ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego- 2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Ed.Velours - Amazon - La Fnac - Gibert jeune

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 09 Signé Popaul
En attente de parution.
ROMAN N° 10 La carte à jouer En attente de parution.
ROMAN N° 11 La chair salée À paraître

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.


Le Pythagore éditions
www.lepythagore.com

ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt! En attente de publication

LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR

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. ................ DIS, MAÎTRE…

........................................ .EST-CE QUE TU VEUX BIEN

................................................ ..ÊTRE MON PÈRE ?

 

Christian Moriat


CHAPITRE 1

UN FLOCON AU BORD DES LÈVRES


Il neige. La nuit est tombée. Sylvie est dans sa chambre de la rue Lebocey, à Troyes, où elle habite avec Marie-Luce, sa mère. Tout contre le petit appartement occupé par Hélène, sa grand-mère.
Assise sur le radiateur, elle regarde les badauds par la fenêtre.
Comme les trottoirs sont encombrés, ils doivent descendre sur la chaussée. Mais c’est à leurs risques et périls, car les voitures, qui roulent dans un grand clapotis d’eau sale, projettent sur eux une bouillie de boue et de neige mêlées, pour leur rappeler que la rue est leur domaine. Même qu’un véhicule de la Feldgendarmerie et un camion de l’armée d’occupation ont passé la journée le long du Jardin du Rocher. Maintenant, ils sont tout couverts d’une épaisse pelisse piquetée de sequins d’argent, qui étincellent à la lumière d’un réverbère dressé à la lisière d’un square, transformé en un grand paradis éburnéen. Et celui-ci est si bien situé, juste en face de l’immeuble de la petite, qu’il éclaire jusque dans sa chambre.

L’enfant aime la neige. Il est vrai que dans l’Aube, elle se fait trop souvent désirer. Et quand ce matin, sa mère a ouvert les volets, elle avait été transportée par l’éblouissement qui avait jailli dans la pièce…

Devant sa fenêtre, le paysage, on le lui a changé. Elle ne reconnaît plus rien – la poudreuse ayant émerisé les formes et noyé la noirceur avec bonheur – . La petite se sent comme isolée du monde. Et cet isolement vient à point nommé pour lui procurer ce sentiment de sécurité, dont elle a tant besoin.

Alors, elle lève la tête et aperçoit les petits flocons qui tombent ; toute une nuée de petits moucherons gris, rapidement transformés en bribes de kapok blanc – un peu comme celui dont sa mère se sert pour le garnissage de ses coussins –, à mesure qu’ils passent au niveau des carreaux.
Alors, elle ouvre la croisée, tourne la tête en direction du ciel, de manière à happer avec sa langue les flocons qui descendent …
Brr ! Il fait froid.
Cette nuit, elle ne voudra pas qu’on ferme ses volets. Car elle veut être au plus près de la neige, afin de la voir tomber, de son lit. Et s’il y en a qui comptent les moutons, elle, elle pourra compter les flocons…
Et la petite de faire le bilan de la journée…

Aujourd’hui encore, il n’y a point eu d’école pour elle. De toute façon, depuis quelque temps, elle ne la fréquente plus guère. Suite à une décision de sa mère, que l’enfant ne comprend pas très bien.
Pourtant, elle aime bien y aller. La maîtresse est gentille. Et nombreux sont ses petits camarades qui la réclament. Car, étant d’un naturel calme et agréable, elle est de bonne compagnie.
Jusqu’à son copain Benjamin qui avait sonné à leur porte, la semaine dernière, pour demander à Marie-Luce pourquoi elle ne venait plus. Cette dernière, qui lui avait à peine ouvert, avait brièvement expliqué qu’elle était malade – ce qui n’était pas vrai –. Et il était reparti chez lui, le cœur gros, car il adorait Sylvie. Même qu’il avait dit qu’il voulait se la marier, quand il serait grand. Ce qui avait fait rire la mère et gêné la fille.
Depuis, il n’était plus jamais revenu.
Jusqu’à madame Garandin, la directrice, qui lui avait fait parvenir des formulaires d’absence, que Marie-Luce ne lui avait jamais renvoyés. Après plusieurs relances, la première avait fini par se lasser.

