ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul

Parution mars 2019 http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 10 La carte à jouer

Parution Mars 2020 http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 11 La chair salée À paraître

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.


Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt! En attente de publication
ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour Parution Septembre 2019 http://www.lepythagore.com

 

LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR

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........................ ............ET MON CŒUR DE BATTRE

COMME UN JOLI P’TIT TAMBOUR


Christian Moriat

 

CHAPITRE 31

L’ALERTE


— Je ne sais pas ce que j’ai. J’ai du mal à me lever.
Ce matin, ma mère se plaint.
Je viens de la réveiller. C’est la première fois que cela se produit. Quand j’ai descendu dans la cuisine, pour prendre mon petit déjeuner, j’ai été étonné. Elle n’y était pas. D’habitude, quand j’arrive, tout est sur la table, avec mon café au lait et mes tartines beurrées… Aujourd’hui, ce n’est pas le cas.
J’ai regardé ma montre. Huit heures dix ! Alors qu’elle devrait être partie depuis longtemps. Vu qu’elle reprend son travail à huit heures. Ce n’était pas normal. C’est pourquoi j’ai monté les escaliers quatre à quatre. Je suis allé dans sa chambre…Elle dormait à poings fermés. L’ai appelée. L’ai secouée… « Qu’est-ce qu’il y a ? » qu’elle m’a demandé. Je lui ai répondu qu’il était tard. Et qu’elle devrait déjà être à l’usine.
Elle s’est affolée. A regardé le réveil qui n’avait pas sonné. A dit : « Mon Dieu ! Mon Dieu ! Je vais être en retard. J’ai oublié de le remonter. Qu’est-ce qu’on va penser de moi ? » Elle pensait à monsieur Guiberler qui est si bienveillant avec nous. Elle ne tenait pas être en faute. Elle, habituellement si ponctuelle.
Mais, au sortir de son lit — aïe ! aïe ! aïe ! —, voilà qu’elle a un mal fou à se mettre debout. Nous voilà bien ! À tel point que je dois l’aider.
— Tu me fais mal ! qu’elle fait.
Heureusement pour moi. Elle n’est pas épaisse.
— Je ne comprends pas. Je suis courbaturée. Pourtant, hier, je n’ai pas forcé.
Qu’est-ce qu’on a donc fait hier, de si particulier, bon sang… ? Ah oui ! Je ne peux pas l’avoir oublié. Et pour cause…
On était allés chez Bluet. Pour voir s’il y avait des tambours. Malheureusement, en vitrine, il n’y en avait pas. Alors, on était entrés dans le magasin. C’était la timide madame Huguette qui nous avait reçus, avec son éternel sourire. Comme elle avait appris ce qui m’était arrivé, elle avait compati.
— Ils ne sont pas gentils, qu’elle avait dit, en parlant de la famille Vergeot. J’ai peur qu’un jour, ça finisse mal. Surtout si la police est impuissante.
Maman ne s’était pas étendue sur le sujet. Elle lui avait demandé si elle allait en recevoir. Elle avait répondu « Pas pour l’instant ». Mais elle avait ajouté qu’elle pouvait en faire venir. Il suffisait de les commander. Puis elle était allée chercher un catalogue où il y en avait plein plein plein… Il y avait des petits, des gros, des jaunes, des rouges et des bleus, avec de jolis dessins dessus. Et qui me faisaient envie. Mais, comme c’était cher, maman avait répondu qu’elle allait réfléchir. Puis on était partis.
Pourtant, on ne peut pas dire que ce sont les deux cents à trois cents mètres qui nous séparent du magasin, qui l’ont fatiguée à ce point-là. D’autant plus qu’au cours de ses tournées, elle se dépense davantage. Alors ?
Mais aujourd’hui, elle s’habille avec difficulté. Même qu’elle dit que le simple fait de lever les bras pour enfiler son pull la fait souffrir. Depuis une quinzaine de jours, déjà, elle ressentait des fourmillements dans les doigts. Mais à la campagne, on ne dérange pas le médecin pour cela. Persuadé qu’on est, que ça va passer.
Puis, comment faire avec les escaliers ?
Je me positionne face à elle. Et, la soutenant sous les aisselles, nous descendons, marche après marche. En progressant — elle, en avant, moi, à reculons…—, jusqu’à la dernière. C’est un véritable périple. Tandis qu’elle se cramponne à mes bras. De peur de tomber.
Ouf ! Nous voici au rez-de-chaussée. Je peux la lâcher à présent. Seulement, pour gagner la table, je vois qu’elle titube.

