ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

Épuisé
 

Ed.Praelego-2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Amazon - La Fnac - Épuisé

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....

https://www.atramenta.net/ebooks/le-bal-des-pourris/1225

ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge Épuisé

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 09 Signé Popaul

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 10 La carte à jouer

Compte-rendu du comité de lecture

ROMAN N° 11 La chair salée a disparu

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ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.



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ROMAN N° 13 L'or de la Barse

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À lire

ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt!

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ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour

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ROMAN N° 17 : Un amour de Popaul En attente de publication
ROMAN n° 18:: Marie des Varennes En attente de publication
ROMAN n° 19:: Le maître d'école et la fille du vent En attente de publication
ROMAN n° 20:: Popaul et le p'tit vendeuvrois. En attente de publication
ROMAN n° 21:: Un petit soulier rouge dans la neige blanche

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ROMAN n° 22:: Qui en veut au coq du clocher? ¦À proposer à l'édition
ROMAN n° 23:: Le temps des loups À proposer à l'édition
ROMAN n° 24:: J'ai l'honneur de vous dire... que vous n'êtes pas invités à mes funérailles À proposerà l'édition
ROMAN n° 25:: Laurine

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ROMAN n° 26:: L'itinéraire d'un crétin À proposer à l'édition
ROMAN n° 27:: Les becs brûlants

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ROMAN n° 28: Supporters êtes-vous là? A proposer à l'édition
ROMAN n° 29: Les niaiseux

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ROMAN n° 30: Jeanne et ses chats À proposer à l'édition
ROMAN n° 31: Le grand Retour  

ROMAN n° 32: L'arbre de mai

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L'ARBRE DE MAI

Un roman de Christian Moriat

 

 

 

 

CHAPITRE 1


MAURICE EST MORT

 

 

Arrêtez horloges et pendules ! Maurice vient de nous quitter. Le Maurice de la ferme des Essarts. C'est de lui dont on parle. L’époux de la Marie-Rose Vernier, fille Duchesnay, de La Loge-aux-Prés, dont les parents sont partis l’hiver dernier.
De bien braves gens ceux-là. Tout comme leur fille, la femme en ce moment agenouillée au bord du lit conjugal et qui pleure Maurice, son époux. La tête entre ses mains. Que va-t-elle devenir, avec cette grande ferme qu'il lui laisse sur les bras ? Et qu'il dirigeait avec tant de maîtrise. Il sera irremplaçable.
Cette question, il va pourtant falloir qu'elle se la pose. Or, à ce sujet, rien n'a été prévu. Pris par la quotidienne besogne, ils n'ont jamais pris le temps de l'aborder. C'est pourtant dans ces moments-là qu'on a le regret de ne rien avoir prévu.
Dès demain, il va falloir parer au plus pressé.

Il était bon.
Pour elle d'abord, qui a eu le grand regret, de ne pas avoir eu d'enfants pour couronner leur amour - ce qui n'était pas faute de s'être aimés. Tant ils éprouvaient de nobles sentiments l'un envers l'autre.
Puis serviable envers tout le monde. Et peu économe de sa peine, dès qu'un voisin était dans le besoin. N'hésitant point à suspendre momentanément son travail, lorsque le devoir d'aider son prochain se présentait.
À celles et à ceux qui étaient bien aise de son coup de main, mais confus de l'avoir dérangé dans ses occupations, et souvent pour rien, invariablement, il répondait : « On prendra bien le temps de mourir. »
Ou invariablement il répétait aussi à son épouse, qui déplorait de constater qu'il délaissait les petites contrariétés domestiques au profit de ses concitoyens : « Un bienfait n'est jamais perdu qui, toujours, est rendu. C'est là que j'y trouve mon compte.»
Justement, parlons-en, de son compte. Il n'aura plus le loisir de le trouver. Du fait de son départ.

Ou bien, il déclarait aussi: « Sûr que vous auriez fait la même chose pour moi, si j'avais été dans l'embarras. » - ce qui était un peu présomptueux de sa part. Mais il est bon de croire en la bonté humaine. Lors que celle-ci n'est pas toujours au rendez-vous.

