ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego-2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Amazon - La Fnac -

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 09 Signé Popaul

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 10 La carte à jouer

À paraître

ROMAN N° 11 La chair salée a disparu

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.



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ROMAN N° 13 L'or de la Barse
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt!

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ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour

http://www.lepythagore.com

ROMAN N° 17 : Un amour de Popaul En attente de publication
ROMAN n° 18:: Marie des Varennes En attente de publication
ROMAN n° 19:: Le maître d'école et la fille du vent En attente de publication
ROMAN n° 20:: Popaul et le p'tit vendeuvrois. En attente de publication
ROMAN n° 21:: Un petit soulier rouge dans la neige blanche En attente de publication
ROMAN n° 22:: Qui en veut au coq du clocher? Non proposé à l'édition
ROMAN n° 23:: Le temps des loups  
ROMAN n° 24:: J'ai l'honneur de vous dire... que vous n'êtes pas invités à mes funérailles  
ROMAN n° 25:: LAURINE  

 

– LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR –

LAURINE

Petite ode d'amour champenoise

Christian Moriat

Petite pièce poétique champenoise
à la manière du « Mireille » provençal
de Frédéric Mistral.


Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou des ayants cause, constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du code de la propriété intellectuelle.

 

 

 

SUITE DU CHANT PREMIER

 

 

LA FERME DES VARENNES

 

 

III


CHANT DU TRESSEUR D'OSIER


1

 

Sonne le tocsin, qu'on est encore dans les champs. D'emblée, sur place, on abandonne tout. Lors que la moisson est à peine commencée. Jeunes et vieux, hommes, femmes et enfants, au village, sont descendus. Nous aussi. Sur la place de la mairie, l'est un attroupement. Tout Vendeuvre est là. Nous ne sommes pas les premiers. Quand on peut s'approcher de la porte de la maison commune, sur une affiche, on lit : Ordre de mobilisation Générale… On se regarde incrédules. Est-ce rêve mauvais ? Est-ce réalité ? Qui peut s'imaginer ? Le doute n'est pas permis. Cette fois, on y est. Et ma mère de se mettre à pleurer.

2

 

« Les nuits sont fraîches, en hiver »
C'est ce qu'elle dit, en ajoutant cache-nez et pull-over à col roulé, dans mon paquetage. « Tu exagères, se moque mon père. Il ne part pas pour la Sibérie ».
« Tu regarderas. Dessus tes habits, du pain, du fromage et du saucisson, je t'ai mis.
– Il sera rentré avant d'avoir tout mangé, croit-il encore bon de plaisanter. Histoire de dédramatiser le tragique de la situation. »

3

 

Le train de dix-neuf heures vingt-huit. C'est celui-là que je prends. Au milieu de la vapeur et des pleurs, ma mère ne veut plus me lâcher. Quant à mon père, la moustache humide, il me fait la leçon : « N'oublie pas ce qu'on t'a appris. De ta famille, de ton pays, montre-toi fier. Sois digne. Et fais ton devoir ».
C'est dans un grand hurlement de locomotive qu'on se quitte. Qu'elle parte, qu'elle arrive, c'est plus fort qu'elle, il faut qu'elle siffle, la loco. Or, et pour ceux qui l'ignorent, il n'y a point de sifflets qui se ressemblent ; seuls sont les cheminots à comprendre leur langage. Mais ce soir-là, ce n'est pas un sifflet, c'est un cri, une plainte, un sanglot, que le mobilisé que je suis, saisit.
Lors que quelques irréfléchis entonnent une vibrante Marseillaise. Lors que d'autres présomptueux clament à tout vent : « On fait juste l'aller-retour ! » Nul doute qu'avec eux, l’Alsace et la Lorraine, bientôt, rejoindront le giron français.

4

 

Troyes. La Caserne Beurnonville. La Rivière-de-Corps. « Garde à vous ! » « Repos ! » « Marche au pas ». « Marche droit ». Escrime au fusil à baïonnette. Les Rosalie de mademoiselle Lebel ? font bamboche. Un quart de tour à l'intérieur du corps. Hop la ! C'est ainsi que trépasse l'ennemi. - Si d'aucuns apprennent à secourir les malheureux blessés, nous, on apprend à tuer. Seul, le premier qui tue sera sauvé. Le choix est limité. La guerre a sa logique, qui n'est pas celle de la paix.

