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Épuisé |
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ROMAN
N°02
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Épuisé |
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L'ARBRE DE MAI Un roman de Christian Moriat
CHAPITRE 1
Arrêtez horloges et pendules
! Maurice vient de nous quitter. Le Maurice de la ferme des Essarts.
C'est de lui dont on parle. L’époux de la Marie-Rose
Vernier, fille Duchesnay, de La Loge-aux-Prés, dont les parents
sont partis l’hiver dernier. Il était bon. Ou bien, il déclarait aussi: « Sûr que vous auriez fait la même chose pour moi, si j'avais été dans l'embarras. » - ce qui était un peu présomptueux de sa part. Mais il est bon de croire en la bonté humaine. Lors que celle-ci n'est pas toujours au rendez-vous. Quant à l'un de ses voisins, un jour où celui-ci avait dû faire appel à ses services, et comme il avait tenu à lui exprimer sa gratitude, il lui avait expliqué ceci : « Se dévouer pour les autres est pur égoïsme de ma part. Puisque ce que je fais pour toi, c'est comme si je le faisais pour moi. Aussi est-il inutile de me remercier. » Bref ! C'était un brave
homme. Mais la mort, qui est toujours en quête d'un mauvais
coup, ne sait pas faire le distinguo entre le juste et l'injuste.
Aussi frappe-t-elle souvent plus qu'à son tour. Et cette
fois, c'est Maurice qui vient d'en faire les frais. À la table de Maurice, jamais
pain n'avait manqué. Sa veuve, vous le dira. Tête de cire sur oreiller blanc, repose aujourd'hui notre paysan, soldant ainsi sa dette à l’existence. Une existence lasse de tant de pluies, brûlée de tant de soleils et brisée de tant de labeurs. Son âme est là qui attend le signal de monter. Sûr que débarrassée du poids ô combien véniel de ses péchés, légère comme plume, elle ne manquera pas de s’élever bien haut jusqu'au firmament. Juste de quoi caresser les anges. Lesquels ont cette capacité à reconnaître la qualité des âmes que le Seigneur leur envoie. Aussi ne manqueront-ils pas de faire le constat suivant : « Que voilà un bon client ! Cela nous change !» Fermez les volets. Mouchez la lampe.
Allumez les cierges. Pour de bon, bonhomme s'est endormi. Le prêtre est encore là, qui vient de recueillir ses derniers aveux, ses dernières confidences. Pendant que dans la cuisine, encensoir sur la table et serviette autour du cou, pour éviter de salir son surplis de dentelle, goûte l'enfant de chœur. Du chocolat plein les doigts. Maurice s'est éteint. Maurice vient de passer. Maurice nous a quittés. Maurice auprès de Dieu a
été rappelé. Il est vrai qu'à partir
de la soixantaine, après une vie bien remplie, la mort, fait
toujours partie des possibles. La preuve ! D'autres avant lui sont partis.
Qui étaient bien plus jeunes. Ce qui encourage les pleutres,
les inquiets, les indécis et tous ceux qui craignent de franchir
le pas. Comme le petit Edmond Genevoix,
l'enfant passé sous les roues d'une charrette pleine de pommes
de terre. Par la faute d'un cheval emballé, à cause
d'un frelon qui s'était glissé dans le tuyau de son
oreille. Comme la mère Gripart aussi,
la guérisseuse de quarante ans, qu'on a retrouvée
quinze jours plus tard au pied d'un chêne. Elle qui, tous
les jours, s'en allait chercher des simples, pour soigner ses malades. C'est ainsi. L'homme propose et
Dieu dispose. Car seul le Seigneur qui jamais ne se trompe, sait
ce qui est bien pour chacun. Bedeau, faites sonner le glas !
Une seule note, s'il vous plaît. Mais qu'elle soit lente et
longue. Le temps que chacun prenne conscience qu'ils ne verront
plus leur Maurice. Ni dans sa ferme, ni dans sa rue, ni dans ses
champs.
Le patronyme de Wankowicz, porté
par les ouvriers agricoles polonais, qui travaillent actuellement
sur deux fermes, sans doute, interpelle ? En ce début vingtième,
les campagnes polonaises sont dans la misère. La faute à
une démographie galopante et à une économie
en voie de réorganisation, suite à la restructuration
d'un état devenu, par la suite indépendant, mais qui,
depuis longtemps, fut tiraillé entre plusieurs voisins. Dont
celui de l'immense empire russe, qui avait pour habitude de prélever
sa dîme sur le dos d'un pays sur lequel il avait jeté
son dévolu. Sans demander l'avis de ses habitants. Aussi,
la plupart des paysans qui, dans leur propre pays, ne possèdent
rien, ou pas grand-chose, n'ont-ils eu pour ressource, que celle
de louer leurs bras, auprès des grands propriétaires
terriens. Lesquels - hélas ! - ne sont pas assez nombreux
pour résorber le nombre impressionnant des demandeurs d'emplois.