De toute façon, elles vont bientôt déménager toutes les trois. Et elles ne veulent pas que cela se sache. Un peu comme si, après leur départ, les deux femmes ne voulaient pas laisser de traces.
D’ailleurs, c’est un sujet de conversation fréquent entre sa mère et sa grand- mère. Et cela attriste la petite, car elle va devoir quitter ses amis. Mais elle ignore si cela se fera. Depuis le temps qu’il en est question !
Les deux femmes sont venues la border. Et, après le rituel des embrassades, celles-ci n’avaient pas fermé les persiennes, comme elle l’avait souhaitée. Puis le sommeil l’a immédiatement enveloppée dans une brume ouatée pour la conduire au blanc pays des rennes et des traîneaux.

Ce matin, Sylvie s’est habillée. A pris son petit déjeuner. Et a demandé si elle pouvait aller jouer dehors. Comme elle a essuyé un refus catégorique, elle en a été chagrinée pendant tout le reste de la journée.
Alors, le cœur lourd, elle est remontée dans sa chambre, pour jouer à la marchande, avec ses poupées. C’est son jeu favori. D’ailleurs quand on lui demande ce qu’elle veut faire plus tard, invariablement, elle répond : « Épicière ».
– C’est un bon métier, avait déclaré sa grand-mère, en souriant. Surtout en ce moment, avec le rationnement. Grâce à toi, on ne manquera de rien.

Aussitôt après le déjeuner, elle redemande si elle peut aller luger dans la Vallée Suisse1. Marie-Luce, une fois de plus, lui répond : « Non ». Alors, elle est profondément déçue. Avoir de la neige devant sa porte et ne pas pouvoir en profiter, c’est un comble ! D’autant plus que le Père Noël lui a apporté une luge, l’hiver dernier. Et qu’elle n’a jamais eu l’occasion de l’étrenner.
De toute façon, Marie-Luce ne veut pas qu’elle sorte. Et surtout pas toute seule.
Quand elle met le nez dehors, c’est pour être toujours accompagnée des deux femmes – escortée conviendrait mieux, car la petite marche entre les deux, un peu comme si les deux adultes avaient peur qu’on la leur enlève –. Et lorsque sa mère travaille – elle est raccoutreuse chez Valton –, Hélène a l’ordre de ne pas l’emmener, quand elle va faire les courses. Avec, recommandation expresse pour l’enfant, qui de ce fait reste à la maison, de n’ouvrir à personne…Même à des personnes de connaissance. Comme de toute façon, personne ne vient, le problème ne se pose pas.
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1. Célèbre jardin troyen, vallonné et isolé des boulevards environnants. De conception romantique, il a été aménagé en 1 860, dans les fossés des anciennes fortifications de la ville et est doté d’une cascade et d’un ruisseau, propices à la flânerie et à la rêverie.

Marie-Luce et Hélène font le vide autour d’elle. Elle se sent comme en prison dans cette grande bâtisse et elle ne comprend pas pourquoi. Pourtant, elle voudrait tant aller retrouver ses copains !
Sa mère qui, malgré tout, l’aime beaucoup, ne s’en rend peut-être pas compte, mais Sylvie se renferme de plus en plus. Même qu’elle s’invente des personnages fictifs, avec lesquels elle converse à longueur de temps, et qui s’invitent dans sa chambre, pour partager ses jeux. Elle s’est même créée une petite amie de toute pièce. Elle a son âge. Et elle l’a appelée Céline.
Or, depuis peu, elle s’est découvert une passion : la chanson. Aussi se repasse-t-elle en boucle « À la claire fontaine », « Colchiques dans les prés » ou encore « Plaisir d’amour », autant d’airs qu’elle écoute sur un vieux pick-up acheté par sa grand-mère.
Ainsi, à force de les entendre et de chanter par-dessus, elle les connaît toutes par cœur.
Même qu’elle s’est approprié « Ne pleure pas Jeannette », en changeant les noms. Ce qui donne :


