ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego-2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Amazon - La Fnac -

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 09 Signé Popaul

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 10 La carte à jouer

À paraître

ROMAN N° 11 La chair salée a disparu

https://liralest.fr

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.



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ROMAN N° 13 L'or de la Barse

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ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt!

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ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour

http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 17 : Un amour de Popaul En attente de publication
ROMAN n° 18:: Marie des Varennes En attente de publication
ROMAN n° 19:: Le maître d'école et la fille du vent En attente de publication
ROMAN n° 20:: Popaul et le p'tit vendeuvrois. En attente de publication
ROMAN n° 21:: Un petit soulier rouge dans la neige blanche

http://liralest.fr/

ROMAN n° 22:: Qui en veut au coq du clocher? Non proposé à l'édition
ROMAN n° 23:: Le temps des loups  
ROMAN n° 24:: J'ai l'honneur de vous dire... que vous n'êtes pas invités à mes funérailles  
ROMAN n° 25:: Laurine

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Livre et Ebook

ROMAN n° 26:: L'itinéraire d'un crétin  
ROMAN n° 27:: Les becs brûlants  

 

– LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR –

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LES BECS BRÛLANTS

ou

LES UREBECS

Christian Moriat

 

CHAPITRE 3

Le Maître d'école


« Le Maître d'école » vient d'arriver. C'est un vieux qui a son habitat au fond des bois. Et c'est comme cela qu'on l'appelle à Varèges. Parce que, des plantes et des animaux, en passant par les humains, il sait tout sur tout. Personnage lunaire s'il en est, à la fois poète, savant et philosophe. À lui seul, il incarne un composite de science et de poésie, si tant est qu'on puisse inclure le savoir scientifique avec la sagesse et les belles lettres, avec lesquels il ne fait aucune différence. Passant de l'un à l'autre, sans privilégier l'un par rapport à l'autre. Prétendant qu'il y a de la poésie partout et dans tout. Ce qui en fait un être à part.
À la fois médecin - « médicastre », corrige à chaque fois le docteur, qui le jalouse - et apothicaire - « potard véreux », le traite l' apothicaire qui, de lui, est toujours enclin à prendre ombrage.
Quoi qu'il en soit, le bonhomme divise. Apprécié qu'il est par ceux qu'il guérit, mais détesté par ceux qui suivent la faconde du curé, qui lui reproche son scepticisme quant aux choses de la religion. Ce à quoi l'intéressé de répondre : « Baliverne ! » Ce à quoi le bon pasteur de lui rétorquer : « Esprit fort ! »
Néanmoins, pour un muscle froissé, un membre déboîté, une blessure, une brûlure, une verrue à faire passer, ou simplement de la fièvre, des maux de tête ou des coliques - inefficacité occasionnelle de la gelée de coing -, on vient le consulter, après diverses tentatives ratées du docteur. Même de loin. Quand il est dans sa cagna. Car, comme il ne tient pas en place, c'est rare de le trouver chez lui.
Soit, il est parti chercher des simples, destinées à la préparation de ses potions, de ses onguents ou autres cautères.
Soit, il est en train de poser des pièges dans des endroits connus de lui seul ; histoire d' attraper animaux à plumes et à poils.
Soit, il pêche grenouilles et poissons dans un quelconque trou d'eau.
Soit, il « chasse » tout bonnement le champignon, selon la saison, ou bien l'escargot ; qu'il soit petits-gris ou de Bourgogne. Mais ne fait jamais commerce de ce que la forêt lui offre, préférant en faire cadeau à celles et à ceux qui sont dans le besoin. De crainte que nature ne se venge. En ne lui donnant plus rien.
Aussi, pour lui-même, se contente-t-il de peu, car, prétend-il, « il ne faut jamais exiger plus que son dû ».
C'est donc un homme de principe. Qui ne vit que de braconnage ou de ce que lui apporte ses patients, en récompense de ses services et de ses conseils - autrement dit, pas grand-chose.
C'est un homme de sens rassis.
Un homme comme on n'en trouve plus guère. Aussi économe de ses mots que des aliments qu'il consomme. Vu que c'est un grand taiseux. Dont la principale nourriture est celle de ses livres ou de ses brochures, qu'il dévore à haute dose. Quant au langage, celui qu'il comprend le mieux, c'est celui du vent dans les branches et le narratif des oiseaux dans les arbres. N'hésitant pas à se mêler à leur conversation, car il a le sifflet polyglotte - le parler du merle n'étant pas celui du rossignol, par exemple, ni celui de l'hirondelle ou de l'alouette des champs, pas plus que le langage du noroît ou de la galerne, lesquels n'ont pas la même tessiture. De toute façon, peu lui importe le changement de registres, vu que les langues, il les parle toutes. Aussi, passer de l'une à l'autre ne le contrarie-t-il pas.