D'où la seule solution qui reste à ces derniers, pour
ne pas mourir de faim : l'expatriation. De par un passé récent,
rappelons-le, d'aucuns étaient déjà partis
s'installer en Allemagne ou au Brésil. Puis aux États-Unis. Aussi, candidats à l'immigration de rester bloqués aux frontières du Nouveau Monde, dans des conditions souvent indignes d'un pays démocratique. Quand ils n'étaient pas contraints à un retour forcé vers leur pays d'origine. Pour ceux qui avaient de quoi payer le voyage de retour. Lors que, pour les autres, la situation s'avérait plus préoccupante. Que faire de cette main-d’œuvre
non qualifiée, bon marché et peu exigeante, originaire
de Pologne ? Puis, où aller ? Puisque l'Amérique ne
veut pas d'eux... ? C'est ainsi que dès 1924, des conventions bilatérales d'accueil sont-elles signées entre Paris et Varsovie, incitant différents organismes à rejoindre la Société Générale d'Immigration (la SGL), représentant les employeurs français, et l'Office d’Émigration polonais, de manière à faciliter le départ des volontaires vers le pays de Voltaire et de Hugo. Et à favoriser leur adaptation. C'est l'exode du travail, concrétisé
par l'arrivée hebdomadaire et massive de convois ferroviaires
bondés, en direction des mines de charbon et de fer, de la
Lorraine, du Nord et du Pas-de-Calais. Jeunes, travailleurs, robustes,
courageux, dynamiques, peu exigeants et capables de mener une vie
spartiate, telles sont les qualités des candidats qui se
décident à tenter l'aventure, en franchissant les
frontières de l'hexagone*. Partant pour la plupart du centre de rassemblement de Myslowice à bord de trains entiers, c'est après plusieurs jours de voyage que ceux-ci parviennent notamment à Toul, où il leur est remis un contrat de travail, ainsi qu'un lieu d'affectation. Or, en dépit d'une carte d'identité obligatoire qui leur est accordée - renouvelable tous les trois ans (deux ans, par la suite) -, qu'une grande partie d'entre eux vont finir par s'installer en France dans la durée, abandonnant leur projet de retour. Lors que primitivement, avec leurs économies gagnées à la sueur de leur front, ils caressaient le doux rêve de procéder à l'achat d'un lopin de terre à cultiver en leur pays ; lequel les aurait mis à l'abri de la faim... Mais le voyage coûte cher. Quant aux salaires - du moins au début -, ils sont d'un meilleur rapport, eu égard à ce qu'ils gagneraient en Rzeczpospolita Polska. Sans compter que, peu à peu, les habitudes et leur adaptation à l'égard de leur pays d'adoption - même si, à l'origine, tout n'a pas été facile, en raison des coutumes, des barrières linguistiques et d'une France méfiante vis-à-vis des étrangers -, ce sont autant d'éléments qui vont finalement les inciter à rester. Déjà, très
tôt, dans la capitale, les expatriés avaient mis en
place tout un maillage d'importantes institutions, telle que la
Société historique et littéraire polonaise
avec sa bibliothèque, situées toutes deux sur l'Île
Saint-Louis, ainsi que la librairie d' Eustachy Januszkiewicz, installée
Boulevard Saint-Germain. Voilà pour la culture. De même, pour en revenir à la partie culturelle, le prince Czartoryski, propriétaire de l'Hôtel Lambert, reçoit dans sa vaste propriété, le grand Mickiewicz, l'éminent auteur de Pan Tadeusz et des Aïeux, qu'il achèvera d'écrire à Paris. Lequel obtiendra une chaire au Collège de France pour y donner des cours en français. Sans oublier l'illustre exilé que fut Frédéric Chopin qui passa près de vingt ans en France, essentiellement à Paris. Comme quoi les Polonais, qui se
sont organisés, et qui s'illustrent dans de nombreux domaines,
ont fait de notre pays, leur seconde patrie. Sans omettre de mentionner la publication de leurs propres journaux tels que le Warius Polski à Lille et le Narodowiec à Lens ou le Polak we Francji (Le Polonais en France) de la Mission catholique polonaise. Ou la dispense de cours, le soir après la classe, donnée dans les locaux de l'école publique - la scolarité en langue française étant obligatoire. En même temps que se développent
des sociétés sportives, théâtrales, musicales
ou sportives (Raymond Kopaszewski, dit Kopa, fils de mineurs polonais
qui beaucoup plus tard, intégrera l'équipe de France
de football), ou l’orchestre de Stephane Kubiak, qui fera
danser "les gens du nord") Tout en ajoutant qu' après
la chute du tsar en février 1917, le gouvernement français
permit à la Pologne de lever sa propre armée. Enfin, pour en revenir à
notre sujet, si entre 1 931 et 1 935, le secteur industriel français
est frappé par une grave crise économique, il y en
a un autre où le recrutement de la main-d’œuvre
émigrée se stabilise, et va s’accroître.