«
Je veux mon ami Benjamin
Tra la la la la la la la la la la la
Celui qui est en prison.
Tu n’auras pas ton ami Benjamin…
Nous le pendouillerons…
Si vous pendouillez Benjamin
Pendouillez-moi avec…
Et l’on pendouilla Benjamin
Et sa Sylvie avec…
Sur la plus haute branche
Un rossignol chantait…
Il chantait les louanges
De Benjamin et de sa Sylvie. »

Elle a une voix d’ange. Même qu’elle aimerait s’inscrire dans une manécanterie. Ou faire partie du chœur de chant de monsieur le curé. Mais sa mère et sa grand-mère, qui, pourtant sont fières de ses dispositions, ont refusé, au nom du principe de précaution. De toute façon, le prêtre ne voudra pas d’elle car elle est beaucoup trop jeune.
Aussi en est-elle réduite à chanter dans sa chambre, devant un public de poupées et de peluches qui jamais ne la jugent et ne lui posent d’interdits. Quant à son répertoire – son entourage devrait y prendre garde – il se limite à des chants mélancoliques, qui traduit un mal-être croissant.

Ainsi défilent les jours chez les Meursaut. Dans la solitude et l’ennui. Même si Hélène fait de son mieux pour distraire sa petite fille en lui racontant des histoires ou en jouant aux dames, aux cartes ou aux petits chevaux. Mais la compagnie d’une grand-mère ne vaut pas celle d’une petite camarade. Ou même d’une petite sœur. Malheureusement, comme elle n’a ni l’une ni l’autre, elle s’est fabriqué une « Céline », pour rompre sa solitude. Une camarade qui n’existe que dans l’imaginaire de l’enfant.

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1. Square troyen à l’ancienne, proche du théâtre de la Madeleine et aménagé en 1860, comme son voisin de la Vallée Suisse, dans les fossés longeant les anciennes fortifications de la ville. Doté d’un kiosque à musique de facture romantique et d’une théorie de marronniers, il est le lieu privilégié des Troyens qui viennent, l’été, écouter les manifestations musicales.

Pas de musiciens, ce soir, sous le kiosque en bois du Jardin du Rocher1. Donc, pas de
musique. Pourtant, les Allemands ont un ensemble philarmonique de qualité. Mais pour se produire, il faudra attendre le retour du beau temps.
Les seules notes qu’elle entend, sont celles du silence. D’un silence nivéen, saupoudré de cris d’enfants. Lesquels sont en train de confectionner un bonhomme de neige. Aussi s’encouragent-ils mutuellement, car le corps de « la statue » qu’ils poussent devant eux, est immensément grand.
Si cela continue, ce n’est pas un bonhomme qu’ils vont fabriquer, mais un véritable monument.
Comme elle aimerait jouer avec eux ! Mais elle n’en a pas le droit. Bien que ce soient ses petits voisins – voisins qu’elle ne connaît que de vue, puisqu’on lui interdit toute fréquentation –. Alors, elle les regarde avec envie, toujours assise sur son radiateur.

Le spectacle est féérique. La petite s’attend à l’apparition d’une fée. Comme elle ne vient pas, elle appelle Céline à son secours. Et comme cette dernière n’existe pas, elle a cette capacité de se prêter à toutes ses fantaisies. Comme celle de traverser la rue par la pensée.
Puis de se télétransporter avec elle, jusqu’au kiosque…