Quant à l'un de ses voisins, un jour où celui-ci avait dû faire appel à ses services, et comme il avait tenu à lui exprimer sa gratitude, il lui avait expliqué ceci : « Se dévouer pour les autres est pur égoïsme de ma part. Puisque ce que je fais pour toi, c'est comme si je le faisais pour moi. Aussi est-il inutile de me remercier. »

Bref ! C'était un brave homme. Mais la mort, qui est toujours en quête d'un mauvais coup, ne sait pas faire le distinguo entre le juste et l'injuste. Aussi frappe-t-elle souvent plus qu'à son tour. Et cette fois, c'est Maurice qui vient d'en faire les frais.
C'est difficile à accepter. Mais rien n'y pourra changer. Même pas l'abbé Misel qui, en pareil cas, répète à tout va que Dieu a des raisons que lui seul connaît et que le commun ignore.
Maigre consolation.

À la table de Maurice, jamais pain n'avait manqué. Sa veuve, vous le dira.
En outre, partageux avec les miséreux, il était. Qu'un chemineau vienne à frapper à sa porte, qu'il se voyait aussitôt proposer gîte et couvert. Et là encore, il avait réponse : « Dieu m'a tant donné. Il est naturel que j'en cède une partie, à celles et à ceux qui n'ont pas grand-chose.»

Tête de cire sur oreiller blanc, repose aujourd'hui notre paysan, soldant ainsi sa dette à l’existence. Une existence lasse de tant de pluies, brûlée de tant de soleils et brisée de tant de labeurs. Son âme est là qui attend le signal de monter.

Sûr que débarrassée du poids ô combien véniel de ses péchés, légère comme plume, elle ne manquera pas de s’élever bien haut jusqu'au firmament. Juste de quoi caresser les anges. Lesquels ont cette capacité à reconnaître la qualité des âmes que le Seigneur leur envoie. Aussi ne manqueront-ils pas de faire le constat suivant : « Que voilà un bon client ! Cela nous change !»

Fermez les volets. Mouchez la lampe. Allumez les cierges. Pour de bon, bonhomme s'est endormi.
Qu'on apporte l'eau bénite et le rameau de buis.
Prévenez les voisins. Avertissez les amis. Puisque de famille il n'a point - ses parents, tout comme ceux de son épouse, ayant rejoint les célestes paradis, il y a bien long de temps.

Le prêtre est encore là, qui vient de recueillir ses derniers aveux, ses dernières confidences. Pendant que dans la cuisine, encensoir sur la table et serviette autour du cou, pour éviter de salir son surplis de dentelle, goûte l'enfant de chœur. Du chocolat plein les doigts.

Maurice s'est éteint.
En bon chrétien, qu'il a toujours été. Ne manquant jamais l'office dominical. Il peut partir tranquille. Puisque de par la reconnaissance de ses fautes auprès du serviteur de Dieu sur la terre, il a reçu l’absolution. Aussi bénéficiera-t-il de la vie éternelle.
Saint Pierre, là-haut, se prépare à l'accueillir. Qui lui tend déjà les bras.

Maurice vient de passer.
Au-dehors le monde entier s'est arrêté. Le chien lui-même s'est tu. De l'étable à la bergerie en passant par l'écurie, dans son entier, le domaine de faire silence, par respect pour le maître qui n'est plus.
De toute façon, vous qui aujourd'hui pleurez, gardez vos larmes. Car demain sera votre tour.

Maurice nous a quittés.
Le temps s'est figé. Même si la terre tourne encore, elle ne tourne plus comme avant. Un peu à l'instar de la roue voilée d'un vélo accidenté.
Dorénavant, rien ne sera plus comme hier.

Maurice auprès de Dieu a été rappelé.
À ce soir pour la veillée. La nuit sera longue. Qu'on passera à chanter et à prier.
Qu'on se le dise.
Mais ne soyez pas désespérés. Car si pour vous la vie continue, pour la sienne, elle vient à peine de commencer.
Même qu'il n'a pas eu le temps de souffrir. Ce qui est une consolation. Il est tombé comme une masse, à plat ventre, au beau milieu de la cour. Provoquant l'envol d'une basse-cour apeurée. Alors qu'il était en train de monter une botte de paille au grenier.
Bons sang d'échelle. Bon sang de barreau qui, sous son poids a cédé. Lui, qui pourtant, s'était juré de le remplacer. La faute en est aux vers qui l'ont rongé.
Fatale et évitable négligence.

