ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul
En attente de parution.
ROMAN N° 10 La carte à jouer En attente de parution.
ROMAN N° 11 La chair salée À paraître

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.


Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt! En attente de publication
ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour En attente de publication

 

LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR

 

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........................ ............ET MON CŒUR DE BATTRE

COMME UN JOLI P’TIT TAMBOUR


Christian Moriat


CHAPITRE 4

LE PLUS BEAU JOUR DE MA VIE


N’y tenant plus – pendant que ma mère est partie au marché – je fonce dans la remise. Prends un vieux fait-tout. Perce deux trous. Mets une ficelle. L’attache autour de mon cou. Vais dans la cuisine. Ouvre le tiroir du vaisselier. Chipe deux cuillères en bois. Puis déambule dans la cour, en tapant comme un sourd.
« AVISS… » que je crie. « AVISS À LA POPULATION… ! »

Le canari, dans sa cage, se met à battre des ailes, en jetant des cris épouvantés. Si les barreaux n’étaient pas là pour le retenir, il y a lurette qu’il aurait mis les voiles.
Quant au chat, qui somnole sur le toit en terrasse des cabinets, le chat, de stupeur, a failli basculer. Je le vois là-haut, hésitant, perché sur le tuyau d’aération, prêt à décaniller. Pour enfin me regarder. Sûr qu’il se dit : « Pauvre gamin ! L’est complètement fou! » Puis, le voilà qui tourne les talons, en bombant le torse. Indigné d’avoir été dérangé.
Ça démarre fort ! C’est mon premier public. Et ma première prestation est un four ! Mais il y a pire. Car, s’il y a des spectacles où ne voit pas un chat, au moins pour moi, cela n’est pas le cas.

Comme la gamelle est en alu, elle n’est pas bien belle. Alors, je prends deux ou trois fonds de peinture, qui s’ennuient dans leur pot. Mélange le tout dans une casserole, avec un bâton, pour que cela « fasse plus gros ». Ô miracle de la couleur ! La mixture vient de virer au rose bonbon. C’est une pure merveille. Je comprends que la réussite est de mon côté. Cela compense mes premières désillusions.
Alors, avec un pinceau, j’applique le tout. Puis me mets à la décoration en représentant quelques fleurs des prés – marguerites, boutons d’or et coquelicots – . Recule pour mieux juger de l’effet. M’aperçois qu’il manque quelque chose. Pour que ce soit encore plus beau. Mais quoi… ? Euréka ! J’ai trouvé !
Une ou deux guirlandes du Noël de l’an dernier feront l’affaire. Et hop-là ! Je recule une nouvelle fois pour juger de l’effet. Su-per-be !
Incontestablement, j’ai du talent. Et les mouches elles-mêmes vous le diront, qui s’y sont trompées, en prenant mon chef-d’œuvre pour un nappage de framboise au sucre. Lesquelles se sont abattues dessus comme la misère sur le pauvre monde. Malheureusement pour elles, mal leur en a pris. Elles n’ont jamais pu redécoller. Même que huit jours plus tard, elles y étaient encore.

Hélas ! Trois fois hélas ! Si la couleur était de qualité, le produit ne l’était pas. Et comme les jours qui suivirent avaient été humides, la peinture eut un mal fou à sécher. Bref, de tambour, l’instrument se fit piège à mouches. Même qu’une vieille abeille abusée par le réalisme, et qui eut la malencontreuse idée de butiner une fleur de pavot que j’y avais représentée, signa son arrêt de mort.
Voilà ce qui arrive quand on ne veut pas gâcher. Moralité. Ceux qui prétendent que c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes, ont tout faux.
Alors, un à un, j’ai retiré les cadavres et ai attendu de pied ferme l’arrivée de monsieur Praslon, le secrétaire de mairie et ses annonces.

Le jour tant attendu arrive :
– Une annonce pour vous, madame Arlette ! Comment je fais pour sucrer mon café ?
– En bas. Dans le buffet.
Et zou ! Le voilà parti, son petit noir à peine avalé ! Un véritable courant d’air que ce petit homme-là !
Ne reste plus à ma mère que d’aller tambouriner.

Enfin, on va voir ce qu’on va voir.
Armé de mes cuillères et de mon fait-tout, de loin, je lui emboîte le pas… – heureusement, soleil aidant, mon instrument a fini par sécher…avec regret, peut-être, mais il vaut mieux tard que jamais.

À l’angle des halles, la voici qui s’arrête. Sort ses baguettes. Puis rameute la population ignorante – je ne me moque pas ! mais l’apparitrice a ceci de plus par rapport aux autres, c’est qu’elle est au courant de tout, avant tout le monde ; et c’est cela qui fait sa force.