Les voilà toutes les deux parties danser. Puis, comme les musiciens sont absents, elles se mettent à chanter pour les remplacer…
Leur chant est si beau qu’il monte dans le ciel blanc, en même temps que leur haleine. Et leur timbre de cristal brise les stalactites de glace pendues à la structure du toit. Lesquels tombent sur le sol de l’édifice, dans un bruit de verre brisé… Jusqu’à la lune qui écarte les nuages, pour mieux les écouter. Et le rayon, qu’elle leur envoie, éclaire la scène, d’une lumière bleutée.
Mais les enfants…les enfants qui sont à leur pied, n’en ont cure, qui continuent de construire leur bonhomme de neige, car ils ne voient ni n’entendent les deux petites filles.
« Comme c’est curieux ! » songe-t-elle. « Par l’esprit, on a la faculté d’être à côté des gens, sans qu’ils s’en aperçoivent. On peut les observer, leur parler, voire les conseiller ou les encourager. À chacun sa vie !
Nous sommes des trains qui ont le nez constamment sur les rails. Or, les trains ne se posent jamais de questions, qui se contentent de faire leur travail de trains. Leur train-train, comme on dit, qui consiste à rouler et à aller tout droit. Et ils y vont, bêtement, sans dévier d’une roue. Sans se préoccuper de ceux qui passent à côté. Et qui les frôlent.

Bien sûr, Sylvie est bien trop petite pour trouver les mots. Mais, confusément, c’est ce qu’elle ressent. Alors, il faut bien l’aider. Vu que c’est ce qu’elle dirait, si elle était adulte. Pour l’instant, elle ne peut pas.
Elle vient de refermer la fenêtre car le froid est entré dans la pièce.

Soudain…Pan ! Pan !
Un homme qui court. Des Allemands qui le poursuivent… Pris de panique, les enfants sont partis comme une envolée de moineaux.
Pan ! Pan… !
Puis… plus rien ! La neige, qui descend, a plombé les bruits… Le fuyard est-il mort ? Les soldats l’ont-ils rattrapé ? Elle ne le sait pas, à cause des bosquets qui cachent la scène. C’est préférable, sans doute. Mais cette faculté qu’elle possède à imaginer est peut-être pire que la réalité.

– Qu’est-ce qu’il se passe ? J’ai entendu des coups de feu.
C’est Hélène qui vient d’entrer dans sa chambre. Et qui s’inquiète.
Puis, comme sa petite fille n’a pas vu grand-chose, celle-ci redescend en maugréant :
– On vit une drôle d’époque !

Pas besoin d’allumer la pièce. L’enfant voit assez clair. Elle ouvre le tiroir de son bureau. Extrait son journal. Prend un stylo. Et écrit :
« Lundi 1er Novembre : il neige. Avons chanté et dansé sous le kiosque à musique, avec Céline. Pendant que des enfants jouaient avec de la neige. Des soldats sont arrivés. Ils ont tiré sur un monsieur qui courait. »
Mais comme elle ne sait pas écrire, elle dessine le kiosque, le bonhomme de neige et les enfants, puis sa camarade et elle, en train de danser. Sans oublier les soldats en train de poursuivre le fugitif avec leurs fusils. Même qu’elle met des musiciens, alors qu’il n’y en a pas. Par contre, par terre, il y a du sang.
Le sang, ce n’est pas dur à représenter ; il suffit d’un crayon rouge, mais pour la neige c’est plus difficile. Parce que c’est blanc. Or, du crayon blanc sur du papier blanc, cela ne se voit pas.
Après, elle range le tout. Enfile sa chemise de nuit. Se couche. Puis s’endort. Elle sent juste la dépose d’un flocon sur ses lèvres.
C’est sa mère qui, comme chaque soir, vient l’embrasser… Tandis que sa grand-mère murmure :
– Il faut la réveiller. Elle n’a pas soupé.
Marie-Luce met un doigt sur ses lèvres rouges – elle a toujours un bâton dans ses poches. Puis, elles sortent toutes les deux, sur la pointe des pieds.