Il est vrai qu'à partir de la soixantaine, après une vie bien remplie, la mort, fait toujours partie des possibles. La preuve !
D’aucuns, toutefois, après une longue pratique de l'existence, finissent par l'oublier. Hélas ! C'est dans la nature de l'homme de se croire immortel. « Demain, je vais faire ceci » ... « Après-demain, je vais faire cela.» C'est ce qu'on se dit. Puis patatras ! Un beau jour, la faucheuse vous prend, au moment où l'on ne s'y attend pas.
Adieu programme. Adieu projet.

D'autres avant lui sont partis. Qui étaient bien plus jeunes. Ce qui encourage les pleutres, les inquiets, les indécis et tous ceux qui craignent de franchir le pas.
Comme le fils à Matouillot, par exemple, notre menuisier, celui qui est mort à la guerre et dont le corps n'a jamais été retrouvé, suite à l' explosion d'une marmite à deux pas de sa tranchée ; laquelle l'avait enseveli sous des tonnes et des tonnes de terre.
Diable soit de la guerre et des marmites.
Dur en tout cas pour les parents, qui n'ont pas pu faire leur deuil.

Comme le petit Edmond Genevoix, l'enfant passé sous les roues d'une charrette pleine de pommes de terre. Par la faute d'un cheval emballé, à cause d'un frelon qui s'était glissé dans le tuyau de son oreille.
Diable soit des pommes de terre et des frelons.
Un grand malheur en tout cas pour la famille.

Comme la mère Gripart aussi, la guérisseuse de quarante ans, qu'on a retrouvée quinze jours plus tard au pied d'un chêne. Elle qui, tous les jours, s'en allait chercher des simples, pour soigner ses malades.
Combien nous manque son absence ! Vu que le docteur Bompastor
Puis, quarante ans, c'est bien jeune pour mourir.
Vu que du docteur Bompastor, on ne peut pas en attendre grand-chose. La preuve ! Il a laissé mourir le Maurice. En plus, il ne sait pas remettre en place les articulations, quand on se tord un coude ou une cheville. Et dire qu'il que, de la guérisseuse, il se moquait plus souvent qu'à son tour, Toujours critiquant ses onguents, ses embrocations et autres poudres de perlimpinpin. Répétant à qui voulait l'entendre que la pauvre femme n'était qu' une « sorcière ».
Ce qui est désobligeant. Mais on ne le changera pas. C'est un incapable. Et un jaloux. Il a toujours peur qu'elle ne lui prenne son métier.

C'est ainsi. L'homme propose et Dieu dispose. Car seul le Seigneur qui jamais ne se trompe, sait ce qui est bien pour chacun.
D'autant plus que, qu'échelle ou pas, côté cœur, l'ami Maurice avait déjà connu quelques alertes. Mais il n'en avait jamais parlé. Ni au médecin. Ni à son épouse. C'est ce qui arrive quand l'organe vital est trop sollicité par un trop-plein d'amour. C'est fatal. Il finit toujours par lâcher - comme le barreau de cette bon sang d'échelle. Vu que pour battre, il n'a plus assez de place.

Maurice est mort.
Les Wankowicz, le couple d’ouvriers agricoles et Ania, leur fille aînée, qui, prêtés par le fermier voisin, viennent de temps à autre prêter main-forte aux Vernier, lors des grands travaux que représentent la vendange, la fenaison, la moisson ou le battage du blé, sont présents dans la chambre. Afin de soutenir la Marie-Rose, la chère et tendre femme du défunt. Lesquels assistent impuissants, au grand mystère du sommeil éternel.
Quant au Gus, le valet, il est présent lui aussi, effondré qu'il est, sur une chaise paillée, la figure barbouillée de larmes et de morve. Qui machinalement s’essuie le nez d'un revers de manche.
Malheureusement, comme le disciple d'Esculape l'a déclaré : «Maintenant, il n'y a plus rien à faire.»
Quant à l'abbé Misel, il l'avait corrigé : « Si. Il nous reste la prière ».
C'est ce qu'il avait dit.
Depuis, on prie à tire-larigot. Après avoir donné au défunt le baiser dernier. Celui de l'adieu.
Que son front est froid ! On croirait embrasser une statue.