Bref ! Ran ran… rapataplan ! Vous connaissez la suite.
Ce n’est qu’après qu’elle ait lancé « AVISS À LA POPULATION ! », que je me décide à intervenir. Histoire de rendre service. Estimant le roulement insuffisant.
Mal placée, qu’elle est en effet, à l’angle du bâtiment, elle n’a pas vu son public se hâter, pour entendre la parole municipale. Des personnes âgées, pour la plupart, contrariées par des cannes qui les retardent plus qu’elles ne les aident à avancer. Tandis qu’elle est déjà partie, laissant son public sur sa faim.

Bref ! Je sors mes deux cuillères en bois et me lance dans un solo de tambour que les plus grands jazzmen américains ne désavoueront point.
C’est un véritable triomphe.
Marinette Guiberler, Miette pour les intimes, la fille des bonnetiers – vous n’avez qu’à le lui demander – , Miette, ma petite amie, qui par hasard est là, au premier rang, en reste bouche bée. Puis, après avoir marqué un temps d’arrêt, dû à la surprise, celle-ci de m’applaudir à tout rompre, avec ses petites mains.
Ma mère, qui était revenue sur ses pas, de me regarder sidérée. Se demandant si ce n’est pas l’écho de son ra1, que Là-Haut, on aurait oublié d’éteindre. Un peu comme ces bougies, qui se rallument, aussitôt mouchée.
Puis, je vois ses yeux me foudroyer du regard. « De quel droit ? Mon Dieu ! Mon Dieu ! Qu’est-ce qu’il a fait là, mon fils ? Quelle insulte à la profession ! Ô damnation ! Ô sacrilège ! », qu’ils semblent me dire.

Mais les bravos déclenchés par ma petite camarade, sont bientôt rejoints par l’auditoire tout entier. Lequel me fait une véritable ovation avec des « Il a de qui tenir », des « Quel artiste ! » et des « Il promet »…
C’est alors que je vois maman sourire.

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1. Le ra et le fla sont des roulements de tambour.
Pour les droitiers, le ra correspond à deux coups donnés main gauche suivis de deux coups donnés main droite, puis d’un coup de la main gauche. Ce qui donne : GG…DD…G.
Quant au fla, il s’agit d’un coup donné main droite, suivi de la baguette gauche avec un léger décalage. D…G.

J’ai gagné ! Elle peut dormir sur ses deux oreilles. La relève est assurée ! Et cette reconnaissance de toutes les deux – en comptant celle de Miette – , est pour moi le plus beau jour de ma vie ! Même si, un peu plus tard, sur le chemin du retour, maman me dira :

– Regarde nos ombres, sur le sol.
Alors, j’ai baissé les yeux et j’en ai vu deux sur le goudron. Une grande et une petite. Puis, elle a fait :
– Dorénavant, pour jouer, tu attendras que la tienne soit plus grande que la mienne.

C’était mon jour de gloire. Ce fut mon jour de déboire.


CHAPITRE 5

LE CHAPITRE QUE J’AURAIS AIMÉ PASSER


J’ai mis la charrue avant les bœufs. Je m’en excuse. J’ai des absences. C’est plus fort que moi. Dès que je parle de mon amour pour la musique en général et pour le tambour en particulier, après, il peut tonner, faire des éclairs, et la terre s’effondrer sous mes pieds, rien ne compte. Hormis ma passion.

Pourtant, et pour être sincère avec vous… je dois avouer que je ne vous ai pas tout dit. Des fois que ça passe. Voici venu le moment de me rattraper.
C’est vrai. J’ai essayé de ruser avec vous, de biaiser en partant dans mon récit. Droit au but. Et sans m’arrêter.
Mais je me suis rendu compte, qu’avec vous, il fallait jouer franc jeu. Pour que vous saisissiez bien la situation. Voilà pourquoi, je fais machine arrière.
Bref ! Ce chapitre de mon histoire le voici donc. En espérant que vous n’aurez pas autant de peine à le lire que j’en ai à vous le raconter.
Il est douloureux. Et il me fait toujours aussi mal. Car il a bouleversé ma vie et celle de ma mère.

En fait, il est question d’Edmond Ferrières. Mon père d’adoption. Le cher et tendre époux de ma mère Arlette. Celui qui a été privé de casino. Lui qui souhaitait tant aller danser un beau soir, avec sa belle. Mais qui n’a pas pu. À cause de moi.
Or, il mérite toute ma reconnaissance. Car c’est lui qui m’a donné son nom. Vu qu’au départ – je tiens à le rappeler – , je ne m’appelais pas Ferrières. Puisque je suis le fils de Françoise, morte en couches – ma vraie mère – . Celle qu’un sinistre individu a laissée en plan. Et qui m’a tellement écœuré que je ne veux même pas en entendre parler. Lui qui est parti au diable Vauvert. Sans laisser d’adresse.
Mais, que voulez-vous…Il y a au monde des personnes tellement remarquables, avec de si belles qualités, qu’on a au moins plaisir à évoquer. Comme mon vrai père. Contrairement à ce galapiat, ce galvaudeux, qui fait partie de la longue cohorte des gens insignifiants et de peu d’amour qui encombrent la terre, et avec lesquels on ne va pas s’attarder. Car, ce serait perdre son temps.