— Tu ne peux pas aller travailler dans cet état-là. Ce n’est pas possible. Avant d’aller à l’école, je vais prévenir monsieur Guiberler. Et j’appelle le médecin.
— Attends ! Attends ! qu’elle dit. Va me chercher la canne de ton père.
Je m’exécute. Elle s’en saisit. Fait le tour de la cuisine. En marchant à peu près droit, cette fois.
— Tu vois bien. Ça va déjà mieux.
Cinq minutes après, comme elle abandonne la canne…
— Je ne sais pas ce qui s’est passé, qu’elle dit encore.
Ensuite, elle se dirige vers la porte d’entrée. L’ouvre. Alors, qu’hier, elle n’arrivait pas à tourner la clef dans la serrure. Ni ouvrir une boîte de sardines à l’huile. C’est même moi qui avais dû m’en charger.
— Ça y est. C’est fini. La crise est passée. Je vais aller travailler.
Je me récrie. Dis que ce n’est pas sérieux. Que cela peut la reprendre. Et qu’il faut aller chez le docteur.
Mais elle ne m’écoute pas. Elle enfile ses chaussures, ses gants et son manteau.
— Bois au moins mon café au lait. (Je viens juste de me le faire chauffer.)
Elle avale le tout d’un trait. M’embrasse. Et dit :
— Travaille bien à l’école. Et ne te fais pas de soucis pas pour moi.
Puis, la voilà partie !

 

CHAPITRE 32

LA PAIX, ENFIN !


Finalement, maman et monsieur Guiberler ont bien fait d’aller à la gendarmerie. Le père d’Adrien a eu beau jouer au bravache — on a sa dignité ! —, sûr qu’il a dû faire la leçon à son bougre de gamin. Car, que ce soit à l’école ou au catéchisme, Vergeot et ses copains se tiennent à carreaux. Ce qui ne les empêche pas de dire du mal de nous — oh, certainement ! —, vu que lorsqu’on passe dans la rue, Miette et moi, ils nous regardent de travers. Tout en mettant la main devant leur bouche. Pour ne pas qu’on les entende… Ça, on l’a bien remarqué. C’est malin… ! Mais pas discret.
Et quand on les croise — alors qu’on fait tout pour les éviter ! —, ils changent de trottoirs ! Bon débarras !
En plus, ils ne s’arrêtent plus devant la vitrine de chez Bluet. Comme ils le faisaient auparavant. À guetter les copains pour chaparder leur glace ou le gâteau qu’ils viennent d’acheter. Pourtant, à la « pâtisserie-bonbons-jouets », il y a toujours des nouveautés. Toutes les semaines, ça ne rate pas. De quoi attirer les gamins comme les mouches autour d’un pot de confiture.
Et ça, c’est le signe d’un changement de comportement !
Par contre, la petite et moi, on y fait des pauses de plus en plus prolongées. Tellement il y a de belles choses à voir ! Ma petite camarade a repéré une petite machine à coudre qu’elle s’est bien promis de commander l’an prochain, pour Noël. Quant à moi, je cherche un nouveau tambour. Malheureusement, pour l’instant, madame Huguette, qui nous fait des signes d’amitié — car elle aime les enfants — n’en a toujours pas reçus. Il faut croire, sinon, elle les aurait exposés
Au fait, est-ce que c’est à cause de cela ? Mais je trouve que la bande à Vergeot a perdu pas mal d’éléments depuis ce qu’entre nous, on a appelé « l’affaire de la rue Maugaley. » Comme au village tout se sait, et qu’on aime bien son tambour de ville, pas mal de parents ont interdit à leurs rejetons de continuer à fréquenter ce bon à rien de Vergeot.
Bien fait !
Au fait, Miette, qui, comme toutes les femmes sent les choses — qui échappent à nous autres garçons —, m’a expliqué que si maman avait été mal reçue, quand elle était allée se plaindre, c’est parce que la mère du garnement est jalouse. Alors, j’ai demandé :
— Jalouse, de quoi ?
Elle m’a répondu que c’est parce que son mari en a toujours pincé pour maman — comme la plupart des hommes de Vendeuvre, d’ailleurs —, car elle est très jolie. Et plus jolie qu’elle — elle veut parler de madame Vergeot —. Et là, franchement, elle n’a pas de mal.
Même que c’est à cause de cela si les Vendeuvrois se dépêchent de sortir pour la voir. Dès qu’ils entendent le son du tambour. D’ailleurs, précise-t-elle, « ils n’y vont pas, ils y courent ! » ! Alors que des annonces de monsieur le maire, bien souvent, ils s’en fichent et s’en contrefichent.
Et moi qui croyais…
— Si un jour, monsieur Guérin devait la remplacer, qu’elle m’a prédit, son remplaçant n’aurait pas grand’monde pour l’écouter. Même que la municipalité serait peut-être obligée de supprimer le poste.
Comme quoi, à l’entendre, en cas de succession, je n’ai guère de chance.
Puis elle avait tenu à enfoncer le clou :

