne sait toujours pas de quoi il est question…
Ding dong… ! Neuf heures viennent de sonner au clocher.
– Hé les gars! Grouillons-nous. Il est neuf heures. On va se faire ramoner par le curé !
C’est le grand Vergeot, l’Adrien, qui vient de donner le signal du départ. Ouf !
Et marmots de quitter les lieux comme une envolée de moineaux… Maintenant, il ne reste plus que nous deux. À pouvoir profiter du spectacle.

Et là, qu’est-ce qu’on découvre ? Oh, mon Dieu ! Entre un ours en peluche et un cheval à bascule… Sous la potence d’un tir aux pigeons… Au milieu d’un entrelacs de rails et de nœuds ferroviaires, sur lesquels tourne sans relâche un chemin de fer électrique… (Clin d’œil de madame Huguette à l’adresse de ceux qui vont au caté) Je vous le donne en mille !
Une merveille de petit tambour !
Il est bleu. Il est jaune. Il est rouge. Avec des losanges. Il est… aux pommes ! Un véritable bijou. Avec deux baguettes en bois jaunes. Tout un réseau de cordages de même couleur. Puis une jolie courroie rouge pour mettre autour du cou. Je suis sans voix.
Ce tambour, je le veux…je le veux…

Hélas ! Jamais maman ne pourra faire une telle dépense ! Combien de bas lui faudrait-il remmailler ? Combien de chaussettes à repriser ? De cuivre à passer au sel et au vinaigre blanc ?
Puis…Père Noël ou Père Janvier ? qu’importe ! – je ne peux pas compter sur eux.
Il faut les comprendre aussi. Ils ont leur priorité. Il y a tant de petits malheureux dans le monde. Alors, à force de donner, il ne reste plus grand-chose dans leur hotte, quand vient mon tour… Une orange, tout au plus, comme l’an dernier, avec un Jésus en sucre rose dans un sabot en chocolat.
Mais je ne leur en veux pas. S’ils peuvent leur apporter un peu de bonheur, je veux bien rester à l’écart.
De toute façon, le meilleur cadeau que je puisse avoir, c’est l’amour de ma mère et l’amitié de Miette. Et comme je les ai depuis longtemps, cela compense tous les cadeaux qu’on pourrait m’offrir. Même les plus beaux.
Malgré tout, je suis sûr qu’un jour, il y aura du rattrapage. Quand ? Je n’en sais rien. Il suffit d’être patient. Il n’empêche que ce petit tambour, qu’est-ce qu’il est joli !
– Tu le voudrais ?
– Oh oui ! que je fais en soupirant.
– Allez viens ! On est en retard. On va se faire disputer.
– Encore un peu.

La petite d’amorcer un départ. Pour m’inviter à l’accompagner. Mais, je ne peux détacher mes yeux de ce jouet, en tous points magnifique. Comme il m’irait bien ! Il est juste à ma taille. Dommage qu’il y manque le baudrier ! Mais s’il n’y a que ça ! Les baguettes, je pourrais toujours les mettre dans mes poches.
Ce petit tambour, c’est tout de même mieux que mon vieux fait-tout rose ! D’autant plus qu’à force de taper dessus, il est tout bosselé…
Et je me vois déjà, accompagnant ma mère, dans ses tournées. Puis, après deux ou trois roulements, crier « AVISS À LA POPULATION ! », d’une voix de stentor.

Et nous voilà, la petite et moi, à courir au patronage de la rue Borgniat. Elle, dans la classe des filles, dirigée par Sœur Marie-Rose. Et moi, chez monsieur le doyen. Mais faisons vite ! Nous avons un bon quart d’heure de retard.

En guise de châtiment, nous eûmes droit tous les deux à cinq Notre père et deux Je vous salue Marie à réciter, à genoux. Pour « manquement à la ponctualité. » Devant toutes les copines ! Devant tous les copains !
Tout cela à cause du grand Vergeot qui a raconté, – en plus ! – à monsieur le curé et à sœur Marie-Rose, qu’on était partis acheter des bonbons et des gâteaux chez Bluet ! – c’est Ti’Claude qui me l’a raconté –. Même qu’il a ajouté que ce n’était pas des sous à nous. Mais « empruntés à des parents qui ne sont même pas au courant. »
Comme quoi, ce Vergeot ne manque pas de culot !

CHAPITRE 10

ENTRAÎNEMENT


– On y va ?
– On y va.