Bref ! Ce que vous devez savoir, c’est que jamais, du vivant de Son Edmond, ma mère n’a exercé ce fabuleux métier d’apparitrice. Au grand jamais. Elle n’y pensait guère.
Comme je vous l’ai déjà indiqué, elle était ouvrière chez Guiberler, l’usine de bonneterie de la rue Dauphine.
Qu’est-ce qui a donc fait pour que celle-ci devienne tambour de ville ? Ce n’est pas un secret. À part vous, à Vendeuvre, tout le monde le sait.

En deux mots, voilà ce qui s’est passé :
Mon père travaillait à la gare de Troyes. Comme cheminot. Et tous les jours, il faisait les chemins, comme on dit chez nous – Vendeuvre-Troyes…Troyes-Vendeuvre – . Il pouvait, puisque, en tant qu’employé à la SNCF, il ne payait pas le chemin de fer. Mais ça, c’est un détail, qui n’a pas d’importance pour mon histoire.
Parti tôt, rentré tard, on ne le voyait que le soir et le week-end. Et lors des congés payés, bien sûr.
Aussi, le dimanche, à la maison, c’était la fête ! Parce qu’Il était là.
Le matin, on allait à la grand-messe tous les trois. Puis, à midi, maman sortait les verres Luminarc et les belles assiettes Arcopal à fleurs bleues. Un service de table à la couleur de ses yeux, qu’on n’utilisait jamais en semaine, de peur de l’abîmer. Car chez nous, le jour du Seigneur, c’est sacré.
En effet, comme celui-ci, après avoir créé le ciel et la terre, avait décidé de prendre un jour de repos, à Vendeuvre, on s’était dit : « Pourquoi qu’on n’y aurait pas droit, nous aussi ? » C’est pourquoi on a choisi le dimanche – ce n’est pas que les Vendeuvrois soient plus flemmards que les autres, mais après le travail, il faut penser à se détendre un peu. C’est ce qu’on faisait.

À cette occasion, d’ailleurs, à table, on avait de la viande… Sinon, les trois quarts du temps, on n’en mangeait pas. Parce que c’était trop cher.
C’était soit du lapin, soit du poulet – des bêtes qu’on élevait dans la cour ; même que c’était moi qui m’en occupais.
Puis, en dessert, on goûtait au bon gâteau que maman avait préparé en se levant dès potron minet. Même avant, car en hiver, on a beau être de l’Aube, l’aube n’est jamais pressée de se lever – c’est pourtant notre département !
Je n’avais pas beaucoup d’argent de poche. Qui voulez-vous qui m’en donne ? Mais, quand j’en avais – très peu –, à la fête des pères, j’achetais toujours à mon papa un paquet de cigarettes – des Pall Mall, des Chesterfield ou des Marlboro.
Il en fumait une tous les dimanches. Après le déjeuner. Pendant le café. Juste pour me faire plaisir. Car il ne fumait pas. Et comme dans un paquet, il y en a une vingtaine, et comme il n’y a qu’un dimanche par semaine et cinquante deux dans l’année, celles-ci lui faisaient du profit.
Quand le temps était de la partie beau, on faisait le tour du parc du château, à pied, tous les trois. Puis, selon la saison, on allait cueillir des asperges sauvages, du muguet, des mûres ou des fraises des bois, en forêt d’Orient. Sans oublier les girolles et autres rosés des prés que nous rapportions à pleins paniers et que ma mère faisait rissoler sur sa poêle. Ce qui parfumait toute la maisonnée.
Nous allions aussi à Bossancourt ou au Pont Neuf pêcher une bonne friture pour le soir.
Et le samedi soir nous réunissait sous la lampe. Dans la paix, le calme et le silence.
Si, à cette époque-là, on nous avait demandé de faire un vœu, comme dans Reine d’un jour, qu’on écoutait sur Radio Luxembourg, avec Jean Nohain, on aurait été bien en peine d’en trouver un. Vu qu’on était si comblé qu’on n’avait besoin de rien. Alors, qu’est-ce qu’on aurait souhaité ? « Que cela dure… », tout simplement. Comme quoi, s’il n’y avait eu que nous, il n’y aurait eu personne pour se présenter à l’émission.
Ainsi, chez nous, si un sou était un sou, rien ne manquait à notre bonheur. Car nous contentant de peu, nous avons toujours eu le nécessaire.
Je revois mon père prenant Son Arlette par le bras, après le déjeuner. Et l’inviter à danser au son d’un pick-up qui diffusait les rythmes à la mode. Quelle joie pour moi… !
J’étais heureux de les voir heureux.

Hélas ! Ça ne pouvait pas durer autant que les contributions ! – j’ai souvent remarqué que le sort est jaloux du bonheur des autres. C’est son grand tort.