 

5

 

Direction Saulxures-lès-Nancy. Dormir en marchant, cela s'apprend. Prochaine étape Arracourt. Chassé-croisé entre une population en fuite et nous autres pioupious, qui montons au front. Face au destin qu'on connaît et qui nous attend. Sitôt arrivés, contrordre. Retour à Saulxures. Sursis. Ce ne sera pas pour maintenant. Une information a filtré : conflit d'opinions dans l'état-major parisien ; les uns prêchant la reculade, les autres prônant l'avancée. Ce sont les seconds qui l'emportent. Foin de la cacade.
Nouveau retour à Arracourt, ensuite.
« À l'attaque ! », aboie le chef. Il est question d'une colline que l'on doit prendre, mais qu'on ne prend pas.
« Repliez-vous ! » braille-t-il.
C'est ce qu'on fait. Que de morts, derrière, laissons-nous !

 

6

 

Repli vers l'arrière. Puis nouvelle montée au front.
« À l'assaut ! » C'est le signal du massacre. On tire. On éventre. On étripe. On explose. Vu qu'on a le droit. La boucherie est ouverte. Quel que soit le camp, nous autres soldats sommes les bouchers. Et nous serons tous perdants.
De part et d'autre, nombreux sont ceux à rester sur le carreau.
« Victoire ! » entend-on. La tranchée allemande est prise. On ne le savait pas, tant on était occupé à tuer.
Ouste ! Maintenant qu'on a fait place nette, on peut s' installer. Les vivants ayant pris la place des morts.
Passent les heures. Passent les jours. On attend. De la boue partout. De la boue, des poux, des puces, de la crasse et des rats. Tandis qu'autour de nous, tonnent les marmites teutonnes de 210 ou de 305, en soulevant des monceaux de terre. Lesquelles retombent sur les copains, frustrant les corbeaux ?, qui n'auront pas à les dépouiller.
La prochaine, sera pour nous. On est au courant. Et c'est pour bientôt.

 

7

 

Enfin ! C'est l'emballage final. Le clou du spectacle.
Un gros noir explose. Et c'est l'apothéose. La fulgurance de l'éclair. Le dévoisement du tonnerre. Quel beau feu d'artifice ! Honneur et gloire. Nous étions des héros. Nous voici devenus des dieux. L'état-major à tour de bras, déifiera à grands coups de merdailles. Ne manque que la fourragère. Laquelle sera pour plus tard... si on n'y laisse pas une épaule, il y aura peut-être de la place pour la porter.
Mais moi, Blaise. Moi, le brave petit soldat qui prie et qui pleure, se demande quand va s'arrêter le déluge.
Soudain, le souffle de me soulever, à deux mètres au-dessus du sol. Pour m'envoyer direct dans un entonnoir, par une marmite creusé : le vestibule de l'enfer. Avec des étoiles partout. De toutes les couleurs. Puis de la fumée. Beaucoup de fumées. Le ciel en est rembardé ?.
Bouge un bras. Bouge une jambe. Je me tâte. Miracle ! Quelques hématomes, rien d'autre. « Gar nichts », comme ils disent, les barbares d' Outre-Rhin.
Le brouillard une fois dissipé, j'aperçois un cheval mort au fond du trou.Un animal dans une mare d'eau putride. Dont je ne vois que la tête. Et ses yeux par l' horreur figés. À côté, il y a un soldat, qui geint, pris dans la vase. « Hilfe ! » qu'il gémit. « Hilfe ! »... « Verlasst mich nicht ! » C'est un Boche. Je descends, au bord de la flache d'eau. L'extrait de la bourbe. Mal en point, il est. Avec, sur la poitrine, une petite fleur rouge, qui grandit, grandit, grandit... J'écarte sa vareuse, soulève sa chemise. C'est bien un coquelicot qui lui pousse à l'endroit du poumon. Et neutralise sa respiration. Ce qui le fait souffler rauque.
Au-dessus de nous, crépitent les balles, explosent les obus : c'est la guerre qui continue. Je la sens. Je la devine. Mais ne l' entends plus. La faute aux oreilles qui, aux sons, ne répondent plus. Mais je sais que ça court, là-haut. Ça court. Ça sue. Et s’entre-tue.
Lors qu'en bas, en notre cavité, règne la trêve. Entre deux hommes. Deux ennemis il y a peu, dont l'un, à cette heure, tente de sauver l'autre.
Je retire ma chemise. Lui fais un point de compression. Puis nettoie les lèvres de la plaie, avec le vin de mon bidon. Et découpe des bandes, à l’aide de ma baïonnette. En guise de bandage sommaire. Coule le sang dès que ma main se retire. L’éclat d'obus reçu alimentant « la fontaine-au-blessé ».
Que je le sorte de l'affreuse cavité. Il le faut. Vite ! Des branches en bas. Lui fabriquer un travois pour sortir de là... Dans l'eau croupie, je fouille. Tournant le dos à mon nouvel ami. Soudain... PAN ! Trop tard. L'escarpe m'a tiré dans le dos. Un mot, un seul... POURQUOI ?
Adieu travois ! Adieu la vie ! Moi qui me demandais comment l'arracher du trou funeste. C'est une question que je n'ai plus à me poser. Me voilà par terre, allongé. Je souffre. Je suis blessé. Pendant que j'attends la balle prochaine . Celle du coup de grâce. Qui ne vient pas.