 

CHAPITRE 2

L’ORDINAIRE DE SYLVIE


– Bonjour Tony !
Tiens ! Un nouveau !
Et Marie-Luce d’embrasser le visiteur à bouche-que-veux-tu. Un long moment d’extase partagé. La jeune femme étant prise en sandwich entre le torse de l’homme et le mur du couloir, tandis que plus loin, là-bas, Sylvie, qui vient d’ouvrir la porte de sa chambre, observe l’homme d’un œil méfiant. « Un de plus ! », pense-t-elle de mauvaise grâce.
L’intrus vient de poser un grand sac par terre.
– Approche Sylvie ! Viens dire bonjour à Tony !
– ‘jour.
– Je te présente ma fille. Excuse-la. Elle est timide.
Une bise de l’homme donnée sans conviction et à moitié esquivée par la petite…. Visiblement, elle ne l’aime pas. Comme tous ceux qui viennent chez elles, puisque c’est encore un qui vient lui voler sa mère.
Il ne serait pas vilain, ce beau brun aux cheveux gominés et à la casquette rivée sur la tête, comme un couvercle de lessiveuse et s’il ne portait pas une boucle d’oreilles et un tatouage sur le bras droit. Mais pour l’instant, l’enfant ne peut voir ce qu’il représente. Elle remarque que c’est « tout noir » et que « ça fait sale » – de toute façon, elle n’aime pas ces « gribouillis » sur la peau –. Plus tard, elle découvrira qu’il s’agit d’une rose au pied d’une croix. Même qu’au-dessus c’est marqué : « INRI ».
Elle aura beau demander à Marie-Luce ce que cela signifie, elle lui répondra qu’elle l’ignore. Mais qu’elle questionnera « son ami » sur ce sujet. Hélas ! Celui-ci finira par avouer qu’il l’a su, mais qu’il ne s’en souvient plus.
Où sa mère a-t-elle encore dégoté cet être-là ? Dans quel endroit ? Dans quel quartier ? Dans quel pays… ? Est-il pirate ou pickpocket ? Forain ou gitan ? L’origine est incertaine. Mais à coup sûr, elle est douteuse.

C’est ainsi. Sa mère est peu regardante sur le pédigrée de ses invités. C’est elle qui les choisit, en fonction de ce qu’ils peuvent lui apporter – la vie est si difficile, en cette période d’occupation !
En outre, comme elle ne peut pas se passer des hommes, elle tente de joindre l’utile à l’agréable, en en invitant plusieurs par mois, quand ce n’est pas un par semaine. Tout dépend. Et ils ne sortent pas d’HEC.
Même qu’une fois, elle en avait ramené deux d’un coup. Ce qui faisait de trop. Et comme cela avait créé de la dissension entre eux, elle en avait gardé un et s’était débarrassé de l’autre. Comme quoi, parfois, il faut savoir gérer la quantité. Malheureusement, ce n’est pas toujours la qualité qui prime. De préférence, et comme on vient précédemment de l’indiquer, elle privilégie ceux qui ont de quoi payer « leur passage ».

C’est alors qu’on les voit arriver avec des valises débordantes de cochonnailles. Quand elles ne sont pas pleines de bas ou de sous-vêtements – articles qu’on a de plus en plus de mal à trouver, surtout lorsque ceux-ci sont de premier choix –. Et à chaque fois, c’est fête à la maison.

– Voici Hélène, ma mère.
– Bonjour monsieur que répond poliment cette dernière. Car elle a beaucoup d’éducation.
Ma grand-mère n’est pas choquée. Elle a l’habitude – elle en voit tellement passer ; même qu’elle a connu pire !
Aussi, après avoir rangé les victuailles, que l’inconnu vient d’apporter, dans le garde-manger, propose-t-elle de passer au salon :
– Vous prendrez bien un petit quelque chose ?
Jusqu’à présent, donc, ce va-et-vient masculin ne la scandalise pas. Car il faut bien vivre. Et puis, cela met un peu de vie dans un appartement qui, sans eux, serait bien triste.