Voilà qu’un jour, l’épicier, monsieur Charlier, frappe à notre porte. Comme il est l’un des rares à posséder le téléphone au pays, c’est toujours lui qu’on appelle en cas d’urgence. Et comme il est d’un bon service, on n’a pas peur de le déranger.
Seulement, quand il se déplace, c’est rarement pour rien. Cette fois-là, ce fut encore le cas :
– Votre mari, madame Ferrières…Votre mari, commence-t-il en triturant sa casquette. Il a eu un accident…
– Grave ?
– Assez…
– Ne me dites pas qu’il…
– Non… Mais il est à l’Hôtel-Dieu l.
– Mon Dieu ! Mon Dieu !
– Vu l’heure, on va bientôt fermer boutique. Si vous voulez, je peux vous conduire à Troyes.
– Dépêche-toi Louis.
– Il vaut mieux que le petit reste ici.
– Pourquoi ?
– Parce que.
Et ils partirent en voiture tous les deux. Puisque nous, on n’en avait pas.

Longtemps, bien longtemps, j’ai attendu le retour de ma mère. Assis sur une chaise. Pour finir la joue contre la table. Priant Dieu de me donner la force de ne pas m’endormir.
Enfin, quand maman rentra, il faisait nuit noir. Et elle pleurait.
Elle me prit dans ses bras. Puis m’embrassa longuement, longuement. À la durée de son étreinte, je compris que c’était du sérieux.
– Mon petit ! Mon pauvre petit ! qu’elle répétait, le visage baigné de larmes.

Ce soir-là, je n’en sus pas davantage. D’autant plus que je n’avais pas osé l’interroger. Par contre, elle me demanda si je voulais bien dormir avec elle. Dans son lit. Comme quand j’étais petit. Lorsque j’avais peur la nuit – ce qui n’était pas dans ses habitudes.
Une fois couchés tous les deux, elle me serra très fort contre elle. Et je m’endormis dans sa chaleur. Fatigué d’avoir veillé, dans l’attente inquiète de son retour.

Le lendemain, je la questionnai. Mais elle ne m’apprit pas grand-chose. Sinon, qu’Edmond était de constitution robuste. Et qu’il allait s’en sortir… Pas plus.
Ce n’est qu’un peu plus tard, à l’école, que le grand Vergeot et sa bande m’ont expliqué ce qui s’était réellement passé.
Au début, je n’avais pas voulu les croire. Mais, comme tous étaient unanimes, il m’a bien fallu accepter la vérité.

En voulant détacher deux wagons, mon père a eu les deux jambes broyées par un tampon. Ce sont ses collègues qui l’ont ramassé, alors qu’il gisait sur la voie. Et il ne dut son salut qu’à l’intervention rapide des secours.
J’ai beaucoup pleuré. La maîtresse m’a consolé. Et Miette Guiberler aussi, ma petite amie, qui était si malheureuse pour moi, qu’elle était secoué par de gros sanglots. Et elle versa tant de larmes, la pauvre petite, que son mouchoir était trempé – je m’en étais aperçu quand elle avait voulu me le prêter, car le mien ne suffisait pas à éponger ma peine.

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1. Hôtel-Dieu-le-Comte : Hôpital, à l’époque. Ce n’est qu’en 1 959 que l’hôpital des Hauts-Clos (Saint André-les-Vergers – Troyes) devint opérationnel.

 

De nouveau, j’ai interrogé ma mère. Pensant qu’elle allait me dire : « Ce n’est pas vrai », « Ne crois pas ce qu’on raconte ! », « Tes copains sont des menteurs »… Mais seul, le silence fut sa réponse.
J’avais tout compris.
Je lui en voulus un peu. J’aurais préféré apprendre cette nouvelle de sa bouche, plutôt que par mes camarades. Mais, comme elle ne savait pas comment s’y prendre, elle avait préféré se taire. Je ne pouvais pas l’en blâmer.

Bref ! On est allés plusieurs fois le voir, sur son lit d’hôpital. Il était blanc comme ses draps. Très amaigri et le visage profondément marqué. Quant à son regard, il reflétait une tristesse que je ne lui connaissais point. Lui, de nature, si gai. Mais, est-ce qu’il pouvait en être autrement ?
Je passe sur bien des détails qui ne font que raviver de pénibles moments. Notamment, quand je pense à sa couverture, à l’endroit où normalement on devine la forme des jambes. Comme il n’en avait plus, son couvre-lit était irrémédiablement à plat, juste après les cuisses.

Deux mois plus tard, il rentra à la maison. Je m’en souviens. On le portait. Vu qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Et on le posa comme un paquet, sur un lit qu’on avait installé en bas. Pour lui épargner l’effort de l’escalier. D’autant plus qu’il était lourd. Et que jamais ma mère n’aurait pu le porter. Elle qui est si menue.