— La preuve ! Si ç’avait été le père Vergeot qui avait reçu ta mère, il aurait été beaucoup plus gentil.
— Pourtant…il était là.
— Peut-être. Mais il dormait.
Quant à moi, je suis allé chez le docteur avec maman, pour me faire retirer des agrafes, qu’il avait fini par me mettre.
— Au fait, on ignore ce qu’a ma mère. Mais comme elle boite de plus en plus, elle ne se déplace plus qu’avec sa canne… Même que le docteur Chaput ne sait plus à quel saint se vouer. L’autre jour, il lui a fait : « Qu’est-ce qu’on va pouvoir faire de vous ? » Ce ne sont pas des choses à dire à un malade. Même qu’il lui a dit que « c’était psychologique ». Et que « ce n’était pas parce qu’elle n’avait pas pu se lever un matin, que ça allait recommencer ! »

— T’as eu mal ? qu’elle m’a demandé la petite. Quand on te les a enlevées, tes agrafes ?
— Un peu.
Elle m’a dit que j’étais très courageux. Ce qui m’a fait plaisir.
Quant à elle, ses genoux se sont cicatrisés. Même qu’elle ne met plus de mouchoirs autour — ma petite camarade est douillette —.
Heureusement d’ailleurs ! Je trouvais que cela nuisait à sa féminité. Parce qu’avec ça autour de la jambe, on aurait dit une Poilue de la guerre 14-18.
Bref ! À part ma mère qui m’inquiète, et la perte de mon tambour, tout serait bien dans le meilleur des mondes. Vu que Vergeot et sa bande me fichent la paix. Mais, comme le répète souvent madame Martin, la voisine : « À chaque jour suffit sa peine. » C’est pour ça que moi, maintenant, je vis au jour le jour.