Bref ! si intellectuellement l'homme est au sommet, moralement il est parfaitement équilibré. Apte à répondre avec efficacité à toute question qu'on soit à même de lui poser. Et toujours prêt à seconder son prochain.
Quant au physique, par contre, pour celui ou celle qui ne le connaît pas, d'aucuns le taxeront de sauvage. Tant il en a l'aspect. Mais on ne peut pas tout avoir. Car, pour être franc, il faut bien reconnaître qu'il fait peur. D'abord, il est taillé comme une armoire. Haut de jambes et long de bras, il est. Et combien semblerait ridicule celui qui, d'aventure, serait amené à lui chercher noise. Vu qu'il n'est pas homme à s'en laisser conter.
En outre, avec ses oreilles décollées, son nez épaté, sa barbe qui lui mange les trois-quarts du visage et ses cheveux qu'il peigne au râteau de ses doigts, on ne peut pas dire que l'élégance soit sa principale préoccupation. Mais on ne demande jamais aux personnes de savoir, d'incarner la beauté. Sinon, dans ce domaine, il n'y aurait personne. Ce que l'on attend d'eux, c'est leur bon sens pratique et leur efficacité. Ce qui chez lui est inné.

C'est L'Aîné qui avait été chargé de le rencontrer. Ce qui n'avait pas été une mince affaire. D’autant plus qu'il a fait de La Forêt Templière son royaume et que celle-ci est particulièrement vaste. Or, aujourd'hui, comme notre solitaire n'est point au logis, d'instinct, Jacques suit un petit ru qui s'en va serpentant à travers la futaie, telle une couleuvre à collier. C'est là, après une bonne heure de marche, qu'il finit tant bien que mal à tomber sur lui.
Il est là, face à lui, les deux pieds dans l'eau, pantalons relevés jusqu'aux genoux. En train de pêcher le pescale sans hameçon, ni bouchon. Pour aller plus vite. Exercice pour lequel il fait preuve d'une adresse peu commune.
Aussi, après que L'Aîné lui eut expliqué les tenants et aboutissants de sa visite, celui-ci, décide de se rendre tout de go, à la ferme des Sautriot, afin de se rendre compte de l'état de leur vigne.

Une fois celui-ci rendu sur place, dès que le père lui eut indiqué les cigares d'un coup de menton, le Maître d’école de se pencher sur les feuilles de vigne, puis de prononcer un mot qu'ils n'ont jamais eu l'occasion d'user, faute de n'en avoir jamais entendu parler. C'est : « rebecs », « purbecs », « essebecs ». À quelque chose près.
Comme ils n'ont pas bien entendu, ils le lui font répéter. Ce qu'il s'acquitte de mauvaise grâce, parce qu'il n'aime pas répéter :
- Byctiscus betulae.
- Charançons ?
- Non. Ure-becs ou ure-bères. C'est la même famille.
- Urebecs ?
- Eumolpes ou« Becs brûlants », on dit aussi. Il y en a des verts. Il y en a des noirs. Ceux-là sont verts. Comme pour mieux se confondre avec le feuillage. Histoire de mieux tromper le vigneux. La nature n'est guère « donne-m'en ¹ » pour ceux qui l'exploitent... Regardez il y en a un qui est en train de piquer votre feuille avec son rostre. Il la dessèche et la brûle. D'où son nom.
Avec minutie, ceux-ci d'examiner une fois encore, le feuillage en souffrance, afin d'observer la pernicieuse activité des bestioles.
Le premier à se relever, c'est Jacques. Lequel demande :
- C'est grave ?
- Bientôt, vous n'aurez plus rien.
Père et fils sont consternés.