Et c’est avec une indifférence non feinte, qu’elle accueille les nouveaux venus, cautionnant du même coup les fréquentations de sa fille, d’où qu’elles viennent. Elle s’adapte comme on dit. D’autant plus qu’elle sait que Marie-Luce ne peut pas dormir seule – le lit étant trop grand pour elle, elle s’y ennuie.
En somme, et au risque de se répéter, il lui faut toujours un homme sur l’oreiller d’à côté. Quitte à ce que celui-ci disparaisse, le lendemain ou le surlendemain, une fois la mère de la petite partie au travail.
– Et zou ! Excuse-moi. Il faut que j’aille bosser, a-t-elle coutume de déclarer, en claquant un dernier baiser sur les lèvres de l’amant d’une nuit. Au revoir Sylvie. Au revoir, ma chérie. Et sois bien sage avec ta grand-mère.
Et elle file, sans autre forme de procès, laissant son amoureux en plan.
Alors, celui-ci, la dernière bouchée du petit-déjeuner avalée, de prendre ses cliques et ses clacs, peu de temps après – d’un pas d’autant plus alerte que les valises sont vides –, vu qu’entre grand-mère et petite fille, et en l’absence de la maîtresse de maison, on s’ennuie ferme chez les Meursaut. Puis de revenir… ou de ne pas revenir. C’est selon.
C’est pourquoi, en cas de non retour – au bout d’un jour ou deux, mais c’est une moyenne –, celui-ci est aussitôt remplacé. Et le même protocole est observé, une fois la porte refermée: un chaleureux accueil à même le seuil, ponctué par une salve de baisers, la dépose d’un sac ou d’une valise, sans oublier le rituel des présentations de la petite et de la grand-mère, puis, des trois verres posés sur le guéridon du salon.

– Que désirez-vous pour vous désaltérer ? Nous avons de la Pelforth.
– Je préfère le vin.
Évidemment, Tony ne va pas réclamer un thé-citron ! Mais sa demande a de quoi surprendre. Malgré tout, Hélène ne s’en émeut point, qui est partie lui chercher une bouteille de rouge dans le réfrigérateur. Lequel fait beaucoup d’usage aux deux femmes, car elles en boivent rarement.
Quant à l’enfant, elle ne prend jamais part à ces traditionnelles « libations ». C’est bon pour les grandes personnes. Il faut les laisser. Elles ont tant de choses à se raconter. Du style : « Qui êtes-vous ? », « D’où venez-vous ? », « Que faites-vous dans la vie ? », « Pas trop dur, le marché noir, en ce moment ? », « Comment faites-vous pour déjouer la curiosité de la police ? »…etc…etc…
C’est toujours Hélène qui pose les vraies questions. Jamais sa fille, pour qui ses amis sont souvent de parfaits inconnus, même si quelques-uns font parfois partie des habitués. Comme Tony va bientôt le devenir.
Les réponses sont évasives ; surtout quand elles concernent le métier, car moins on en sait, mieux on se porte.
C’est simplement histoire de parler avec quelqu’un. On voit si peu de monde ! Mais peu lui chaut … Pour l’instant, sa grand-mère sert, en évitant de tacher la nappe.
– J’en reprendrais bien, qu’il fait, en vidant son verre d’un trait. J’ai soif. (Sylvie a saisi : c’est un poivrot)

Une fois, Marie-Luce était venue avec un noir. Comme c’était la première fois que l’enfant en voyait un, elle s’était enfuie dans sa chambre, terrorisée. Et n’en voulut point en sortir. Puis, comme tous les autres, un beau jour, l’homme de couleur est définitivement parti. Même qu’il avait laissé un collier de perles en bois sur la table de nuit de sa mère. Et qu’elle avait confié à Hélène :
– Je le lui rendrai, dès que je le verrai.
Mais comme elle ne l’a jamais revu – car c’était un sans-papier – elle l’avait gardé.