CHAPITRE 33

LES ENNUIS RECOMMENCENT


L’état de santé de ma mère devient inquiétant.
De temps en temps, elle ressent des fourmillements dans les doigts. Ou bien des décharges électriques dans les mains. Ou encore elle a comme une impression de souffrir de l’onglée.
Elle a beau prétendre que c’est supportable, je me fais du souci pour elle. D’autant plus qu’elle marche de plus en plus difficilement. Même si elle n’en continue pas moins ses tournées avec son tambour. Par contre, elle met de plus en plus de temps à les faire.
Il est vrai qu’elle a toujours été courageuse. — Justement, avec ce genre de personnes, on ne sait pas si c’est grave ou si ça ne l’est pas, vu qu’elles ne se plaignent jamais.
De toute façon, avec elle, c’est bizarre. Un beau jour, elle souffre à tel endroit, puis, le lendemain, à tel autre. Les douleurs étant reparties à un autre endroit de son corps. Handicapant les poignets — souvent —, les phalanges et le bout des ongles — il n’y a qu’à voir comme les premières sont enflées ! —. C’est simple, le matin, ses mains sont comme des fleurs et ses doigts, des pétales qu’elle doit étirer l’un après l’autre pour les ouvrir ; même qu’après, elle a du mal à les refermer ! —. Et ses bras ! Et ses épaules ! Et ses genoux… ! Ah, ses genoux ! Elle a un mal de chien à les plier. Et, dans ces cas-là, il lui faut un bon dérouillage avant de commencer la journée. Alors, elle marche autour de la table de la cuisine. Monte et descend plusieurs fois les escaliers. Elle prétend que cela lui fait du bien.
Mais le pire, c’est le cou. Elle a du mal à tourner la tête. Et quand elle le fait, on entend craquer ses vertèbres.
— Un peu d’arthrose, sans doute, qu’elle diagnostique, en souriant.
Bref ! Tantôt ça va. Tantôt, ça ne va pas. Et quand ça va, elle oublie les moments où ça ne va pas. Résultat ! Ces jours-là, elle ne veut pas entendre parler du médecin.
— Pourquoi faire ? Puisque je vais mieux.
De toute façon, on ne peut pas demander grand’chose au docteur Chaput, vu qu’avec elle, il est complètement déboussolé. Même qu’il le lui a dit.
Une fois ça l’a pris à l’usine. Alors qu’elle était à sa machine. Et qu’elle était en train de coudre un ourlet. Madame Dubuisson, la contremaîtresse, se doutant de quelque chose, s’était approchée d’elle. S’était penchée par dessus son épaule. Avait pris l’article sur lequel elle était en train de travailler. L’avait vérifié. Puis, le lui avait montré — c’était une chemise en coton —. Il y avait tout un pan qui pendillait. L’aiguille étant passée à côté. Un comble ! Elle lui avait dit :
— Ce n’est pas droit.
Alors, ma mère s’était levée, s’était frotté les yeux. Et avait fait :
— J’ai comme un voile sur l’œil droit.
Madame Dubuisson l’avait rassurée :
— Un peu de fatigue, sans doute.
Puis elle l’avait envoyée s’asseoir sur un fauteuil. Dans la salle d’expéditions, où se trouvait justement monsieur Guiberler. Lequel était en train d’emballer des bas et des chaussettes qui devaient partir ce soir-là, par le train.
— Ça ne va pas, madame Arlette ? qu’il lui avait demandé.
Elle avait répondu que ce n’était rien. Et que ça allait passer.
— C’est souvent que ça vous arrive ?
Ma mère, qui ne voulait pas perdre sa place, lui avait menti. Et avait affirmé que c’était la première fois. Mais que ça allait mieux. Et qu’elle voulait retourner à son travail.
Puis, elle s’était mise à trembler. Et quand elle avait voulut quitter son fauteuil, elle avait perdu l’équilibre Et c’est son patron qui l’avait ramassée.
— Hola ! qu’il s’était récrié. Il ne faut pas rester comme ça.
Puis, il l’avait reconduite à la maison, en voiture. Pendant que ma pauvre maman répétait :
— Ce n’est rien. Ce n’est rien. Laissez-moi. Je veux travailler. Je veux travailler.
Mais elle n’était guère en état.