Chose promise chose due. La petite et moi, on va aux Varennes. Dans les champs. Pour jouer du tambour. Afin de ne pas ennuyer ma mère. Parce qu’un jour où je m’entraînais dans la cour, elle m’avait dit :
– Louis, tu me casses les oreilles.
– Comment veux-tu que je m’entraîne ?
– Va plus loin, qu’elle m’avait répondu.
Il est vrai que mon ombre est encore plus petite que la sienne.
Malgré tout, je l’aime bien, maman, mais avec elle, c’est toujours : « Va plus loin ! », « Va plus loin ! » C’est désobligeant. On découragerait une vocation pour moi que cela.
Puis, comment voulez-vous aller plus loin dans une cour d’à peine cent mètres carrés ? Impossible. Même en y mettant une sourdine, ça fera encore du bruit. Or, un tambour qu’on empêche de battre, c’est comme un oiseau qu’on met en cage, alors qu’il a envie de s’envoler. Ou un chien qu’on retient en laisse alors qu’il veut aller gambader.

C’est pour cela que j’ai choisi de me rendre aux Varennes. Parce que c’est sur la route de Villy-en-Trodes. Loin des habitations.
À mon avis, ma mère a peur que je devienne un virtuose du tambour. Voulez-vous parier ? Des fois que je lui prenne sa place.
Déjà, quand on m’avait applaudi, Place de la Halle, avec mon fait-tout et mes deux cuillères en bois, j’avais bien senti que je lui faisais de l’ombre. Oh ! une toute petite ! Mais une ombre quand même.
Même qu’au début de mon numéro, elle avait failli me disputer. Puis, voyant que celui-ci était du goût du public, elle s’était ravisée.
Vous vous rendez compte… On m’avait dit que j’étais un « artiste ». Il y en a qui ont les chevilles qui enflent pour moins que ça. Il n’empêche que, plus tard, elle m’avait fait promettre de ne plus recommencer. Alors, si ce n’est pas de la jalousie, qu’est-ce que c’est ?

– Tiens ! C’est pour toi, que je fais à la petite.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Regarde.
Et Miette d’ouvrir mon royal cadeau. Lequel est emballé dans du papier blanc, entouré d’un petit ruban en bolduc. Et pour éviter qu’elle ne devine ce qu’il y a à l’intérieur – à cause de sa forme –, je l’avais glissé dans un carton.
Aussitôt, la petite curieuse, de tout arracher en un tour de main.
– Oh ! Un tambour. Fallait pas, qu’elle fait en m’embrassant.
– Chacun le sien.

Sans rien dire à personne, j’avais pris une vieille casserole, qui traînait dans la remise. L’avais nettoyée. Vu qu’elle était plus ou moins propre. Avais percé deux trous, pour passer la ficelle. Et l’avais peinte en bleu. Pour ne pas la confondre avec mon fait-tout rose. Même que dessus, j’avais dessiné des fleurs des champs et une ribambelle de petits cœurs. Effet garanti. Et comme la peinture ne poissait pas – contrairement à la mienne, où il avait fallu attendre huit jours pour qu’elle sèche –, elle pouvait l’utiliser tout de suite, sans tacher son joli pull-over. Ce qui, par rapport à ma première expérience constituait un réel progrès.
– Il n’y a pas de baguettes ?
– Les voilà, que je fais en sortant les deux morceaux de bois cachés sous ma chemise.
Je ne voulais pas les mettre avec le tambour, que je lui explique, de peur qu’ils fassent des trous dans l’emballage. Ce qui n’aurait pas été présentable.