Bedeau, faites sonner le glas ! Une seule note, s'il vous plaît. Mais qu'elle soit lente et longue. Le temps que chacun prenne conscience qu'ils ne verront plus leur Maurice. Ni dans sa ferme, ni dans sa rue, ni dans ses champs.

Tinte la cloche, qui réveille les pigeons, réfugiés sous le toit du clocher. Lesquels, dans un envol soyeux, partent annoncer la nouvelle à la communauté : « Maurice est en route pour la prairie du grand repos. Interrompez vos travaux. Juste une minute. Pour lui adresser vos plus affectueuses pensées !»


CHAPITRE 2


UN PEU D'HISTOIRE POLONAISE

 

 

Le patronyme de Wankowicz, porté par les ouvriers agricoles polonais, qui travaillent actuellement sur deux fermes, sans doute, interpelle ?
Il est vrai qu'en Champagne méridionale, il est peu fréquent de le rencontrer.
L'explication pourtant en est simple.
Je vous explique...

En ce début vingtième, les campagnes polonaises sont dans la misère. La faute à une démographie galopante et à une économie en voie de réorganisation, suite à la restructuration d'un état devenu, par la suite indépendant, mais qui, depuis longtemps, fut tiraillé entre plusieurs voisins. Dont celui de l'immense empire russe, qui avait pour habitude de prélever sa dîme sur le dos d'un pays sur lequel il avait jeté son dévolu. Sans demander l'avis de ses habitants. Aussi, la plupart des paysans qui, dans leur propre pays, ne possèdent rien, ou pas grand-chose, n'ont-ils eu pour ressource, que celle de louer leurs bras, auprès des grands propriétaires terriens. Lesquels - hélas ! - ne sont pas assez nombreux pour résorber le nombre impressionnant des demandeurs d'emplois. D'où la seule solution qui reste à ces derniers, pour ne pas mourir de faim : l'expatriation.
Mais où aller ?

De par un passé récent, rappelons-le, d'aucuns étaient déjà partis s'installer en Allemagne ou au Brésil. Puis aux États-Unis.
Or, nombreux avaient été ceux qui avaient déjà tenté le voyage vers la terre de l'Oncle Sam, qu'on leur avait dit si
accueillante. Et si chargée de promesses. Mais devant un tel afflux de migrants, l'isolationnisme de ce pays parla si fort que le gouvernement mit aussitôt en place des mesures de quotas draconiennes, avant que l'afflux de la population étrangère, ne se retourne contre elle, avant de devenir un fléau complètement social incontrôlable.
Adieu donc, rêve américain !

Aussi, candidats à l'immigration de rester bloqués aux frontières du Nouveau Monde, dans des conditions souvent indignes d'un pays démocratique. Quand ils n'étaient pas contraints à un retour forcé vers leur pays d'origine. Pour ceux qui avaient de quoi payer le voyage de retour. Lors que, pour les autres, la situation s'avérait plus préoccupante.

Que faire de cette main-d’œuvre non qualifiée, bon marché et peu exigeante, originaire de Pologne ? Puis, où aller ? Puisque l'Amérique ne veut pas d'eux... ?
En France.
Pour y faire quoi ? Et dans quel secteur... ?
Là, où justement la main-d’œuvre fait défaut, suite à la saignée démographique de notre pays, provoquée par la guerre de 14. Où gazés, amputés et gueules cassées sont dans l’incapacité de travailler. Sans parler des millions de morts et de disparus qui, avant ce conflit, constituaient les forces vives de la nation.
Aussi, combien de villes françaises détruites sont-elles à reconstruire ? Combien d'entreprises sont-elles à remettre sur pied ? Combien de mines sont-elles à réactiver ? Combien de terres délaissées sont-elles à retravailler ?
Marianne doit panser ses plaies, qui trouve en la Rzeczpospolita Polska (République de Pologne), une manne providentielle.