Naturellement, maman ne pouvait plus travailler. Vu qu’il était devenu dépendant. Pour l’habiller, pour faire sa toilette, et tout et tout…
L’entreprise Joseph Guiberler le comprit, qui, dans un premier temps, se passa d’elle. Ce qui fut difficile. Car une mauvaise ouvrière, on la remplace toujours. Mais pas une bonne. Néanmoins, le père de Miette mit tout en œuvre pour embaucher une suppléante. « En attendant »… qu’il lui avait promis. Et, à force de chercher, il finit par trouver quelqu’un.

Seulement, pour nous trois, il fallait bien qu’on vive, pendant ce temps-là.
Alors on confia à ma mère des petits travaux de couture à faire à la maison – du genre raccommodage, tricot, retouches – . Et c’est précisément là que monsieur le maire lui proposa le poste de tambour de ville – le garde-champêtre, débordé, n’ayant plus le temps de remplir cette fonction.
– Ce n’est pas payé grand-chose, qu’il l’avait prévenu. Mais ce sera toujours ça.
Elle lui répondit :
– Les petits ruisseaux font les grandes rivières.
Bref, elle accepta de bon cœur.

Pendant ce temps, on continua à trimballer mon père du lit au fauteuil et du fauteuil au lit.
Lorsqu’il faisait doux, on le mettait dehors, sur le trottoir. Pour regarder passer les gens. Lesquels échangeaient avec lui un mot ou deux. Guère plus, car il avait fini par perdre le goût de la parole.
Lorsqu’il faisait chaud, on lui mettait un chapeau de paille sur la tête. Lorsqu’il pleuvait, on le rentrait.
Et ainsi de suite.
En plus, il souffrait beaucoup. Mais c’était davantage une souffrance morale que physique.
Il répétait qu’il était retombé en enfance. Et cette incapacité à faire quoi que ce soit – lui qui était si dynamique – le rendit d’humeur chagrine.

Quant à ma mère, elle lui était toujours très dévouée. Courant au moindre de ses appels. Ou même sans avoir été appelée.
Sa couverture venait de tomber… – Vite ! Vite ! Elle se dépêchait pour la lui ramasser.
Il était en nage… – Vite ! Vite ! Elle lui apportait à boire.
Il avait froid…– Vite ! Vite ! Elle lui faisait chauffer une bouillote.
Jamais je n’ai entendu maman se plaindre. Au contraire, elle était heureuse d’avoir Son Edmond auprès d’elle. Sa présence suffisant à son bonheur et au mien.
Je vous l’ai dit : on s’aimait. Et quand on aime quelqu’un d’un amour fort, on n’est avare ni de son temps, ni de ses efforts. Parce que c’est le cœur qui parle. Et le cœur, lui, ne calcule jamais.

Par contre contre, jour après jour, mon père s’enferma complètement dans le silence. Ce qui désola maman. D’autant plus qu’après, ce sont ses yeux qui commencèrent à s’éteindre. Un peu comme la braise qu’un trop de cendre recouvre. Et, pour lui, « la braise », c’était sa peine.

Or, un beau soir, en rentrant de l’école, madame Martin, notre voisine m’ouvrit sa porte. Visiblement, elle m’attendait, derrière ses carreaux :
– Ta maman est partie. Elle veut que tu viennes chez moi.
C’est alors qu’avec des mots choisis, elle m’apprit que mon papa était parti pour le bon Dieu.

Deux jours plus tard, eurent lieu les obsèques.
Je revois tout :
Maman, robe et gants noirs. Avec un grand voile dissimulant son joli visage et cachant ses pleurs.
Le rameau de buis posé sur une soucoupe remplie d’eau bénite. Et posée sur le guéridon.
Puis tous ces gens qui tournent autour d’un cercueil installé au milieu d’une salle à manger, débarrassée de sa table, comme un terre-plein au milieu d’un carrefour. Et qui inlassablement répètent « Condoléances ! », « Condoléances ! », avant d’asperger mon pauvre papa.
Sans oublier les cousins, cousines, arrière petits-cousins, tantes et arrières tantes, qui nous assurent de leur soutien – celles et ceux qu’on ne voit qu’aux mariages et aux enterrements.
Puis Miette Guiberler et ses parents – Miette, la jolie petite Miette, qui met un petit bouquet au pied du cercueil, avant de déposer un baiser sur ma joue, un baiser tellement mouillé que je dois l’essuyer avec ma manche…– . Brave Miette ! Je peux te le dire maintenant, ton baiser, pour toujours, s’est imprimé sur ma joue – . On n’oublie jamais le baiser d’un ange.