CHAPITRE 34

COUP D’ARRÊT


Ça l’a pris comme ça, pendant qu’elle était en train de lire un arrêté municipal. Elle s’est écroulée comme une masse. Ça s’est passé juste devant le café de Paris. À une heure d’affluence. Et alors qu’il y avait du monde à la terrasse.
— « AVISS À LA POPULA… » qu’elle avait commencé. Après le ra1 habituel de son tambour.
Et paf ! Elle n’est pas allée plus loin. Et ça a provoqué l’affolement général.
Aussitôt, les gens se sont précipités — c’est ce qu’on m’a raconté, car, depuis la perte de mon instrument, je ne l’accompagne plus —. Puis ils ont voulu la relever… Et c’est là que ça s’est gâté. Elle avait tellement mal qu’on ne pouvait pas la toucher, sans qu’elle se mette à crier. Elle, qui est d’un naturel si discret. Ce qui prouve que c’était grave.
Comment faire ? On ne pouvait tout de même pas la laisser allongée au beau milieu de la rue ! Avec la circulation !
Alors, monsieur Mercier, le cafetier, est venu. Il lui a tendu un verre d’eau. Qu’elle a bu avec difficulté. Quant à madame Jacquet, la boulangère qui pensait bien faire, elle lui a donné un sucre avec de l’eau de mélisse. Mais elle s’est étranglée avec. Enfin, un client lui a présenté une chaise. Et doucement, doucement…ils ont voulu l’asseoir… Impossible. Elle souffrait le martyre. C’est pourquoi, elle est restée par terre, un bon moment.
Monsieur Gérard, le charcutier, qui avait entendu crier, est sorti de son magasin. A vu le tambour de ma mère, qui avait roulé dans le caniveau. Celui qui est le long du trottoir de sa charcuterie. Et l’a récupéré — il avait des égrenures un peu partout. Même qu’une corde avait cédé. Mais, par chance, il n’était pas crevé.
Enfin, monsieur Mercier, qui avait le téléphone, a appelé le docteur Chaput.
Celui-ci est arrivé. Il a dit « Reculez ! Reculez ! » Pour qu’elle puisse respirer. Vu qu’autour d’elle, il y avait beaucoup trop de monde. Chacun voulant la soulager. Alors que personne n’était capable de faire quoi que ce soit. Ce qui finalement était plus une gêne qu’une aide.
Ensuite, il a demandé à ma mère où elle avait mal. Mais il n’a pas compris grand’ chose. Parce qu’elle parlait difficilement. Même qu’il y en a qui ont dit que c’était parce qu’elle était tombée sur la tête — ce qui n’était pas vrai du tout ; mais il y a toujours des gens qui croient avoir vu des choses, alors qu’en réalité, ils n’ont rien vu du tout.

Après, le médecin l’a ausculté. Il paraît qu’il avait eu l’air contrarié. Puis, il lui a fait
une piqûre… Ça l’a un peu calmé. Mais guère.
Enfin, au bout de plusieurs minutes, ils ont réussi à la glisser sur une civière. Puis une ambulance est arrivée. Direction : L’Hôtel-Dieu de Troyes.
C’est madame Martin, la voisine, qui m’a prévenu, quand je suis rentré. Parce que moi, j’étais à l’école. Et quand j’ai appris cela, ça m’a fait tout drôle.
Elle m’a même dit que maman se faisait du souci à mon sujet — les mères sont toutes les mêmes ; elles songent déjà à leurs enfants, avant de penser à elles —. Bref ! Elle répétait qu’elle ne voulait pas me laisser seul. Car elle n’ignorait pas que, lorsqu’on met les pieds dans un hôpital, on sait quand on entre. Mais on ne sait pas quand on sort.
Les gens l’avaient rassurée. Lui disant que j’étais grand. Que je n’étais pas tout seul. Qu’il y avait madame Martin. Puis les parents de Miette Guiberler. Et qu’ils allaient s’occuper de moi.
Ça, c’est bien vrai. Tout le monde est gentil avec moi. Mais c’est comme cela, à Vendeuvre. À part deux ou trois individualistes, quand il arrive une tuile à quelqu’un, les Vendeuvrois se serrent les coudes. Ils font bloc. Et c’est à celui ou à celle qui sera le premier à vous proposer ses services.
C’est réconfortant.
Bref ! Je ne manque de rien. Monsieur et madame Guiberler sont venus. Même qu’ils souhaitaient que je dorme chez eux. Mais je leur ai dit non. Je ne veux pas quitter la maison de maman. Pour être plus proche d’elle. Car, je sens que si je pars, j’ai le pressentiment qu’il va se passer quelque chose de grave. C’est ce que je leur ai expliqué. Ils m’ont répondu qu’ils comprenaient. Seule Miette en a été chagrinée.
J’ai juste accepté que madame Martin prépare mon souper.
En ce moment, je suis seul dans la cuisine. Devant mon assiette de soupe. Sur la table, il y a son tambour et ses baguettes, que monsieur Gérard m’a rapportés. Et j’essaie de faire le point. Est-ce que c’est grave pour ma mère ? Ou pas ? Combien de temps est-ce qu’elle va rester hospitalisée ? Est-ce qu’elle va encore pouvoir travailler ? — dans l’immédiat, il ne faudra pas y compter, du temps qu’elle reprenne des forces.
Alors, comment on va vivre, tous les deux ?— car, si pas de travail, pas d’argent ! —. Et si elle restait impotente ? Comment on ferait ? Moi à l’école et elle à la maison ?
De toute façon, c’est décidé. Si je veux bien qu’on m’aide, je ne veux pas être assisté. Comme il y en a certains, à Vendeuvre. Je trouve que c’est dégradant. De toute façon, maman ne voudra pas non plus. Alors…
Conclusion… Comme elle a toujours travaillé pour moi. C’est à mon tour de travailler pour elle…Mais, qui voudra de moi ? Je suis encore jeune.
Je regarde le tambour de maman. Peut-être que…Mais non. C’est impossible.
Alors, je saisis les baguettes. Et je me mets à battre, doucement…tout doucement. Sûr que, de sa chambre d’hôpital, maman m’entend.
Plan…Plan… Rataplan… Nous sommes liés tous les deux par un même fil. Un son qui vibre. Elle, à un bout. Et moi à l’autre. Maintenant, je ne suis plus seul.
Et ce ne sont pas mes mains qui frappent. C’est mon cœur. Et le sien. Qu’elle m’a laissé en partant. Tout entier enfermé dans son instrument. Et que je viens de délivrer… Lequel parle. Et rassure.
Non. Le tambour n’est pas un instrument comme les autres.
C’est alors que j’entends frapper à la porte… J’ouvre. C’est Miette, avec sa brosse à dents, sa chemise de nuit et sa poupée.