C'est ainsi que dès 1924, des conventions bilatérales d'accueil sont-elles signées entre Paris et Varsovie, incitant différents organismes à rejoindre la Société Générale d'Immigration (la SGL), représentant les employeurs français, et l'Office d’Émigration polonais, de manière à faciliter le départ des volontaires vers le pays de Voltaire et de Hugo. Et à favoriser leur adaptation.

C'est l'exode du travail, concrétisé par l'arrivée hebdomadaire et massive de convois ferroviaires bondés, en direction des mines de charbon et de fer, de la Lorraine, du Nord et du Pas-de-Calais.
Quand ce ne sont pas vers les terres agricoles de nos provinces que les étrangers sont dirigés - secteur plutôt réservé aux femmes. La Pologne, ne pouvant guère dissimuler son agreste origine, laquelle répondant également au nom de "Polonia", "Pays des Polanes", c'est-à-dire, du "Pays des pole " (champs) Autrement dit : "La Terre des champs".

Jeunes, travailleurs, robustes, courageux, dynamiques, peu exigeants et capables de mener une vie spartiate, telles sont les qualités des candidats qui se décident à tenter l'aventure, en franchissant les frontières de l'hexagone*.
Il s'agit donc pour eux, d'une opération de survie.

Partant pour la plupart du centre de rassemblement de Myslowice à bord de trains entiers, c'est après plusieurs jours de voyage que ceux-ci parviennent notamment à Toul, où il leur est remis un contrat de travail, ainsi qu'un lieu d'affectation.

Or, en dépit d'une carte d'identité obligatoire qui leur est accordée - renouvelable tous les trois ans (deux ans, par la suite) -, qu'une grande partie d'entre eux vont finir par s'installer en France dans la durée, abandonnant leur projet de retour. Lors que primitivement, avec leurs économies gagnées à la sueur de leur front, ils caressaient le doux rêve de procéder à l'achat d'un lopin de terre à cultiver en leur pays ; lequel les aurait mis à l'abri de la faim... Mais le voyage coûte cher. Quant aux salaires - du moins au début -, ils sont d'un meilleur rapport, eu égard à ce qu'ils gagneraient en Rzeczpospolita Polska. Sans compter que, peu à peu, les habitudes et leur adaptation à l'égard de leur pays d'adoption - même si, à l'origine, tout n'a pas été facile, en raison des coutumes, des barrières linguistiques et d'une France méfiante vis-à-vis des étrangers -, ce sont autant d'éléments qui vont finalement les inciter à rester.

Déjà, très tôt, dans la capitale, les expatriés avaient mis en place tout un maillage d'importantes institutions, telle que la Société historique et littéraire polonaise avec sa bibliothèque, situées toutes deux sur l'Île Saint-Louis, ainsi que la librairie d' Eustachy Januszkiewicz, installée Boulevard Saint-Germain. Voilà pour la culture.
Pour le social et le religieux, il y avait aussi :
L’Œuvre de Saint Casimir, association créée par les Sœurs polonaises de la Congrégation des filles de Saint Vincent de Paul, destinée à l'accueil des orphelins.
Puis l’École des Batignolles du général Jozeph Dwernicki et du poète Antoni Gorecki, réservée aux enfants de bonne famille
Ce sont autant d'institutions destinées à la défense de leurs concitoyens, à la transmission de leur héritage ethnique et cultuel, ainsi qu'à la préservation de leur identité. D'autant plus que les centres miniers vont bientôt posséder leurs propres aumôniers - Bóg i Ojczyzna (Dieu et la patrie) tel est le credo de nos émigrés -, face au refus de l'église de France d'admettre l'existence de paroisses étrangères ; celle-ci tenant par dessus tout à ses prérogatives.

De même, pour en revenir à la partie culturelle, le prince Czartoryski, propriétaire de l'Hôtel Lambert, reçoit dans sa vaste propriété, le grand Mickiewicz, l'éminent auteur de Pan Tadeusz et des Aïeux, qu'il achèvera d'écrire à Paris. Lequel obtiendra une chaire au Collège de France pour y donner des cours en français. Sans oublier l'illustre exilé que fut Frédéric Chopin qui passa près de vingt ans en France, essentiellement à Paris.