Je me souviens de l’office aussi. Avec le défunt au milieu de la haie allumée des cierges. Le curé tout en noir. L’harmonium pleurant ses notes. Et cette fumée âcre échappée d’un encensoir balancé par l’enfant de chœur de service. Lui aussi tout de noir vêtu…
Et moi, mon crêpe fixé sur le col de mon manteau avec deux épingles doubles.
Enfin, le départ pour le cimetière. Au pas lent d’un cheval qui se traîne, en tirant un vieux corbillard branlant, couvert de couronnes mortuaires tout en perles – les collègues de mon pauvre papa, tous cheminots comme lui, tenant les cordons du poêle.
Et ma mère et moi, main dans la main, enfermés dans le même chagrin. Avec derrière nous, le cortège de ceux qui l’ont aimé.
Une dernière prière, au bord de la sépulture. Le goupillon qu’on passe de main en main. La descente dans le caveau ! Et les fossoyeurs municipaux qui laissent filer les cordes.
Puis ce crissement de la tombale, glissant pierre contre pierre. Et qui, aujourd’hui, résonne encore dans ma tête !

Le lendemain, le grand Vergeot m’apprit que mon père s’était pendu au lustre de la salle à manger. Jamais maman n’osera m’en parler. Mais je ne lui en ai jamais voulu. Car, une fois encore, elle aurait voulu qu’elle n’aurait pas pu.

Comment avait-il pu grimper sur la table ? Alors qu’il était handicapé ? Et constamment sous la surveillance de ma mère ? – un jour où elle était en courses, sans doute, pendant que moi, j’étais à l’école ; sinon je ne vois pas…
Il avait suffi d’une inattention de notre part pour que le pire se produise.

Maman n’a jamais su que j’étais au courant. Comme je l’ai dit, nous n’en avons jamais parlé. Mais, ce qu’elle ne m’a pas dit non plus, c’est qu’il avait laissé une lettre… Lettre d’excuse et de souffrance, qu’elle ne me montrera jamais. Plus tard, je l’ai cherchée. Mais je ne l’ai jamais retrouvée. Sans doute l’avait-elle brûlée.

Depuis, on évite de manger dans cette pièce, autant que possible. On lui préfère la cuisine. Mais quand je m’y rends, je ne peux pas m’empêcher de regarder le lustre avec horreur et incrédulité.
Ma mère avait pensé déménager. Mais pour aller où ? C’était notre maison à nous. Celle qu’elle avait achetée, avec son mari, en économisant, sou après sou.
Il n’y eut que le lustre qu’on remplaça. Car il était cause de notre malheur.

Voilà le chapitre que j’aurais aimé passer. Je l’avais rayé de ma mémoire. Mais je devais vous en parler. Car c’est à partir de ce moment-là, que ma mère, officiellement, devint tambour de ville. Et personne ne le regretta. Car elle était faite pour ça.

 

CHAPITRE 6

LA VIE CONTINUE


Jamais on a oublié mon père. Comment peut-on oublier quelqu’un qu’on aime ? Et qui vous a aimés ? Ce n’est pas possible. On ne peut que l’aimer toujours.
Il est là-haut. Quelque part au champ du grand repos. Et il veille sur nous. Lui qui est parmi nous. Tous les jours.
Il est notre conseil. Il est notre guide. Et où qu’on soit et quoiqu’on fasse, on sent toujours sa présence.

La preuve, un jour où nous étions à table, ma mère et moi, sur Radio Luxembourg, nous avons clairement entendu :
« De la part d’Edmond Ferrières, à son cher fils Louis et à sa tendre Arlette : " Que Sera Sera " avec Doris Day. »
De saisissement, nous nous étions arrêtés de manger… Mon père – Nous dédier une chanson – À nous –
Ma mère a toujours pensé que c’était Miette qui était à l’origine de cette idée – avec l’aide de ses parents, naturellement – . Je lui ai posé plusieurs fois la question. À chaque fois elle m’a dit « non ».
Alors qui ? – a ne peut être que mon père. J’en suis persuadé.
Comme je ne comprenais pas les paroles, vu qu’elles étaient en américain, et comme j’étais sûr qu’il s’agissait d’un message caché, j’ai demandé à ma maîtresse de me les traduire. Ce qu’elle a fait :

Il arrivera ce qui doit arriver
Adviendra ce qui doit advenir
Il ne nous est pas donné de voir le futur
Il arrivera ce qui doit arriver
Adviendra ce qui doit advenir.

Quand j'étais encore une enfant, à l'école
J'ai demandé à ma maîtresse vers quoi m'orienter
Devrais-je peindre des tableaux ?
Devrais-je chanter des chansons ?
Voici quel fut son sage conseil :
Il arrivera ce qui doit arriver…

Mon père avait tout compris. Il savait ce que je voulais faire plus tard…Être tambour de ville.
Mais…problème ! Est-ce que ma mère allait accepter ? Ce qui est moins sûr. Or, la réponse est dans la chanson : « Que Sera Sera »…

Ainsi, mon père est bien là. Autour de nous… Mais, nous n’avons pas attendu qu’il se manifeste pour que, chaque soir, avant de se mettre au lit, ma mère et moi, nous nous mettons à genoux devant le crucifix. Celui qui est dans ma chambre, au-dessus de ma table de chevet, avec son petit brin de buis béni, souvenir de la fête des Rameaux. Et nous lui adressons toujours une courte prière. En manière de bonsoir.
Puis, nous nous couchons, sereins et pleins de foi en l’avenir.