C'est le domaine agricole. Où systématiquement, les
"Polacks", comme vulgairement on va les appeler, une fois
leur contrat de travail signé, vont être systématiquement
orientés en direction des travaux champêtres. Même
si, hélas pour eux, une fois affectés dans l'agriculture,
il leur sera interdit de regagner l'industrie, mieux rémunérée,
sans préjuger de la volonté de certains d'entre eux,
désireux d'en formuler le souhait. Par contre, à titre compensatoire,
contrairement à ses homologues mineurs du Nord ou du Pas-de-Calais,
le Polonais affecté dans le secteur des métiers de
la terre, évite inconsciemment les affres des grèves,
du licenciement et du chômage.
* Sources : "Les Polonais en France avant la seconde guerre mondiale" de Edmond Gogolewski. et le catalogue de l'exposition temporaire "Polonia, des Polonais en France depuis 1 830", coordonné par Janine Ponty - coédition : Cité nationale de l'histoire de l'Immigration (mars 2011) CHAPITRE 3
Maurice n'étant plus, Marie-Rose
Vernier et son mari n'ayant pas d'enfants, celle-ci est seule à
présent. Avec un immense domaine qu'il lui laisse sur les
bras. Et avec le pauvre Gus, vieux garçon, trentenaire et
handicapé moteur, doublé d'un retard mental conséquent
- son cerveau étant celui d'un enfant de douze ans. Pour
l'aider à l'entretien et à la bonne marche de sa ferme.
Même si Stanislaw et Zofia Wankowicz, le couple polonais et
Ania, leur fille, viennent et viendront toujours lui prêter
main forte, lors des gros travaux saisonniers. Grâce au prêt
de Richard Thomas et de sa femme Bernadette, leurs voisins de la
Ferme de La Forêt ; lesquels sont serviables et arrangeants. Puis d'ailleurs, pour quelles raisons
cela changerait-il ? Or, pour Gus, alias Gustave Rollet,
à part la traite des vaches, leur conduite au pâturage
et des tâches à sa portée, comme l'entretien
du petit matériel, avec son pied bot, et malgré son
sérieux et sa bonne volonté, on ne peut guère
lui en demander davantage. Or, sa femme, la Marie-Rose, se
souvient qu'un jour, elle avait surpris une conversation entre son
époux et Thomas, leur collègue de la Ferme de la Forêt.
Le second avouant, qu'en dépit de l'abattage fourni au travail
par sa main-d’œuvre polonaise, et l'aide apporté
par ses propres enfants, qui grandissent, il pourrait bientôt
se passer d'eux. Toutefois, après avoir envisagé le pour et le contre, s'il y a des avantages, elle y voit malgré tout, des inconvénients. Car les Polonais ont deux enfants : Ania, une belle et courageuse jeune fille dont on a parlé, et Jerzy, tous deux respectivement âgés de quinze et six ans. D'où deux salaires et demi à payer pour le couple et l'adolescente - le jeune garçon étant encore soumis à l'obligation scolaire. À condition toutefois que, selon l'usage, les rémunérations dues à la mère, soient inférieures à celles de l'homme. Ce dont elle va devoir se renseigner. Justement, qu'en est-il exactement
de leurs gages, chez les Thomas ? Elle n'en sait rien. Puisque c'était
un sujet réservé à Maurice, son mari qui, lui
seul, tenait les comptes, au centime près. Il est vrai qu'au
niveau du rendement, que ce soit aux Essarts ou à La Forêt
- proportionnellement à l'étendue des deux propriétés
-, pour l'une comme pour l'autre des deux femmes, celui-ci se vaut,
tant à la besogne, les Polonaises sont vaillantes. Car pour
avoir vu à l’œuvre, Zofia et sa fille, elles ont
toutes deux autant d’abattage que Stanislaw, leur père. Quant à la nourriture ?
Est-ce aux patrons de la fournir ? Il va falloir aussi qu'elle se
renseigne. Afin de savoir si celle-ci est décomptée
des salaires. Ou si c'est en plus. Malgré tout, sur ce sujet,
elle se souvient qu'une fois, elle les avait tous vus rassemblés
autour de la table - patrons et commis -, au moment du déjeuner.
Comme si ceux-ci faisaient partie de la famille. Même que
c'était Bernadette, qui servait tout son monde. Ensuite, devra-t-elle les loger
? Ce serait préférable, vu qu'ainsi, ils seraient
sur place. Ce qui d'ailleurs ne poserait guère de problème
pour elle, étant donné que les dépendances
que compte sa ferme, et dont l'une d'entre elles est actuellement
inoccupée, il y a de quoi loger la famille Wankowicz tout
entière, dans des conditions acceptables. Sous réserve
de les débarrasser de leurs encombrants et de quelque transformation.
Malgré tout, si tel était le cas, un bon coup de pinceau
s’avérera indubitablement indispensable... Ce qui est
loin d'être insurmontable. Mais les Wankowicz accepteront-ils
? Notre veuve réfléchit, pendant que le Gus, assis par terre, sur les tomettes bordeaux de la cuisine, et couteau à la main, est en train d'écorcer une branche de frêne bien droite, dans le but de fabriquer un manche de bêche - notre commis ne s'y trompe pas, car il s'agit d'un bois à longs grains, dont la robustesse et la flexibilité ne sont pas les moindres de leurs caractéristiques.
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