Et c’est d’un cœur joyeux que nous partons à l’assaut des Varennes.
Le temps est idéal. Il fait beau. Le soleil brille. Un vent léger nous caresse les cheveux. Et les hirondelles rayent la Barse1 comme des diamants sur une vitre. Signe de beau temps !
Rue du Quai Saint Georges… Il y a du monde. Vu que c’est jour de marché.
– Bonjour, monsieur Martin.
– Bonjour, madame Perrin.
– Bonjour, monsieur Dubois.
– Bonjour, bonjour les enfants. Vous allez où comme ça ?
– Quelque part.
Tout le monde n’a pas besoin de savoir où on va. Parce que, après, on va se faire moquer de nous.
Rue de la Côte d’Or… route de Villy-en-Trodes… Ça monte bougrement. Et les maisons de se faire plus rares. Encore un petit effort…
Ouf ! Ça y est. Nous voici à pied d’œuvre… Pas trop près de la ferme. Sinon, les chiens vont se mettre à aboyer. Puis les cultivateurs vont sortir. Et nous demander ce qu’on fait là. Alors que ça ne les regarde pas.
Voici l’endroit idéal.
D’où on est, on domine Vendeuvre. Les toits de tuiles roses des habitations, au fond de la vallée – la fameuse « cuvette », qui n’avait pas inspiré monsieur Bluet ; lequel ne voulait pas qu’elle serve de modèle pour ses gâteaux –. L’ardoise des bâtiments publics. Le parc et son château. La gare. Le champignon du château d’eau. Puis l’église qui pointe un doigt vers le ciel.
Que c’est drôle! Un nuage vient de faire une pause sur la pointe du clocher. On dirait un ballon de baudruche que la girouette va percer.

– Où vas-tu ? qu’elle me demande.
– Au milieu du pré, que je réponds, en relevant le barbelé d’une clôture, pour qu’elle puisse passer. On ne sera pas dérangé.
Peut-être que du bas, et en tapant fort, on nous entendra. Du moins, c’est un peu ce que je souhaite. Car, sans public, c’est moins excitant.
– Baisse ! Baisse !
Une fois l’obstacle franchi… À mon tour maintenant.
– Plus bas ! Plus bas, qu’elle crie la petite.
Zut ! Me voilà bien. J’ai fait un trou à ma culotte courte.
– Fais voir.

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1. Rivière qui traverse Vendeuvre.


Miette confirme. Je vais me faire disputer. Et ce sera bien fait pour moi. Maman a assez de travail comme ça, sans que je lui en créé.
Enfin, quelques pas plus loin, la sarabande peut enfin commencer.
– Fais pareil, que je dis à Miette.

Et moi de frapper comme un sourd, sur mon fait-tout. Bientôt rejoint par la petite.
Et ran ! Et ran plan plan ! Et ran ! Et ran plan plan… !
Comme le fils d’un voisin est soldat du côté de Suippes et qu’il a des notions de percussion, vu qu’il est dans la musique, un jour de permission, il m’avait appris comment battre la diane, pour faire lever les troupes au point du jour.
Puis La générale… ! En avant marche… Une deux…Une deux…
Et nous voilà partis droit devant … Une deux ! Une deux… ! Plan plan et ratataplan… !

Mais, ce dont nous n’avons pas pris garde, c’est que la pâture a des pensionnaires… Des vaches, en colocation, qu’on n’a pas vues. Et que la pente nous a cachées – vu que le pré, qui est immense, plonge jusqu’à la Nationale 19, épousant du même coup le flanc de la vallée –. Et c’est un troupeau entier venu du bas, qui arrive droit sur nous, après avoir escaladé le flanc du coteau…Sauve qui peut ! De vraies folles !
Visiblement, les bêtes, on vient de les déranger. Sans le vouloir...

– J’ai peur ! fait la petite, en jetant un regard inquiet derrière elle, pour voir si elle peut battre en retraite. Hélas ! La clôture est trop loin. Et même en courant, on n’aura jamais le temps de s’échapper. Surtout avec les barbelés. Mon short s’en souvient.
Bientôt, nous sommes cernés.
– Ne t’arrête pas. Continue ! fais-je, alors qu’elle vient de jeter ses baguettes !

Et le charivari de reprendre de plus belle… C’est alors que se produit le miracle ! Sans doute friands de musique, voilà nos bovinés qui décident de faire une pause. Certains dodelinant de la tête en connaisseurs. Tels des mélomanes appréciant un concert. Un peu comme nous quand on écoute celui du Nouvel An, sur Radio Luxembourg.
Il est vrai qu’un récital comme le nôtre, et donné exprès pour eux, en plein champ, c’est du jamais-vu.
Les bovins n’étant pas belliqueux pour deux sous, la petite de reprendre espoir. Et moi avec. Car, pour être franc, même si j’ai l’apparence du sang-froid, en vérité, je n’en mène pas large.

Je ne suis pas dans le cerveau des vaches. Et pour bien comprendre ce qui est en train de se passer, il faudrait que le troupeau puisse prendre la parole. Mais comme celui-ci ne parle pas, je dois me mettre à sa place pour expliquer la situation.