C'est alors qu'on le voit fourrager la terre, au pied d'un échalas... À peine a-t-il déplacé deux

ou trois mottes, qu'à leurs yeux ébahis, ils remarquent œufs, nymphes et larves grouillantes, superficiellement enfouis sous la terre. Lesquels pullulent.
- Au bout d'un certain temps, leurs cigares tombent sur le sol, libérant les œufs, poursuit-il. Voilà ce que cela donne.

- Qu'est-ce qu'on fait ? demande le père, visiblement inquiet.
Il explique qu'il faut apporter des botterets ², mangeurs d'insectes.
Le fils bout :
- On fait comment quand on n'en a pas ?
- On va en chercher. Il y en a beaucoup en Forêt Templière. Autour de ma cabane.
Pris d'un doute, il lorgne du côté de la vigne voisine.
- Pas la peine, prévient Joseph. Il n'y en a pas.

Le Maître d'école ne répond pas, qui se dirige vers la parcelle en question. Pour s'accroupir au pied d'un paisseau. Soulever quelques mottes. Gratter le sol. Puis se relever, après examen :
- Ça commence, fait-il, en ouvrant une main où grouillent larves et nymphes.
Aussi leur conseille-t-il l'arrachage au plus tôt des cigares. De les brûler. Puis de prévenir le voisin. Même s'il pense que c'est déjà trop tard. Vu que deux ou trois de ces coléoptères par cep, sur près des trois-quarts d'une exploitation, aussi petite soit-elle, sont amplement suffisants pour compromettre la récolte future.

Ainsi, sans perdre de temps, et après avoir rameuté femme et enfants, la famille entière, s'active-t-elle à la recherche des cigares, et à les dépendre avec précaution, pour ne pas laisser tomber les œufs qu'ils contiennent. Puis à les jeter dans un feu, que le fils aîné vient prestement d'allumer. Et c'est avec un plaisir non dissimulé, qu'ils entendent rissoler feuilles sèches et cigariers.
Tout en vaquant à cette occupation, le Maître d’école de les entretenir sur la vie des urebecs, bien qu'il lui en coûte, car étant économe de paroles, il déteste expliquer. On dirait que ça le fatigue.
- L'insecte est diurne, les informe-t-il. Quant à sa présence, ne vous méprenez pas, elle ne date pas d’aujourd’hui. Une fois adulte, il a passé l'hiver bien au chaud, dans le sol. C'est au printemps, comme en ce moment, qu'il en sort pour manger et pondre jusqu'à une quinzaine d’œufs, qu'il introduit entre les nervures principales, et qu'il mâchouille, interrompant l' arrivée de la sève. Obligeant les lobes de la feuille à s'enrouler en cornet de dragées, en à peine une semaine.
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1. Guère généreuse (patois local)
2. Petits crapauds


Après incubation d'une dizaine de jours, des larves s'en extraient, qui se nourrissent de la chair même de
la feuille desséchée. Pour quitter le cigare plusieurs semaines plus tard et se nymphoser dans la terre. Qu'il quitte une fois sa morphologie et sa taille acquises. Puis, la larve de remonter vers le feuillage, qui lui tient lieu de garde-manger et le cycle de reprendre.
(Jamais l'homme n'avait autant parler.)
Après avoir réduit en cendres les derniers cigares, les Sautriot, de demander à l'enseigneur, s'il ne faudrait pas ratisser la terre au pied des paisseaux, afin de retirer toute trace des parasites. Et de remettre de la terre nouvelle si besoin. Ce qui représente un travail considérable.
Le second de répondre ni oui ni non :
- Si le cœur vous en dit. Sachez toutefois qu'il suffit d'oublier une larve ou deux pour que tout reparte. Pour l'instant filons plutôt à la recherche des botterets.

C'est qu'à cette époque-là, le vigneron dispose de peu de moyens pour lutter contre les parasites, fait observer le colporteur, en allongeant ses jambes engourdies. Peut-être qu'un jour, l'homme inventera des produits, capables de protéger les espèces cultivées contre les insectes nuisibles et les maladies. Ce qui, pour le paysan, améliorera du même coup les rendements.
Pour l'heure, tel n'est pas le cas. Aussi, afin de pallier ce manque, a-t-on recours à des procédés naturels.