Lorsque je me retourne, c'est pour le voir, lui, sicaire ingrat, rendre le soupir dernier. L'effort produit pour me tuer ayant eu raison de lui. Il ne tuera plus. Lors sont nuitamment venus les brancardiers. Pour me reconduire à la tranchée. Puis, en route vers l'arrière. Direction l'hôpital. La guerre, pour moi, est terminée.
Je me souviens. C'était une belle nuit, en tapisserie d'étoiles. Même qu'un météore m' avait gratifié de sa révérence. Comme s'il ne suffisait pas des traçantes le jour, ne manquaient que les perséides, durant la sorgue.
« Lumière des étoiles, étoile du ciel tombée et qu'en ta course je vois, reçois de moi, reçois ce v?u : faites-moi guérir », que mentalement, je me récite fiévreusement. Plusieurs fois. Comme une antienne.
Vaine incantation. Qui ne s'est pas complètement réalisée. Puisque, au bord de ma colonne vertébrale, je garde encore aujourd'hui, l'amer souvenir d'une balle – celle du Saxon –, que les meilleurs chirurgiens n'ont jamais pu m'extraire. Depuis, je vis avec. Et chaque changement de temps me rappelle cette horrible fosse, où agonisait un ennemi blessé, que j'avais voulu sauver. Un ennemi qui en avait fait son lit, à côté d'un cheval mort.
Mais qu'il soit allemand, russe ou chinois, si un jour c'était à refaire, je crois qu'à tenter de le secourir, de nouveau, je m'y emploierais.


8

 

Et le vieil homme de vider son verre. Tant parler lui a donné soif.
Un profond silence aussitôt, de s'instaurer sur ces derniers mots, emprunts de clémence, de charité et de miséricorde. La voix de l'aïeul est musique, que l'on écoute encore, même une fois éteinte. Quant à la danse de ses doigts, celle-ci ne s'est pas arrêtée, durant son chant guerrier. Lequel a été mis à profit pour achever la bordure de son ouvrage. Ne reste que l'anse à fabriquer. Alors, une fois celui-ci réalisé, le vieillard-aux-brins-d'osier confiera son dernier-né à Laurine – tel est le nom de sa petite-fille –, qui pourra aller le vendre place du marché. Nul doute qu'il trouvera preneur. Car Grand-père y aura mis tout son c?ur.

– Il fait lourd, dit-il. Il est l'heure de mérienne ?. Tu avais raison, je vais rentrer.
Et bonhomme de les laisser, tous deux. Assis de part et d'autre de la table.
La petite prie son visiteur d'excuser son grand-père, que la guerre a profondément marqué.
– Combien de fois ne me l'a-t-il pas répété, cette histoire. Dix fois ? Vingt fois ? Je n'ai plus assez de doigts pour les compter. À propos, quel est votre nom ?
– Audren.
– Si par hasard, il vous arrive de pousser de nouveau jusqu’aux Varennes, monsieur Audren, encore et encore, Sa guerre, il vous racontera. Sans en changer une virgule. Soyez indulgent. Ne lui en faites point reproche. Il aura oublié qu'il vous l'a déjà contée.