Ce qui a poussé ma mère a demandé une entrevue auprès de monsieur Guiberler, le père de Miette. Dans l’espoir de reprendre son travail.
Hélas ! La mort dans l’âme, il lui a fait comprendre qu’il est difficile de renvoyer l’ouvrière qui l’a remplacée. Surtout après plusieurs années de bons et loyaux services. D’autant plus qu’il n’a rien à lui reprocher.
Devant sa mine désolée, il s’est excusé. Puis a ajouté :
– On verra si la situation vient à s’améliorer. Actuellement, l’heure n’est pas à l’embauche. Ce qu’il faudrait, c’est une bonne reprise. Malheureusement, la bonneterie traverse une crise sans précédent.
Et ma mère de retourner à la maison profondément déçue.
Toutefois, elle comprend les scrupules de son ancien patron. Car, à sa place, elle aurait fait pareil.
Mais jamais je n’en ai voulu à Miette, qui continue de partager mes jeux. Comme d’habitude.
Ce qui n’empêche pas son père de faire appel à maman, quand des ouvrières sont malades – ce qui est rare, car ma mère est si habile qu’elles se dépêchent toutes de guérir, de peur de perdre leur place – . Hélas, pour elle !

Alors, comme à Vendeuvre il y a toujours de la besogne pour celui ou celle qui veut besogner, les Vendeuvrois, émus, ont continué de l’employer. Comme ils le faisaient du temps de mon père, quand il était handicapé. Même que depuis son décès, elle a du travail par-dessus la tête.

Madame la châtelaine, par exemple, qui la fait venir au manoir, un après-midi par semaine – pour la couture ou le repassage – La femme de Pierrot Lebon, le cultivateur, aussi, pour le ménage. Quant à madame Belin, l’épouse du marchand de vin, c’est deux heures le matin. Puis pour Maxime Gerbois, le percepteur, c’est une heure, le soir, pour l’entretien de son bureau. Aux heures de fermeture.

Bref ! De couturière à domicile à femme de ménage, en passant par garde-malade, maman, qui ne ménage jamais sa peine, pourra se vanter d’avoir fait tous les métiers.
Elle ne compte ni les chaussettes à repriser, ni les bas à remmailler, ni les cuivres à polir ou les nuits passées au chevet des malades. La liste serait bien trop longue à énumérer.
Bref, une heure par ci, deux heures par là, cela lui suffit pour joindre les deux bouts. Oh ! Il ne faut pas faire d’excès non plus. Mais elle s’en sort. Et c’est le principal.
Quant à moi, Louis Ferrières, je m’en veux de ne pas pouvoir l’aider davantage. Tout cela à cause de l’école. C’est pourquoi il faut que je me dépêche de grandir. Pour que mon ombre soit plus longue que celle de ma mère.

Mais, s’il y a une chose que ma mère aime par-dessus tout – même si ce n’est pas bien payé – , c’est quand Benoît Praslon, le secrétaire de mairie vient à la maison :
– Une annonce pour vous, madame Arlette… ! Et pour le sucre ?
– Toujours au même endroit.
Mais il a à peine le temps d’avaler son petit noir que…Vite, le tambour ! Vite, le baudrier ! Vite, vite, vite ! Les annonces, ça n’attend pas. Et hop ! La voilà dehors. Encore un peu et elle sortirait avant le secrétaire de mairie.

Maintenant, que la fête commence !
Ran ran… ranpataplan ! Ran ran…


CHAPITRE 7

LE TAMBOUR N’EST PAS UN INSTRUMENT DE MUSIQUE COMME LES AUTRES


La fête… – Mais pas n’importe laquelle !
C’est une cérémonie. Ou plutôt une messe, comme celle que l’abbé Missel dit tous les dimanches, dans son église. Laquelle n’a pas de tambours. Mais des cloches. Des cloches pendues au clocher. Et qui sonnent pour appeler les fidèles. Même qu’il y en a qui racontent qu’elles écartent la grêle et les orages, dès qu’on les sonne…
Tout est possible. Mon père dédie bien des chansons à la radio, alors qu’il n’est plus là. Alors, pourquoi pas ?
Puis, il y en a aussi de plus petites. Des sonnettes qu’il confie à ses enfants de chœur, pour inviter l’assemblée à s’agenouiller. Pendant les offices.

Alors que ma mère à moi, ce qu’elle a, elle, ce ne sont pas des cloches. C’est un tambour. Mais c’est pareil. Car le tambour, ce n’est pas un vulgaire tam-tam comme tout le monde se l’imagine. Et ceux qui le croient, n’ont rien compris du tout. Vu que ce n’est pas un instrument de musique comme les autres… C’est un objet sacré.