 

 

CHAPITRE 4

 

La chasse aux botterets


Les mares, ce n'est pas ce qui manque au pays de l'argile. Aussi, au lieu d'aller explorer La Forêt Templière, domaine du Maître d'école, les Sautriot préfèrent-ils investiguer à l'entour de leur ferme, qui en compte une demi-douzaine, à moins d'une demi-lieue, lesquelles ne sont jamais à sec, même en été, par temps caniculaire. Règne des prés et des champs humides et marécageux, où roselières, magnoriçaies à laîches et filipendulaies prolifèrent, au milieu des saules et des aulnes, paradis des vaches qui viennent s'y abreuver ou se mettre tout simplement à l'ombre, nul doute que cet endroit est l'antre rêvé des grenouilles et des crapauds.
Aussi le père a-t-il réuni le ban et l'arrière-ban familial - Catherine, six ans et Sophie, trois ans, les deux benjamines, ayant préféré rester à la maison, sous la surveillance de leur grand-mère, car elles ont une peur bleue de « ces affreux batraciens tout ouverts de boutons », et amis des sorcières, des guenauds et autres jeteurs de sort. C'est du moins ce qu'elles avaient avancé pour éviter de participer à la recherche de bestioles qu'il leur faudrait attraper à mains nues, tant elles abominent leur gluant contact. Puisque tel sera le procédé, avant de les glisser dans les profondeurs de leurs sacs de jute, après capture.
Pour cette chasse, qui aura lieu nuitamment, à la lueur des lanternes et des flambeaux - l'amphibien en question étant plus actif la nuit que le jour, où il se cache dans un trou creusé par lui, au niveau du sol -, Gustave, l'aïeul, Jacques, l'aîné, Pierre et Jean, les deux cadets, sont venus seconder Joseph et Marie, les parents, qui sont déjà sur le pied de guerre.

Après avoir rappelé aux enfants l'inefficacité du venin sur la peau - substance blanchâtre et crémeuse, secrétée par les pustules d'un animal se sentant menacé, dès qu'on le serre trop fortement -, les voilà en route. En abandonnant derrière eux Albert et Gloria, des chiens qui font savoir leur mécontentement, en aboyant fortement, tout en tirant sur des chaînes solidement fixées par des pitons, à leurs niches respectives. Et prêtes à se rompre, tant est fort le dépit des corniauds.
Mais, ce qu'ils ne comprennent pas, c'est que si « la bave » de crapaud est sans conséquence pour l'humain, elle l'est davantage pour les canidés, qui s'aviseraient de les attraper.
En effet, lors d'un éventuel contact de celle-ci avec la muqueuse de leur gueule, les toxines pénétreraient directement dans leur sang, engendrant des conséquences fâcheuses sur leur cœur et leur système nerveux - comme quoi la précaution a été sage de les laisser là où ils sont.

La lune est de la partie. Une brise printanière caresse les visages. Et l'ombre des chasseurs de s'allonger sur les blancs cailloux du chemin. Au loin, on entend rêver un oiseau. Lors que dans les bois de Champy, luisent les yeux de quelque animal en maraude. Blaireaux, lièvres ou renards, sans aucun doute. Si les deux premiers ne représentent aucun danger, les goupils, par contre, provoquent de gros dégâts dans les poulaillers. S'en souviennent les Sautriot pour, il n'y a pas si longtemps, en avoir fait les frais. Pour un simple petit trou qu'ils n'avaient pas vu dans le grillage. Cette fois-là, cela avait été l'hécatombe. Mangées, étranglées, emportées, laissées sur place ou simplement enterrées, ont été les pauvres volatiles. Tant est rusé le renard. Par contre, pas de danger pour l'homme. Ce qui a le don de rassurer Pierre et Jean. Lesquels craignent par dessus tout les animaux à quatre pattes et plus précisément les loups, qu'ils confondent avec les renards. Ce qui fait sourire Gustave, le grand-père.

Chacun de poursuivre son chemin, sacs sur l'épaule. D'un pas plus apaisé.
Plus on est en approche de la première mare, plus on perçoit le charivari d'une colonie de batraciens. Qu' ils soient grenouilles, crapauds, rainettes ou crapelets, lèvres et gorges ouvertes, tous sont en train d'accorder leur lyre, avant de donner pleine mesure à leur habituel concert, amplifié par leur sac vocal placé sous une gorge gonflée à bloc, et prête à éclater . Même si le chant des crapauds est plus discret, d'autant plus s'il est émis sous l'eau.
- « Quand le crapaud chante, le beau temps s'avance », fait Gustave à voix basse.
- Chut, fait L'Aîné.
- J'en vois un, interrompt Jean qui se met à courir.