Comme quoi les Polonais, qui se sont organisés, et qui s'illustrent dans de nombreux domaines, ont fait de notre pays, leur seconde patrie.
Avec notamment, l'éminente chimiste et physicienne Maria Salomea Sklodowska, épouse Curie, la double Prix Nobel. Et Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky, dit Guillaume Apollinaire, le poète émérite d'Alcools, de La Chanson du mal-aimé et du Pont Mirabeau, sous lequel coulent toujours la Seine, en même temps que les amours.

Sans omettre de mentionner la publication de leurs propres journaux tels que le Warius Polski à Lille et le Narodowiec à Lens ou le Polak we Francji (Le Polonais en France) de la Mission catholique polonaise. Ou la dispense de cours, le soir après la classe, donnée dans les locaux de l'école publique - la scolarité en langue française étant obligatoire.

En même temps que se développent des sociétés sportives, théâtrales, musicales ou sportives (Raymond Kopaszewski, dit Kopa, fils de mineurs polonais qui beaucoup plus tard, intégrera l'équipe de France de football), ou l’orchestre de Stephane Kubiak, qui fera danser "les gens du nord")

Enfin, à Montmorency, ils possèdent également leur propre cimetière où reposent les personnalités polonaises de la capitale et des environs, dont le dramaturge et romancier Julian Ursyn-Niemcewicz et Karol Kniaziewicz, vétérans de la Grande Armée, ainsi que le poète Cyprian Norwid, puis ultérieurement, le chef de la résistance Aleksander Kawalkowski.

Tout en ajoutant qu' après la chute du tsar en février 1917, le gouvernement français permit à la Pologne de lever sa propre armée.
Ce que n'aurait certainement pas désavoué le gendre de Louis XV, le roi de Pologne et Duc de Lorraine, Stanislaw Leszczynski, né en 1677 à Lwów, et mort en 1766 à Lunéville, dont la statue trône sur la Place Stalislaw de Nancy.
Esprit curieux et éclairé, de par son séjour en notre pays, on lui doit d'avoir fait rayonner la vie intellectuelle et artistique de son duché, non seulement en France mais au-delà de ses frontières.

Enfin, pour en revenir à notre sujet, si entre 1 931 et 1 935, le secteur industriel français est frappé par une grave crise économique, il y en a un autre où le recrutement de la main-d’œuvre émigrée se stabilise, et va s’accroître. C'est le domaine agricole. Où systématiquement, les "Polacks", comme vulgairement on va les appeler, une fois leur contrat de travail signé, vont être systématiquement orientés en direction des travaux champêtres. Même si, hélas pour eux, une fois affectés dans l'agriculture, il leur sera interdit de regagner l'industrie, mieux rémunérée, sans préjuger de la volonté de certains d'entre eux, désireux d'en formuler le souhait.
Mais que peuvent faire des personnes en délicatesse avec un français qui, pour la plupart, leur semble hermétique ? D'autant plus quand cette volonté de changement est imposée par les abus des exploitants agricoles que sont leurs patrons.
Quant aux femmes, celles-ci n'ont guère le choix, vu que, selon la législation, elles ne sont plus autorisées à descendre dans les puits de mines.

Par contre, à titre compensatoire, contrairement à ses homologues mineurs du Nord ou du Pas-de-Calais, le Polonais affecté dans le secteur des métiers de la terre, évite inconsciemment les affres des grèves, du licenciement et du chômage.
Ce qui n'est pas négligeable. D'autant plus lorsque ces derniers sont employés par des patrons respectueux des conditions de travail... et des bonnes mœurs, à l'égard des jeunes filles. Ce qui - hélas ! -, ne sera pas toujours le cas. Contrairement aux Vernier et aux Thomas, fermiers au grand cœur. À tout le moins, les légitimes propriétaires de la ferme des Essarts et de la Forêt, évoqués dans cette histoire.