D’après moi, voilà comment on peut expliquer ce curieux comportement…
Celui-ci, ayant entendu battre tambour – on n’y était pas allés de mainmorte ! –, est venu voir ce qu’on fabriquait. Curieux comme des pies. Un peu comme les Vendeuvrois quand ils accourent au premier roulement de tambour de maman. Quand elle publie une annonce. Or, si pour ma mère, ce sont les habitants du pays. Pour nous, ce sont des bêtes à cornes – on a le public qu’on mérite !

– Fais comme moi, que je conseille, à la petite, complètement galvanisée.
Et, fiers comme Artaban, nous faisons le tour du champ, suivis à la trace, par la foule des animaux.
Imaginez un peu ! Deux enfants, tapant sur des gamelles, escortées par un troupeau tout entier ! Il faut le voir pour le croire.

Et ce n’est qu’un peu plus tard, une fois en lieu sûr, et de l’autre côté de la barrière et de ses terribles barbelés, qu’on entend :
– Ben vrai, les gosses ! Je raconterais ça à mon mari qu’il ne me croirait pas. Surtout qu’au milieu, il y a des taureaux !

C’est Francette Merlerot, la fermière des Varennes, qui passait sur la route, à vélo. Laquelle n’en revient pas.

CHAPITRE 11

LA MENACE ADRIEN VERGEOT


J’ai une peur bleue… C’est que le petit tambour de chez Bluet soit vendu. Rien que d’y penser, j’en suis malade.
Et tous les jeudis matin, c’est toujours avec un peu d’appréhension que je vais au catéchisme avec ma petite amie.
C’est vrai que, jamais, maman ne pourra me l’acheter. Il ne faut pas que je me fasse des illusions. Et j’en suis chagrin. Mais le pire, ce serait qu’il tombe chez un copain d’école à moi. Et qui ne le mérite pas. Comme Adrien Vergeot, par exemple. Ce grossier personnage, que la nature n’a pas épargné. Ce gosse mal fini et qui sue la méchanceté. Avec ses cheveux dressés sur la tête comme une crête de coq, son menton en galoche, ses oreilles décollées et son rictus affiché en permanence sur ses lèvres lippues. Sans oublier ses godillots sans lacets, son fond de culotte rapiécé, son pull aux couleurs délavées et sa blouse aux manches trop courtes et aux boutons arrachés. Une véritable vision d’apocalypse !
Par contre, si c’est Jean-Louis Boucher ou Bernard Perthuis, j’aurais moins de peine. Car ils sont orphelins de mère tous les deux. Le premier, c’est son père qui l’élève. Le second, c’est sa grand-mère. Et, l’un comme l’autre ne nagent pas dans l’opulence. C’est pire que chez nous. Parce qu’au moins « Chez nous, » comme dit ma mère, « on est pauvres, mais pas misérables ». Nuance !

Il n’y a qu’à les voir, l’hiver, quand ils vont tous les deux à pied, à la communale, culottes courtes, pull-overs troués et pieds nus dans des bottes coupées en deux, faisant office de caoutchoucs… C’est qu’ils habitent loin, les bougres ! Dans une ferme, du côté de la Maladière. Et leurs nez… ! Lorsqu’il gèle, ils sont aussi blancs que ceux d’un plâtrier – quand ils ne sont pas en sang –. Quant à leurs petites mains et leurs petites jambes, elles sont violettes. Même qu’à peine arrivés à l’école, ils n’ont de cesse de se précipiter vers le poêle pour calmer leur onglée.
Comme quoi – au risque de me répéter –, sur terre, il y a pire que moi. C’est pourquoi je ne me plains pas, car, à la maison, s’il manque le superflu, nous avons le nécessaire. Et cela suffit amplement à notre bonheur.