N'eût été le caractère dramatique de l'actualité - puisque, rappelons-le, il s'agit de tenter de sauver leur vigne -, ce serait une véritable partie de plaisir. Mais tel n'est pas le cas.
Et chacun, toile de jute à la main, de se séparer, puis de cavaler après les bestioles, afin de mettre la main dessus.
C'est à celui ou à celle, qui en prendra le plus.
- J'en ai un gros, fait savoir Pierre. Je peux le prendre aussi ?
- Il n'en sera que plus efficace, lui répond sa mère.
- Le Maître d'école avait dit : « Les botterets », hésite-t-il.
- Dans le doute, tu le prends quand même, conseille Jacques.

Celui-là, ce doit être une femelle. Vu sa taille - près de quatre pouces, au moins, au lieu de deux ou trois pour le mâle.
N'eût été le corps pustuleux, la bestiole à teinte brune et légèrement jaunâtre, serait presque belle avec ses yeux de cuivre rouge et sa pupille horizontale. Par contre, elle n'est pas difficile à attraper tant sa démarche est lourde et pataude. Contrairement à sa cousine, la grenouille, cette dernière saute peu ou prou, préférant la marche au saut, en raison de ses courtes pattes.

Par contre, ami du paysan et du jardinier le crapaud n'a pas son pareil pour avaler tout ce qui passe à sa portée, qu'ils soient vers de terre, limaces, araignées, mouches, escargots, fourmis et les fameux urebecs ou becs brûlants, à l'encontre desquels, les Sautriot attendent que ce dernier fasse des miracles.

Il n'empêche que - et au risque de me répéter - la boutonneuse bestiole a provoqué et provoque encore bien des nuits blanches à Sophie et à Catherine, les deux benjamines, car c'est l'animal le plus employé par les sorcières, dont celle de La Redoute, sur la route d'Avrennes ou celle qui mène sabbat avec ses collègues, aux Quatre-Chemins, sur le territoire de Granval, près la route de Villy-Le-Champy, et qui l'utilisent pour fabriquer leurs philtres et autres potions maléfiques, propres à empoisonner les Varègeois, dont la tête ne leur revient pas. Aussi, avant de se coucher, les deux petites n'oublient jamais de regarder sous leur lit, afin de voir s'il n'y en a pas un qui aurait trouvé refuge sous leur matelas de fougère ou de menue paille.
Enfin, on ne compte plus les princes charmants transformés en grenouilles et les laideronnes en crapauds, par les carabosses, qui pactisent avec le démon.
Ce qui leur fait froid dans le dos.

Mais, en dépit de ses défauts, la bête a une indéniable qualité, comme celle de contenir une pierre magique nommée crapaudine, extraite de son crâne et employée pour servir d'antidote aux substances malignes. Même les plus toxiques. Du moins, c'est ce qu'on dit.
En outre, sa faculté de prévention n'est plus à démontrer, tant elle a la capacité de changer de couleur, lorsqu'elle se trouve en présence d'un poison. Du moins, c'est ce qu'on suppose.
Ce qui, de facto, limite les empoisonnements. Aussi, nombreux sont les rois et les reines à l' utiliser, avant de passer à table. Leurs goûteurs veillant à préserver leur santé. Ce qui d'ailleurs, pour ces derniers, n'est pas sans risque.
De même, enchâssée dans divers bijoux, prémunit-elle contre la peste bubonique, ou la morsure de la vipère. Du moins, c'est ce qu'on croit.
Alors que, montée en bague, elle préserve du mauvais air. Ou montée en collier, elle garantit de la fièvre quarte. Du moins, c'est ce qu'on pense.
Puis, outre le fait qu'elle soit annonciatrice des mouvements du sol, tels que les tremblements de terre - ce qui laisse aux habitants le temps de se mettre à l'abri -, l'animal a également la capacité d'appeler la pluie ; ce qui est un atout pour le paysan, en période de sécheresse. Du moins, c'est ce qui est prouvé.
Et c'est la raison pour laquelle, grand-père Sautriot, prévoyant, a pendu un crapaud séché sur la porte de sa vinée.
Enfin, le Maître d'école vous le dira : il guérit les grands brûlés. Du moins, c'est ce qu'il répète.
Ce qui est loin d'être négligeable.