________________________________________________________________________________

* Sources : "Les Polonais en France avant la seconde guerre mondiale" de Edmond Gogolewski. et le catalogue de l'exposition temporaire "Polonia, des Polonais en France depuis 1 830", coordonné par Janine Ponty - coédition : Cité nationale de l'histoire de l'Immigration (mars 2011)

CHAPITRE 3


LA DÉCISION

 

 

Maurice n'étant plus, Marie-Rose Vernier et son mari n'ayant pas d'enfants, celle-ci est seule à présent. Avec un immense domaine qu'il lui laisse sur les bras. Et avec le pauvre Gus, vieux garçon, trentenaire et handicapé moteur, doublé d'un retard mental conséquent - son cerveau étant celui d'un enfant de douze ans. Pour l'aider à l'entretien et à la bonne marche de sa ferme. Même si Stanislaw et Zofia Wankowicz, le couple polonais et Ania, leur fille, viennent et viendront toujours lui prêter main forte, lors des gros travaux saisonniers. Grâce au prêt de Richard Thomas et de sa femme Bernadette, leurs voisins de la Ferme de La Forêt ; lesquels sont serviables et arrangeants.
Or, elle ne voit pas pourquoi cesserait cet arrangement.

Puis d'ailleurs, pour quelles raisons cela changerait-il ?
D’autant plus que, contrairement aux Vernier des Essarts, la propriété des Thomas, "Ceux de La Forêt", comme on les appelle, n'est pas suffisamment importante pour employer à plein temps des étrangers qui, certainement par erreur administrative, leur avaient par le passé, été attribués. Mais, ce providentiel avantage, ils l'avaient accepté de bonne grâce. Car lorsqu'une faveur vous ait indûment octroyée, il est dans la nature paysanne de ne point protester. L'aubaine ayant été trop belle pour qu'en son temps, elle eût été refusée. On dit tellement de mal de l’administration française ! Et souvent à juste raison. Pour une fois qu'elle avait été clémente, autant en profiter.
Ce qu'ils avaient fait.

Or, pour Gus, alias Gustave Rollet, à part la traite des vaches, leur conduite au pâturage et des tâches à sa portée, comme l'entretien du petit matériel, avec son pied bot, et malgré son sérieux et sa bonne volonté, on ne peut guère lui en demander davantage.
Autrement dit, et pour faire court, l'exploitation est trop grande pour une veuve et un infirme. Déjà que le défunt avait bien du mal à l’entretenir.
Mais c'est de sa faute à lui, vu qu'il s'était toujours refusé à une aide permanente, prétextant « un manque d'autonomie ». C' est du moins ce qu'il racontait à l'adresse des quelques ceux qui lui conseillaient d'embaucher quelqu'un. Car, en réalité, aimant commander, il était jaloux de son autorité. Et le moindre conseil, sur telle ou telle manière de valoriser sa terre, qu' aurait pu lui être suggérée par un employé qui n'était pas du domaine, un étranger d’autant plus, n'aurait pas manqué de l'insupporter. D'autant plus que Stanislaw Wankowicz semblait être très au fait des nouvelles techniques d'élevage et de culture, que Maurice ne connaissait point. Autant de qualités que par honnêteté, il reconnaissait, mais dont il ne faisait pas son profit.
Ce qui ne sera certainement plus le cas à présent. Vu qu'il n'est plus là pour s'opposer au changement. Lequel, à présent, s'avère nécessaire, si sa propriétaire veut développer un domaine en déclin, de par la faute de l'entêtement de son défunt mari.

Or, sa femme, la Marie-Rose, se souvient qu'un jour, elle avait surpris une conversation entre son époux et Thomas, leur collègue de la Ferme de la Forêt. Le second avouant, qu'en dépit de l'abattage fourni au travail par sa main-d’œuvre polonaise, et l'aide apporté par ses propres enfants, qui grandissent, il pourrait bientôt se passer d'eux.
« Dès que mes gars seront en âge de m'aider à plein temps », avait-il confidentiellement déclaré. Vu qu'ils sont encore à l'école. Sauf, dans les grandes occasions, naturellement, où il devra néanmoins faire encore appel à elle.
Aussi, la fermière des Essarts se prend-elle à espérer qu'il pourrait être susceptible de les lui céder définitivement. Et pourquoi pas ? Le plus tôt possible. Ce qui, pour elle, serait une excellente solution. Chacun y trouvant son compte. Côté français, les Thomas feraient des économies. Côté polonais, ils n'auraient pas besoin de quitter le pays pour aller chercher fortune ailleurs. Auprès de patrons qu'ils ne connaissent pas. Car, comme dit le proverbe :"On sait qui l'on quitte, mais on ne sait pas qui l'on prend".