D'après ce qu'elle lui confie, ce n'est pas la balle que l'aïeul a blessé. C'est le manque de reconnaissance du soldat, qu'il a soigné. Et qu'il cherchait à exfiltrer du guêpier, au plein c?ur de la bataille. Parce qu'il pense qu'un ennemi qui soufre n'est plus un ennemi. Or, de ce malheureux événement, il en garde une cicatrice, qui ne s'est jamais refermée. Mais, de son propre aveu, au Germain, il ne lui en garde point rancune. C'était la guerre. Et aux esprits affaiblis, les armes font perdre le sens moral. Les lois de la guerre ayant conditionné les cerveaux, gommant en eux tout ce qu'il y a d'humanité.
Combien d'hommes, dans d'autres circonstances, auraient – selon lui – fait de bons époux, et de bons pères de famille ! Las ! Les gouvernants en ont fait des barbares. Pourquoi se gêneraient-ils, tous ces politiciens, ces impitoyables tireurs de ficelles qui, de la moindre égratignure pour eux, s'effraient, mais qui, de la vie des autres, font bon marché ? Du moment que cela leur rapporte, sans qu'il leur en coûte ?
Tels sont les propos pleins de bon sens d'un « dresseur d’osier », rapportés par une petite Laurinette, éleveuse de chèvres aux Varennes. Laquelle ajoute que les chants guerriers, heureusement, n'ont plus court aujourd'hui. Elle en connaît de plus fins, de plus charmants et de moins belliqueux. Telles ballades et romances qui, aujourd'hui, avantageusement, les remplacent. Et c'est tant mieux.

(« Varennes », nom ô combien mal porté. Car synonyme étymologique de terres fertiles, au sous-sol de sable gras. Lors qu'à Vendeuvre, quasi-stérile est la terre argileuse d'un lieu-dit, truffé de fossiles et de cailloux. Mais paradis des blancs moutons, des caprins entêtés et du gibier mutin. Avec, à flanc de plateau, les longues rangées de vignes, tracées au cordeau, et dont les ceps, tels des petits soldats, montent la garde.
C'est ce que Vincent, notre narrateur, se doit de préciser.)


IV


OÙ L'ON PARLE PEINTURE

– Si j'en juge par votre valisette, je dirais que vous êtes peintre ? Est-ce que je me trompe ? lui demande sa petite hôtesse, coudes sur la table. Et menton appuyé sur ses deux poings.
– Oui.
– Que peignez-vous ?
– Ce que l'?il saisit. Ce que l'âme perçoit.
– Auriez-vous quelques ?uvres à me montrer ?
– J'allais vous en parler.

Il se saisit de la mallette en bois de noyer, préalablement abandonnée sur une chaise, lors de son arrivée. La prend par la poignée de laiton. La dépose sur la toile cirée, après que la jeune fille ait fait de la place – gobelets, couteaux, pains, fromage et cruchon ayant été relégués à l’autre bout.
La jeune bergère de s'extasier devant la plaque dorée, rivetée entre les deux fermetures métalliques. « LEFRANC », y peut-elle lire.
Clic ! Clac ! font les fermoirs à bascule. Il ouvre. Soulève le couvercle. Merveille des merveilles. C'est la surprise :
– Oh ! Une malle magique ! s'extasie-t-elle, en battant des mains, telle une enfant. Comme tout est bien rangé !

C'est ce qu'elle découvre, au fond de la « cuvette » compartimentée, une fois la palette retirée de sa rainure, laquelle faisant office de tiroir. Avec une quinzaine de tubes de peinture à l'huile, bien alignés en leur logement. Outre un lot de pinceaux – rond, plats, pointu, Aveline, Egbert, angulaire, traceur, brosse éventail – il y a aussi deux couteaux.
Elle remarque également un godet de fer blanc pour les mélanges, un flacon d'essence de térébenthine et une chiffonnette tachée.
Mais ce qu'à l'intérieur elle admire le plus, c'est au dos du couvercle que cela se tient. Il s'agit d'une demi-douzaine de réalisations sur cartons ou papiers-dessins, retenues par un élastique.
– Que c'est joli !
« Église Saint-Pierre de Vendeuvre »... « Sous-bois en Forêt d'Orient »... « Scène de marché Place de la Halle »... « Chapelle du Val Suzenay »... « Jeune fille au puits », qu'elle déchiffre – le nom de chacune des ?uvres ayant été écrit au verso.
– Et là ? Qu'avez-vous donc peint ? Sur votre carnet à souche ? De l'herbe rase, des cailloux, l'étang, quelques chèvres. On dirait... Mais... c'est le plateau des Varennes. Mon plateau.
– C'est bien Votre plateau.
– Et ce bosquet ? Avec cet enclos, puis ce toit que l'on devine, à travers les arbres ?
– Votre ferme.