— Qu’est-ce que tu viens faire ?
— Comme tu n’as pas voulu venir chez moi. Je viens chez toi.
Brave petite amie ! Sans toi, la soirée aurait été bien triste. Car, je n’ai toujours pas de nouvelles de l’hôpital. Et son père non plus, qu’elle m’apprend. Pourtant, il a téléphoné.
— Elle dort, qu’on lui a répondu. Elle dort.
Depuis, j’attends.

CHAPITRE 35

DES NOUVELLES


Le lendemain, je décide de ne pas aller à l’école. Et Miette non plus.
Je prépare notre petit déjeuner. Et à onze heures on entend une voiture qui s’arrête devant la maison. C’est un monsieur Guiberler — un peu étonné que sa fille ne soit pas en classe —, qui vient d’entrer. Mais, à son sujet, il déclare qu’il va écrire un mot d’excuse pour sa maîtresse. Quant à moi, il m’explique que ce n’est pas la peine d’avertir mon institutrice. Vu qu’à Vendeuvre, tout le monde est au courant de ce qui s’est passé.
Puis, il s’assoit. Je lui fais un bon café. Il regarde fixement sa tasse. Tourne plusieurs fois sa cuillère, pour bien faire fondre le sucre. Et, après un bon moment d’hésitation, il se décide :
— Ta maman souffre de sclérose en plaques.
Il l’a appris hier soir. C’est une infirmière qui le lui a dit. Parce qu’il avait téléphoné, à l’Hôtel-Dieu. Mais il n’avait pas osé m’en parler. De peur que je passe une mauvaise nuit.

— C’est grave ?
— C’est sérieux. Mais sois tranquille. On n’en meurt pas.
Je lui demande ce que c’est. Il m’explique. C’est une maladie inflammatoire qui attaque le cerveau. Déforme les membres. Fait souffrir. (Pas tout le temps.) Trouble la vue. Et paralyse.

— Ils vont la mettre à Brienne1 ?
— Pourquoi donc ?
— Vous venez de dire qu’elle n’aura plus toute sa tête.
Il sourit. Me rassure. Non, ma mère n’est pas folle. Mais c’est une maladie « invalidante ». Comme je ne comprends pas, il m’explique qu’elle aura besoin qu’on
s’occupe d’elle. Puisqu’elle ne pourra sans doute bientôt plus marcher.