Je peux vous en parler, moi qui, un jour, l’ai essayé. Même que maman ne veut pas que je m’en serve. Parce qu’elle a peur que je crève la peau avec mes ongles. Mais elle ne devrait pas. Parce que je prends des précautions. En plus, comme j’utilise ses baguettes, ça ne risque pas.

De vous à moi – c’est ce que j’aimerais vous faire comprendre – , c’est que du tambour, on n’en joue pas. C’est lui qui joue.
Et je vais vous expliquer pourquoi.

D’abord, de la Terre, il en a la forme… Et d’une ! Vu qu’il est rond, comme elle. Rond comme le soleil. Rond comme la lune, quand elle est pleine. Rond comme la fleur de tournesol – qui tourne en même temps que l’astre du jour – . Rond comme… pas mal de choses, en somme.
Et quand il prend la parole, il parle de choses et d’autres… Et de deux !
Mais attention ! Quand il s’y met, vous avez du mal à l’arrêter. Vu qu’il est bavard comme une pie.
Qu’est-ce qu’il raconte ? Et bien, je vais vous le dire. Il parle…
De l’anneau du jour – de celui qui commence à l’aube et finit avec le soir.
De la boucle de la vie aussi – de celle qui démarre à la naissance et s’endort au trépas.
Du cercle de la parole encore – de celle qui allume les silences et qui s’éteint, comme une chandelle en manque de suif.
De la rondeur des sources enfin, de celles qui descendent tambour battant de la montagne pour se jeter dans la mer – laquelle forge les nuages, lesquels fabriquent la pluie, laquelle crée les sources… Et ainsi de suite.
Bref ! Le monde est rond comme un tambour.

Après, quand vous l’avez sur votre poitrine, tout contre vous, ça fait quelque chose. Vous sentez réellement une présence. Vous n’êtes plus seul. Car, il vibre. Et vous vibrez avec lui. Son cœur battant au rythme du vôtre. Les deux n’en faisant qu’un. Qui chantent et qui battent à l’unisson. Parce que le tambour, croyez-moi, c’est un être vivant…
Et de trois !

Mais avec lui, pas le temps de dire ouf ! Vu que votre vie est déjà en lui. Et qu’à votre insu, il a déjà enfermé le monde. Et vous avec…
Et de quatre !

Enfin, vous croyez que ce sont vos mains qui le font chanter ? Avec vos baguettes… ? Au début, c’est sûr. Mais après, ce n’est pas vrai.
Parce que, très tôt, emporté par sa parole, vous n’en êtes plus maître. Et une fois que vous vous en rendez compte, il est trop tard. C’est lui vous possède.
Comment cela ? vous allez me dire.
Hé bien, il a pris votre place, en douce et sans crier gare.
C’est lui qui commande. Et c’est lui qui vous ouvre les portes d’un autre monde. Pour vous emmener là-bas. Loin. Très loin. Pour un voyage sonore. Au pays des anges. Celui des blancs paradis. Celui que mon père a choisi pour dernière demeure… Et de cinq !
Et quand on prétend qu’un tel ou une telle est aux anges, seul le tambour de ville, lui, sait bien ce que ça signifie.

Qu’est-ce que je peux ajouter encore… ? Sinon qu’un tambour, c’est un pont entre le ciel à la terre. Un lien entre mon père et ma mère….
C’est pour cela que moi, je dis que l’apparitrice, c’est le nœud du milieu.
Il n’y a qu’à voir les gens sortir de leurs maisons, à son appel – on dirait la Terre, quand elle attire le troupeau d’étoiles en train de pâturer dans le grand pré du ciel – . Lesquelles font aussitôt cercle autour d’elle. Un peu comme les astres qui tournent autour de nous.

Je devine ce que vous allez encore me demander : Est-ce que cela s’apprend … ?
Bien sûr que non. Ce pouvoir, on l’a ou on ne l’a pas. Par contre, ça se travaille. C’est ce que ma mère a fait. Mais au départ, il faut avoir Le don. Et ma mère, elle, elle l’avait.

Puis, le tambour, quand on dit qu’on le frappe. C’est faux.
Franchement…Il faudrait être le dernier des derniers pour le maltraiter. Car, si c’était le cas, vous seriez vite punis. Puisque, en le brutalisant, c’est votre cœur que vous brutaliseriez. Alors, respect pour lui !

Je vois que vous m’avez compris. Le tambour, c’est la voix populaire des sages. Une langue qu’on aurait oubliée. Et que l’écho reprend au coin d’une rue. Pour délivrer son message. Un peu comme l’archange Gabriel annonçant sa maternité à la femme de Joseph.
C’est pourquoi, moi, Louis Ferrières, plus tard, je veux faire tambour de ville ! Et, croyez-moi, je le ferai.
Hier, quand, ma mère et moi, nous marchions sur le trottoir, côte à côte, j’ai regardé nos ombres…
La mienne n’avait pas encore dépassé la sienne. J’étais un peu déçu. Mais je me suis vite consolé. Car je sais que ce jour viendra.


À SUIVRE

 

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