La jeune fille est ravie.
Leurs deux têtes rapprochées à touche-cheveux, sont plumes de tamaris l'une vers l'autre inclinées. Le souffle de l'adolescente, un instant, de se poser sur la main de l'artiste. (Combien est difficile pour lui, de masquer son émoi.)
– Quel dommage ! déplore-t-elle. Qu'avez-vous fait ? Au milieu de l'eau, près de la rive, vous avez fait un trou. Est-ce maladresse de votre part ? Ou détail qui vous aurait déplu ? Et que vous auriez voulu éliminer ? Or, à tant gratter, la scène représentée de s'en trouver gâchée. Belle elle était, pourtant.

À lui, il revient de lui en expliquer le mystère.
– Je m'étais assis dans l'herbe. Mon carnet sur les genoux. Tant m'inspiraient les lieux. À tel point que mon pinceau courait sur le papier. Pris, lui aussi, par le charme du sujet, il allait si vite que j'avais perdu pouvoir de l'arrêter. Comme ensorcelé, il était.

C'est une réalité. Sans esquisse, ni croquis, il peint. À l'instinct. Tels ces romanciers qui écrivent d'un seul jet, sans avoir pensé au préalable, à ce qu'ils vont écrire. Et qui, à la fin, un mot poussant l'autre, s'étonnent du résultat obtenu – bon ou mauvais.
Ce n'est qu'une fois rentré à la maison, que le peintre qu'il est, rapporte le tout sur une toile. Mais en agrandissant l'original – si, toutefois, l'ensemble mérite attention –. Sinon, lui confie-t-il, il arrache la page. Et il prend son bâton de pèlerin pour aller vers d'autres contrées. De celles qui sont susceptibles de l'émouvoir.
Ce qu'elle ignore, son hôtesse, c'est qu'il n'est pas artiste, tient-il à préciser. Mais jouisseur insatiable qui, des offrandes de la nature, se repaît. En sa qualité de modeste collectionneur de paysages. À l’instar de ces cueilleurs de fleurs, en quête d'espèces ramassées sur leur chemin, et qui, chez eux, les emportent pour les insérer entre les pages d'un herbier.

Ce que la petite chevrière n'a toujours pas saisi, c'est ce trou sur le papier, cet accroc à la surface de la pièce d'eau.
Il lui apprend que dans la réalité, celui-ci n'existe pas. Pour mieux le lui faire comprendre,
il détache le feuillet, le tend dans sa direction, à hauteur de vue. Regarde à travers et dit :
– Voyez ! Le trou n'existe plus. À l'intérieur, vous avez pris sa place.

Laurine, petite Laurine, Laurinette, ne le suit plus du tout. Et pense que d'elle, il se gausse. Il s 'en rend compte. Aussi se doit-il de l'éclairer :
– À un moment donné, lui explique-t-il, mon pinceau s'était arrêté. En apercevant une étoile que, machinalement, j'avais reproduite, bien que ne figurant pas dans le paysage. Laquelle, pourtant, sur l'eau, s'y était un instant mirée. « Une étoile, en plein jour », avais-je alors songé, « cela ne se peut ». Un corps céleste, qui, sur mon travail se serait penché ?
Or, cet astre avait ceci de particulier. C'est qu'au n?ud de ses branches, il y avait un visage : une jeune fille aux blonds cheveux – pour cet objet naturel, quoi de plus normal, me direz-vous ? –, avec une bouche aux lèvres rieuses, puis des yeux de ciel et d'azur. Me suis alors retourné, supposant qu'il y avait quelqu'un derrière mon dos – c'est ainsi que, parfois, procèdent les curieux, qui, à mon insu, et sans piper mot, au-dessus de mon épaule se penchent, afin de jeter un coup d'?il. Histoire de juger de l'effet produit. En d'autres termes de la vraisemblance, entre le modèle et l'idée que je m'en fais –. Mais en plein champ, au milieu des landes et des pierres, qui voulez-vous qu'il y ait ?
Personne. Bien entendu.
Cinq minutes après, l'image avait disparu. Plus d'étoile. Plus de demoiselle. Plus rien. Par quel mystère s'en était-elle allée ?
S'était-elle méprise ? Avait-elle pris ma peinture pour argent comptant ? L'imaginant plus vraie que nature ? Telle une abeille qui, par inadvertance, s’évertuerait à butiner les fleurs peintes sur un tableau ? Confondant le vert avec l'eau de l'étang ? Ce vert dans lequel, à coup sûr, elle se sera baignée. Avant d'en faire sa demeure. La belle se faisant subitement sirène ?
Elle rit.