– Qu’est-ce que tu regardes comme ça, la globule ?
(C’est comme cela qu’Adrien Vergeot s’adresse aux êtres inférieurs.)
Trop aimable !
Pourtant, il n’y a pas de quoi se pousser du col, vu qu’il redouble son caté et son cours moyen. En plus, avec l’air ahuri qu’il affiche, on voit bien qu’il ne sort pas de Saint Cyr ! Il n’empêche que « monsieur » a sa cour. Une bande de petits vauriens, qui préfèrent s’en faire un ami, de crainte de s’en faire un ennemi. Une horde de galopins flagorneurs comme pas deux et prompts à rire de ses propos – même les plus lourds –. Et de ses excentricités – même les plus condamnables –. De toute façon, chez lui, ce n’est pas la finesse qui l’étouffe.
C’est lui qui, une fois, a tué des chatons en leur fracassant la tête contre une gouttière. En plus, il s’en était vanté, le malheureux !
C’est lui aussi qui va fréquemment fendre à la serpe, potirons et concombres, dans des jardins qui ne sont pas à lui. Les jardiniers sont ravis !
C’est encore lui qui, une fois, et en arrivant par derrière, avait fait tomber le vieux père Berton, en donnant volontairement un grand coup de pied dans sa canne. Tout le monde s’en souvient. Après, il avait prétendu, croix de bois, croix de fer, qu’il ne l’avait pas fait exprès. Mon œil !
Son père a beau être sévère avec lui. En le punissant à grands coups de ceinturons. Rien n’y fait. Il aime faire le mal. Et il adore souffrir ! Qu’est-ce que vous voulez faire avec des êtres pareils !

– Si c’est le tambour que tu veux, te fais pas de bile ! C’t’aprèm, j’l’achète. Comme ça, j’irai tambouriner, la nuit, sous les fenêtres de ta mère, qu’il me dit, alors que je ne lui avais pas demandé l’heure qu’il était !
Et courtisans, ravis, de se gondoler, après lui avoir tapé plusieurs fois dans le dos, pour le féliciter de ce bon mot.
Ce Vergeot est vraiment méchant. Et ce serait à vous dégoûter de tout si monsieur le curé acceptait de lui faire faire sa communion – lui qui, déjà, redouble son caté !
J’espère qu’il y a une justice.

– Viens, Louis ! Viens ! Ne l’écoute pas.
C’est la petite qui me pousse en direction de la rue Borgniat. Car elle sait qu’à force, je ne pourrai pas supporter les rodomontades du triste sire.
Cela m’était arrivé de me battre avec lui, un jour où il m’avait poussé à bout. Il avait appelé ma mère « la veuve joyeuse ». Oh ! Je me doutais bien que cela ne pouvait pas venir de lui. Vu qu’il est bête comme une oie. De toute évidence, il s’était contenté de répéter ce qu’il avait entendu dire, ce mal embouché. Par qui… ? Ses parents ? Des voisins ? Des gens jaloux ? même s’ils sont en minorité, ça existe aussi à Vendeuvre, comme un peu partout, en France –. Mais cela, je ne l’ai jamais su. C’était bien dommage, car je serais allé leur dire deux mots.
Alors là, j’avais vu rouge.

Il est vrai que les ennuis, qui s’étaient abattus sur notre maison, n’avaient pas fait vieillir prématurément ma mère. Belle elle était. Belle elle était restée. Même que pas mal de messieurs lui tournaient autour. L’un se proposait de lui rentrer son bois. L’autre voulait déblayer la neige, accumulée l’hiver, devant sa porte. Un troisième s’offrait de prendre son pain à la boulangerie…
Sans oublier ceux qui l’avaient demandé en mariage. Il y en avait pas mal – même des hommes mariés comme le père Lebon, le cultivateur.
– Je divorce d’avec ma femme, qu’il lui avait déclaré. J’ai des sous. J’ai du bien. Et on se met en ménage tous les deux. Qu’en penses-tu l’Arlette ?
Naturellement, c’est madame Lebon qui n’était pas contente. Et il y avait de quoi ! Même que maman décida de ne plus faire le ménage chez eux, à la ferme !
Et puis tant d’autres, qui n’ont d’yeux que pour notre joli tambour de ville… Comme le père d’Adrien, ce bois-sans-soif, qui, lui aussi, lui fait les yeux doux !
Du plus loin qu’ils l’entendent – quand ils ne sont pas au travail ! – les hommes sont les premiers à sortir sur le trottoir « Pour connaître les nouvelles de monsieur le maire ! », qu’ils prétendent. Vous parlez ! « Monsieur le maire et ses nouvelles ». La ficelle est un peu grosse. Pourquoi ne pas dire la vérité !? C’est ma mère qu’ils veulent voir. Un point c’est tout. Même qu’elle est si jolie, que la plupart seraient bien en peine de répéter ce qu’elle a dit, si on le leur demandait. Tellement ils sont éblouis par tant de grâce et de beauté. Ce qu’on peut comprendre. Elle est si belle avec sa casquette et son petit tambour ! C’est un soleil qui fait chanter la grisaille des rues l’hiver. Un second astre de lumière, l’été, qui repeint les cœurs en bleu et fait briller les yeux.