Aussi emmagasinait-elle dans une armoire, les cadeaux gracieusement laissés, sur le rayon des « souvenirs oubliés »… Il y en avait toute une ribambelle.
Un beau soir, alors que Marie-Luce se croyait seule, Sylvie l’avait surprise dans sa chambre, assise sur son lit. Elle les avait étalés devant elle, sur les draps.
Cela allait de la montre, de la bague, du bracelet ou du collier, jusqu’à la chemise, le foulard ou le sac de sport, avec équipement complet à l’intérieur – autrement dit, short, maillot, chaussettes et chaussures de football –. Et l’on avait compris qu’il s’agissait d’un footballeur de l’ASTS1.
Elle avait une profonde attirance pour les bijoux, car elle était coquette. Elle les prenait. Les regardait. Les soupesait. Les portant au poignet ou aux doigts, quand il s’agissait de bagues – un ami lui ayant même laissé son alliance ! –. Puis elle tendait la main, à distance, pour mieux juger de l’effet, à la lumière de la lampe de chevet – celle-ci, c’est de l’or, il y a un poinçon ; quant à celle-là, même si elle brille, « il s’est foutu de moi, c’est du toc » –.
Bref ! Là était son trésor.
Est-ce coquetterie de sa part ? Ou fétichisme ? Ou encore une manière de se rappeler les bons ou les mauvais moments passés avec eux ? Ses madeleines de Proust, en quelque sorte – C’était un peu de tout cela.
Il faut lui reconnaître qu’elle avait « l’âme collectionneuse ». Et avec elle, c’était donnant-donnant car elle avait souvent du mal à boucler ses fins de mois. Et si elle n’avait pas eu ses relations et sa mère, il est certain que la famille Meursaut aurait été en grosse difficulté.
Heureusement pour la grand-mère de la petite d’ailleurs ! Avant de mourir, son mari, lui avait laissé une petite retraite d’agent de la SNCF, qui permettait de faire vivoter la petite famille.
Mais comme Marie-Luce était dépensière, on en voyait vite le bout. Et ce n’était pas avec les quatre sous qu’elle gagnait en bonneterie, qu’elle pouvait décemment faire bouillir la marmite.
D’ailleurs il n’y avait qu’à voir les vêtements portés par une mère qui se privait, mais jamais ne se plaignait. L’hiver, elle revêtait son éternel manteau feuille morte. S’abritait du froid sous un chapeau cloche de même couleur, orné d’un petit ruban fatigué, aux bouts effilochés. Et mettait aux pieds des souliers à semelles compensées, qui présentaient un état de vétusté tel que le talent du cordonnier suffisait à peine à dissimuler. Et l’été, elle arborait une ou deux robes démodées, aux couleurs passées. Contrairement à Marie-Luce et à sa fille, plus que correctement habillées.
Toutefois, Hélène était de santé fragile. Et le cardiologue, qui la suivait, était inquiet à son sujet, Même qu’il avait songé à l’hospitaliser. Mais celle-ci s’y était toujours refusée, car Sylvie avait trop besoin d’elle. Or, s’il y avait une question que Marie-Luce aurait dû se poser, et qu’elle ne se posait pas – son inconséquence la rendant aveugle –, c’est : qu’adviendrait-il si, un jour, celle-ci était amenée à disparaître ?

Telle est la vie chez les Meursaut. Une famille pas tout à fait comme les autres.

 

CHAPITRE 3

UN CURIEUX VISITEUR


– Vous le camp ! Laisse-moi basser, sale chienne ! Esbèce de püte !
Des cris dans le couloir. Une bousculade. Un pot à fleurs qui valse. Et vomit sa terre.… C’est un homme qui vient de forcer la porte des Meursaut. Et pas n’importe lequel : un Feldwebel, un Kettenhund (« Chien enchaîné »), en raison du hausse-col ou pièce métallique, que portent ces gens-là, autour de leur cou, comme des colliers sans laisse.
Ce sont des « chasseurs de têtes », spécialisés dans la traque des déserteurs ou Fahnenflüchtiger, corps institué par le Führer pour qui « les soldats peuvent mourir, et les déserteurs doivent mourir ». C’est à cause d’eux si de nombreux militaires rebelles de l'armée allemande ont été sommairement exécutés. Pas de pitié ! Gott mit uns ! Et Heil Hitler !
En outre, certaines unités de Feldgendarmerie, dont fait partie notre visiteur, sont également chargées de contrôler la zone occupée et par voie de conséquence, de débarrasser la France des sales Juifs, qui, « corrompent la race aryenne pure». Laquelle a été désignée par le Tout-puissant pour dominer le monde. C’est leur mission. Et on peut leur faire confiance.