Il la met au défi de se moquer. Car, il ne faut pas négliger la signification de la verte couleur. N'est-elle pas emblème de renaissance et d'éternité ? Signe d'indépendance et de liberté ? Et celles qui s'y sentent attirées – si l'on en croit la symbolique –, chérissent les vastes lieux et les horizons lointains, peuplés de naturelles espèces. Avec une propension toute particulière à la solitude. Mais cette liberté, dont elles sont si jalousement attachées, n'empêchent pas, de leur part, une grande noblesse de c?ur, avec une prédisposition à se dévouer pour autrui. C'est ainsi, insiste-t-il, qu'une jeune demoiselle l'a prouvé, en affichant une inclination toute naturelle aux règles de l'accueil. Même qu'il est bien placé pour le savoir. Puisque, lui-même, en bénéficie.
Du vert foncé qui communique avec les forces terrestres, au vert clair, en contact avec les forces célestes, le vert émeraude utilisé, traduit l'harmonie du phénomène vivant entre terre et ciel. Tant est grande l’interaction entre l'âme et l'eau. Aussi est-il normal que son étoile – affirme-t-il –, se soit laissée séduire. Tant cela lui correspond.
C'est ce qu'il lui apprend.
– Je suis fille simple, lui fait-elle observer. Exprimez-vous simplement.
– Alors, enchaîne-t-il, sans l'écouter, j'ai gratté, gratté... jusqu’à faire un trou, dans le papier. Désespérant de la retrouver, mon étoile. Or, je m'étais trompé. C'est au pied d'une fermette, à l'ombre d'un marronnier que je viens de la rencontrer. Car, cette étoile, c'était vous. Admettez.
– Peut-être oui. Peut-être non. Êtes-vous bien sûr de m'avoir aperçue ?
– Vue, non. Entendue, sans doute ? Si j'en juge par le remous que vous avez provoqué en vous cachant au sein de votre troupeau ? Sans oublier le désordre des clarines. Dites-moi si je me trompe.
– Vous avez l'ouïe fine.
– Lorsque je vous regarde, à travers cet accroc, fait-il en brandissant de nouveau son ?uvre, tout en y glissant un ?il furtif, vous êtes celle qu’inconsciemment, j'ai peinte. Avouez donc.
– C'était bien moi, en effet. Mais je ne suis pas une étoile, se défend-elle. Je ne suis qu'une petite chevrière, qui vend son lait et son fromage au marché de Vendeuvre.
– Dites-moi comment ai-je pu vous peindre, alors que vous étiez derrière mon dos, cachée ?
– Il y a sur terre des choses qu'on ne doit pas approfondir.
– D’autant plus que je ne vous ai vue ni venir, ni partir.

– Ma petite-fille a la souplesse du chat. La malice du renard. La timidité de l'agneau. La féminité, la joie et l'espièglerie de la loutre. Sans compter bon nombre d'autres qualités, que, plus tard, vous découvrirez, si vous acceptez de nous revenir, fait le vieillard qui vient de se réveiller. Si je puis me permettre, j'ai une demande à vous formuler.
– Demande accordée.
– Patience, jeune homme. Laissez-moi terminer.
– Dites toujours.
– Si vous êtes capable de les peindre toutes, ses qualités – à condition qu'elles tiennent sur un seul tableau, tant sont nombreuses celles de ma petite-fille –, je souhaiterais que vous fassiez d'elle, un portait. Quel qu'en soit le prix. Puisque, selon vos dires, vous prétendez être capable de représenter les étoiles, même de dos. À présent que vous avez fait sa connaissance, il ne vous en sera que plus facile à réaliser.
– Je tiens le pari.
– J'en accepte l'augure, répond l'aïeul, ragaillardi par sa sieste.

C'est ainsi que devinrent plus fréquentes, les visites du jeune peintre à la ferme des Varennes...

 


À SUIVRE

 

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