— Alors… son tambour? Ses tournées ? Son travail à l’usine ?
— C’est terminé.
— On en guérit ?
— La médecine a fait beaucoup de progrès ces dernières années. Mais la seule chose qu’elle sait faire aujourd’hui, c’est calmer la douleur.
Enfin, il dit que cela ne devait pas dater d’hier. Qu’il y a eu des signes. Mais qu’on a manqué de vigilance.
Je lui réponds : « C’est vrai. »
Alors, il évoque le jour où la contremaîtresse lui avait montré l’ourlet de chemise qu’elle avait cousue de travers. À cause du voile qu’elle disait avoir, devant les yeux. Sans oublier ses tremblements. Sa chute dans la salle d’expéditions. Puis, la canne qu’elle utilisait de plus en plus pour s’aider à marcher.


___________________________________________________________________________
1. Hôpital psychiatrique.


— Je ne l’ai jamais entendu se plaindre !
— Elle ne se plaignait jamais.
— Je ne pensais pas que c’était à ce point-là.
— Moi non plus.
— Mais pourquoi ? Pourquoi ? Elle aurait pu m’en parler.
— Elle ne voulait pas perdre son emploi.
— Je comprends, qu’il fait, après réflexion. Mais, toi, Louis, tu aurais dû insister.
Les regrets de monsieur Guiberler sont sincères. Mais il reconnaît que, de toute façon, cela n’aurait rien changé. La maladie étant déjà trop avancée. Par contre, prise à temps, les médecins auraient sans doute pu la freiner.

— Le docteur Chaput lui avait dit qu’il ne savait plus quoi faire avec elle.
— Il n’y a pas que lui, en France. Il aurait dû l’envoyer à Paris. Pour voir des spécialistes. Enfin quoi ! Il a manqué d’esprit d’initiative, s’énerve le père de Miette.
Ensuite, il veut savoir si, dans notre famille, il n’y aurait pas eu quelqu’un qui aurait souffert de sclérose en plaques ?
Je lui rappelle que mon père a eu les jambes écrasées par un wagon. Que mon grand-père Ferrières est mort d’un arrêt cardiaque. Et que sa femme, ma grand-mère est décédée d’un cancer de l’œsophage.
À cet endroit, il a du mal à dissimuler un sourire indulgent. C’est pour cela qu’il précise :
— Je veux parler… de son côté à elle ?
Difficile à dire. De ses parents, elle en parlait peu. Sauf que sa mère allait souvent à Bar-sur-Aube, voir une vieille tante malade — malade de quoi ? Je ne l’ai jamais su ?. Quant à ma grand-mère maternelle, elle est morte de sa belle mort. Et mon grand-père, je ne l’ai jamais connu.
Il avale sa tasse de café d’un trait. Puis conclut qu’après tout, cela n’a pas d’importance.
— Maintenant, il faut accepter. Si tu veux, dimanche, je peux t’emmener la voir.
Dimanche ? C’est loin dimanche… C’est dans quatre jours. Je ne peux pas attendre aussi longtemps. Mais qu’est-ce que je peux faire ? Troyes est à une trentaine de kilomètres. Et encore, il faut bien en rajouter une dizaine, vu que l’Hôtel-Dieu est en plein centre.
C’est vrai. La proposition ne me déplaît pas. Bien au contraire. Car, à part le père de Miette, je ne vois pas qui pourrait m’emmener. Monsieur Charlier…peut-être ? Mais il est vieux. Et ne conduit plus guère. Sauf dans les rues de Vendeuvre. Car il n’y a pas beaucoup de circulation.
J’aimerais aller à Troyes plus tôt. Mais, le père de Miette, il faut le comprendre aussi. Il a son travail. Son usine. Ses ouvrières. Et quand on a des employées, on ne peut pas s’absenter comme ça. De but en blanc.
— Merci, que je lui réponds, touché.



À SUIVRE

 

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