Comme quoi, à elle seule, la bestiole a d'indéniables compétences. Et diable soit de la couleuvre à collier, du hérisson et de la corneille, qui n'hésitent pas à en faire leur extra. Car, en l'éliminant, c'est autant de personnes qui, un jour ou l'autre, seront privées de ses salutaires vertus.
Espérons pour les Sautriot, que les botterets sauront venir à bout des urebecs, qui prolifèrent actuellement dans leurs vignes.
Et ce sont des sacs remplis de batraciens qui, dès leur retour sont immédiatement déversés sur la parcelle infectée. Tant pis pour les Lécuyer, leurs voisins, qui, bien que par eux prévenus, n'ont toujours pas pris la mesure du danger qui les menace. Or, s'ils persistent à nier les conseils de Joseph et de l'Aîné, nul doute qu'au train où vont les choses, les récoltes, non seulement la leur, mais celles des autres seront fort compromises. Non seulement à court terme, mais pour long de temps. Toutefois, « qu'ils aient tort ou raison, à quoi bon écouter ceux de la ferme de La Garenne, que l'on exècre, et avec lesquels on a rompu tout lien ? » C'est certainement ce à quoi ils pensent, ces Béotiens. Mais il n'est pire sourd que celui qui ne veut point entendre !
Puis, comment faire comprendre à des vignerons qui répètent que si votre vigne est infectée, la leur ne l'est pas !? Incorrigibles têtes de pioche qui, à la réalité, se refusent.

Pourtant, Geneviève et Armand Lécuyer ont une fille. Amélie, elle se nomme. Et L'Aîné, d'elle, depuis long de temps s'est embéguiné. Et la « Mélinette », comme on l'appelle, de lui, réciproquement, s'est embéguinée aussi. Or, cela dure depuis leur plus tendre enfance, malgré l'animosité de l'Armand qui, de ses voisins, dit pis que pendre. Ce qui ne les empêche pas les deux tourtereaux d'avoir, l'un pour l'autre, le cœur brûlé et le sens troublé. Surtout lorsque la belle plonge l'azur de son regard dans celui, plus sombre, du Jacquou, son bon-ami. Il l'aime, avec sa petite fossette à deux doigts du menton et ses lèvres de soie si promptes au baiser. Quant à elle, elle se pâme lorsque, chemise ouverte au vent, il charge de sa fourche, les gerbes de paille sur le plateau de du chariot.
Souvent, le soir, lorsque dorment leurs parents respectifs, ils se donnent galants rendez-vous au pied du vieux noyer en été. Ou dans la cabane à outils, en hiver. Et habillés de leur seul costume d'ombre et de nuit, qui les entoure, ils se confient des choses que seuls partagent les amoureux. Parlant de tout et de rien. Du présent, qui les désole, en raison de l’intransigeance de L'Armand. Puis de l'avenir, rempli d'espérance et d'une lumière, néanmoins voilée de quelque sombre nuage, pour le motif précédemment indiqué.
Ce que l'on doit toutefois faire remarquer aux âmes sensibles, notamment à celles promptes à s'émouvoir dès qu'il s'agit d'amours contrariées, c'est que jamais, au grand jamais, ils ne se sont fait surprendre. Tant ils sont prudents. Ce qui constitue une véritable prouesse. Mais en ruses et roublardises, les amants sont toujours experts.
Pour en revenir au fléau qui menace le vignoble de la Côte de Brigny, La Mélinette, avertie par son soupirant, comprend le danger qui plane sur les vignes de son Armand de père. Laquelle, à diverses reprises, l'avait pourtant mis en garde. Mais il n'écoute rien. Se contentant de lui répondre :
- Gare à eux, si ça se produit. En désignant du menton, la ferme d'à côté.

Il n'empêche qu'une véritable course de vitesse vient de s'engager entre crapelets et urebecs. Les premiers mangeant les insectes. Les seconds dévorant les feuilles. Et bien malin celui qui dira qui l'emportera, conclut notre colporteur, en tapant, le fourneau de sa pipe, contre la pierre de la cheminée, pour le débarrasser de ses cendres.

 


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