Mais, un à un, et sans trop les blesser – encore que ! ?, car ma mère est bonne, elle a éconduit tous ses prétendants, en leur répétant :
– J’ai trop aimé mon mari pour en reprendre un autre. Il avait tant de qualités, mon Edmond, qu’avec la meilleure volonté du monde, aucun d’entre vous ne lui arrive à la cheville.
Cela avait le mérite d’être clair. Forcément, cela en découragea plus d’un. Et suscita certainement pas mal de jalousies. Mais sur ce sujet-là, on ne peut rien savoir, car celui qui souffre de ce mal, ne va pas s’en vanter.
Ainsi, à part moi, il n’y eut personne d’autres pour déblayer sa neige. Et rentrer son bois. Mais, comme elle me dit souvent : « Tu es mon petit homme. » Et cela me remplit de joie et de fierté.

C’est donc pour elle que je m’étais battu.
Naturellement, comme l’Adrien était plus fort que moi, je n’ai pas eu le dessus. Et en rentrant à la maison, avec Miette, les genoux écorchés et l’œil poché, maman est allée trouver son père – heureusement que ce jour-là, il était à jeun ! –. Ce qui n’a pas amélioré le caractère de ce chenapan de Vergeot. Car, comme on dit chez nous : « Chassez le naturel et il revient au galop ».

– Viens Louis !
Docile, je suis ma petite amie sur « la route de Jésus ». Comme Sœur Marie-Rose a appelé le chemin du caté.


CHAPITRE 12

DISPARU !


Il y a des jours, comme celui-ci, où on ferait mieux de rester couché.
Voilà ce qui s’est passé.
Ce matin, je saute du lit. M’habille, me lave et prends mon petit-déjeuner.
Trois petits coups frappés à la porte – on dirait un chaton qui gratte –, c’est Miette qui, comme d’habitude, vient me chercher pour aller au catéchisme. Puisqu’on est jeudi. Comme elle habite Place de la Mairie, et moi, rue des Perches, c’est presque sur sa route. Juste un petit détour à faire et elle est à la maison. Après, on fait un petit bout de chemin ensemble.
– Au revoir maman.
– Au revoir p’tit Louis. Écoute bien monsieur le curé.

Bref ! Deux bises plus tard, en route pour le patronage.
Le ciel est gris. L’air est sec et frais. Il fait à peine jour. Et les cheminées fument comme des pompiers… Peu importe ! Tous les jeudis sont bons à prendre. Vu qu’on n’a pas école. Et comme la durée moyenne d’un cours de caté, c’est entre une heure et une heure et demie, après, cela nous donne le temps de jouer.
Mais arrivés à l’embranchement, entre la Grand’Rue et la rue Borgniat… Juste devant le magasin Bluet – la halte obligée –, stupeur et tremblement… Plus de tambour dans la vitrine… ! Disparu! Volatilisé! Ainsi, Vergeot a mis sa menace à exécution. Il m’avait prévenu : « C’t’aprèm, j’l’achète. Comme ça, j’irai tambouriner, la nuit, sous les fenêtres de ta mère. »
Or, quand il m’avait dit ça, c’était jeudi dernier. Cela fait donc huit jours que le jouet de mes rêves s’est envolé. Et personne ne m’en a averti ! Même pas Miette. Je suis amer.
– Comment voulais-tu que je le sache ? s’excuse-t-elle. À part le jeudi, je ne passe jamais par là. Tu aurais pu aller voir. Tu habites à deux pas.
C’est vrai que de chez moi à chez Bluet, il y a trois cents mètres, à peine.

Ce que je m’en veux ! C’est de ma faute. Le soir, à la sortie de l’école, j’aurais pu me rendre du côté de chez Bluet. De toute façon, cela aurait avancé à quoi ? Ce n’est pas moi qui allais dire à madame Huguette : « Ne le vendez pas à lui ! Il ne le mérite pas ! »
Ah ! Il n’a pas perdu de temps, l’animal ! Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ?
Pourquoi les êtres les plus méprisables sont-ils plus favorisés que les autres ? Je comprends qu’il y ait des gens mauvais sur terre. Vu qu’ils ne sont jamais punis.
Alors que des copains comme Ti’ Claude, Jean-Louis Boucher, Bernard Perthuis… ou même moi, on l’aurait mérité cent fois plus que lui, ce petit tambour.