Toutefois, après avoir envisagé le pour et le contre, s'il y a des avantages, elle y voit malgré tout, des inconvénients. Car les Polonais ont deux enfants : Ania, une belle et courageuse jeune fille dont on a parlé, et Jerzy, tous deux respectivement âgés de quinze et six ans. D'où deux salaires et demi à payer pour le couple et l'adolescente - le jeune garçon étant encore soumis à l'obligation scolaire. À condition toutefois que, selon l'usage, les rémunérations dues à la mère, soient inférieures à celles de l'homme. Ce dont elle va devoir se renseigner.

Justement, qu'en est-il exactement de leurs gages, chez les Thomas ? Elle n'en sait rien. Puisque c'était un sujet réservé à Maurice, son mari qui, lui seul, tenait les comptes, au centime près. Il est vrai qu'au niveau du rendement, que ce soit aux Essarts ou à La Forêt - proportionnellement à l'étendue des deux propriétés -, pour l'une comme pour l'autre des deux femmes, celui-ci se vaut, tant à la besogne, les Polonaises sont vaillantes. Car pour avoir vu à l’œuvre, Zofia et sa fille, elles ont toutes deux autant d’abattage que Stanislaw, leur père.
Le moment venu, ce sera une question à poser à Richard et Bernadette Thomas.

Quant à la nourriture ? Est-ce aux patrons de la fournir ? Il va falloir aussi qu'elle se renseigne. Afin de savoir si celle-ci est décomptée des salaires. Ou si c'est en plus. Malgré tout, sur ce sujet, elle se souvient qu'une fois, elle les avait tous vus rassemblés autour de la table - patrons et commis -, au moment du déjeuner. Comme si ceux-ci faisaient partie de la famille. Même que c'était Bernadette, qui servait tout son monde.
Or, quatre bouches de plus à nourrir, c'est beaucoup. D'autant plus que les enfants ont de l'appétit.
Aussi va-t-il falloir s'en aviser.

Ensuite, devra-t-elle les loger ? Ce serait préférable, vu qu'ainsi, ils seraient sur place. Ce qui d'ailleurs ne poserait guère de problème pour elle, étant donné que les dépendances que compte sa ferme, et dont l'une d'entre elles est actuellement inoccupée, il y a de quoi loger la famille Wankowicz tout entière, dans des conditions acceptables. Sous réserve de les débarrasser de leurs encombrants et de quelque transformation. Malgré tout, si tel était le cas, un bon coup de pinceau s’avérera indubitablement indispensable... Ce qui est loin d'être insurmontable.
Quant aux meubles, il y en a tant au grenier, qu'avec un peu de restauration, il n'y en aurait pas pour longtemps à les rendre opérationnels, à moindre coût - s'ils veulent bien s'en occuper. Dont trois lits, une table, quatre chaises, un ou deux fauteuils. Puis une cuisinière, s'ils veulent manger à part. Cela suffirait.

Mais les Wankowicz accepteront-ils ?
Du moins ils ne perdraient pas au change puisque, pour avoir travaillé occasionnellement pour son compte, Marie-Rose, comme Richard Thomas, est une bonne patronne - accommodante, juste et d'un bon commerce étant ses principales qualités.

Notre veuve réfléchit, pendant que le Gus, assis par terre, sur les tomettes bordeaux de la cuisine, et couteau à la main, est en train d'écorcer une branche de frêne bien droite, dans le but de fabriquer un manche de bêche - notre commis ne s'y trompe pas, car il s'agit d'un bois à longs grains, dont la robustesse et la flexibilité ne sont pas les moindres de leurs caractéristiques.


...........................................................................À SUIVRE

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