J’ai compris. Sur terre, il y a ceux qui sont forts – comme Vergeot – et ceux qui ne le sont pas assez – comme moi –. C’est ce qu’en classe, mademoiselle Châtel, la maîtresse, nous avait expliqué en nous faisant apprendre la fable du pot de terre et du pot de fer, de La Fontaine.
Par contre, où est-ce qu’il a eu l’argent ? C’est un mystère. Car les Vergeot ne sont pas riches comme Crésus… Ou alors, le père aura gagné à la tombola des Gueules Cassées1 – Et le bougre ne s’en sera pas vanté!

N’empêche qu’avec la Caisse d’Épargne, quand je serai majeur, ça va faire mal. C’est moi qui vous le dis. Vous voulez savoir comment ?
Je vous explique :
Sur mon livret j’ai des sous – oh, pas beaucoup ! – mais avec l’intérêt de 1,5 pour cent, l’année suivante, j’en aurai encore plus. Puis, dans deux ans, j’en aurai davantage. Et ainsi de suite. On appelle cela l’effet boule de neige.
Et comme maman ne veut pas qu’on les retire – elle a déclaré qu’on ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve – je ne vous raconte pas tous les tambours que j’achèterai ! J’en aurai autant qu’un évêque en bénirait. Naturellement, il suffit d’attendre un peu. Patience ! Paris ne s’est pas fait en un jour.
(Alors qu’au lieu de ça, lui, le Vergeot… il n’a pas attendu.)
Même que je pourrai offrir le petit château à maman. Celui qui est près de la gare. À l’angle des rues Borgniat et du Nord. Près de la 19. Elle le sait. Je le lui ai promis.
Il est joli comme tout, avec ses tours aux bonnets pointus, qui montent la garde, aux quatre coins de la grande bâtisse. Ce qui donne tout son charme à l’ensemble. Même qu’il y a un grand parc, où elle pourra se promener, elle qui a travaillé toute sa vie. Et le soir, après une chaude journée d’été, le soir, elle pourra se reposer dans un transat, en buvant des boissons fraîches. Le paradis, en somme !

Par contre, je plains ceux qui n’ont pas de livrets. Mais à quoi ça leur servirait – S’ils n’ont rien à mettre dessus – Moi, je peux m’estimer heureux. J’en ai... un petit peu.
Résultat des courses : le riche s’enrichit, le pauvre s’appauvrit. Puisque l’argent fait toujours des petits.
À l’école, on parle toujours de l’égalité des chances. Moi, je n’y crois pas. Il y aura toujours ceux qui sont nés avec une cuillère en argent dans la bouche et ceux qui sont nés avec une cuillère en bois. C’est la vie. Et elle est mal faite.
– Qui te dit que madame Bluet ne l’a pas retiré de la vitrine, tente Miette. Histoire de me rassurer.
– Pas un jouet pareil. S’il n’y est plus, c’est qu’il a été vendu.

Ce que me confirme un Vergeot, venu derrière moi, pour mieux souffler son venin dans mes oreilles – il m’a fait sursauter ce sac à bêtises !
– Alors, la globule ! T’as vu, ton tambour, je l’ai acheté ! Bien fait pour toi. Cette nuit, préviens ta mère. J’irai tambouriner sous sa fenêtre.
Et flatteurs de se tordre comme des goujons dans une poêle à frire.
– C’est pas vrai, que s’écrie la petite.
– Comment ça, « c’est pas vrai » ?
– Tu mens.
– L’est chez moi.
Et le grand serin de se gondoler de plus belle.
– Si tu l’as, va le chercher !
– Pas l’temps.
– Tu parles ! S’il était chez toi, tu serais bien content de nous montrer comment tu sais
en jouer.

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1. Ancêtre du Loto. Entre 1 931 et 1 933, les associations de victimes de guerre lancent une souscription assortie d’une tombola, qui remporta un franc succès. Les lots proposés allant de la bicyclette à l’avion de tourisme…

Sur ce, Miette de m’entraîner pour, une fois de plus, m’éviter une possible bagarre. Car elle voit que je suis à cran.
Parfois, je me demande à quoi servent les leçons de caté de monsieur le curé.

 


À SUIVRE

 

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