Pourtant, la mère de Sylvie était sûre de l’avoir fermée à clef, cette porte. Hélas ! Il n’en était rien. Son étourderie va lui coûter cher.
Il en est toujours ainsi, à chacune des visites de cet énergumène. Un boche que l’enfant ne connaît même pas et qui vient pour la troisième fois, en moins d’un mois !
Or, à chaque intrusion, ce ne sont qu’insultes, hurlements, menaces et déchaînement de violence, à l’encontre d’une Marie-Luce, qui ne vit plus. L’homme se montrant de plus en plus agressif. Même que les deux femmes sont allées se plaindre à la Kommandantur, à plusieurs reprises. Mais rien n’y fait. Il continue.
Certes, les forces de l’ordre allemandes ont bien pris leur déposition. Et ont convoqué « l’adjudant » en question (c’est son grade dans l’armée française). Lequel a tout nié en bloc. Depuis, les choses sont restées en l’état – les policiers arguant du fait qu’il fallait des témoins –. De plus, comme les voisins n’ont pas voulu se mêler d’une histoire qui ne les concernait pas – avec les Allemands, il vaut mieux se faire oublier, car, avec eux, on sait comment cela commence, mais on ne sait jamais comment cela finit –, ils ont refusé de témoigner.
D’ailleurs, chez les Meursaut, il y a tellement d’hommes qui entrent et qui sortent, que, finalement, elles n’ont que ce qu’elles méritent. Une vraie « maison de passe », comme certains l’appellent. Avec des habitués, qui ont parfois des mines si patibulaires, que chacun craint pour sa sécurité. Alors, chacun pour soi et Dieu pour tous !

Par contre, s’il y en a une qui est à plaindre, c’est bien Sylvie. Et sur ce sujet, tout le monde est unanime. Les scènes auxquelles elle est exposée, à cause de l’inconduite de sa mère, sont beaucoup trop difficiles à endurer pour une enfant de cet âge ! Les adultes ayant déjà bien du mal à les supporter !
Puis… ce n’est pas un spectacle pour elle !
De toute façon, pour eux, les coupables, ce sont les femmes – deux excentriques qui mènent une vie de bâton de chaise, à telle enseigne que leurs voisins ont appelé les Meursaut, « la famille tuyaux-de-poêle ».
Dans l’entourage on s’étonne que la petite ne leur ait point été retirée – et c’est la raison pour laquelle on milite pour que celle-ci soit placée. C’est vrai. Qu’est-ce qu’on attend ? Décidément, les assistantes sociales ne font pas leur travail !
Pour en finir avec les deux plaignantes, les policiers ont déclaré qu’il fallait les appeler, au cas où leur agresseur reviendrait, afin de le prendre sur le fait. Mais comment faire ? Quand on est maltraité, on tient tellement peu sur ses jambes, qu’on n’a pas la force de courir à la Kommandantur.
Quant à la pauvre Hélène, elle a assez de sa petite fille à s’occuper. En plus, qu’est-ce qu’elle peut faire ? Avec son cœur malade… ? Du temps qu’elle arrive au quartier général, l’assaillant a vingt fois le temps de vider les lieux.
De toute façon, le Feldwebel, n’est pas du genre à perdre son temps. Il visite les pièces, les unes après les autres, à la va vite et à la recherche d’on ne sait qui et d’on ne sait quoi. Retournant tout dans la maison. Fouillant partout : commodes, armoires et placards. Pour s’en retourner d’où il vient. Non sans avoir distribué au préalable quelques coups à la maîtresse de maison, ponctués d’une bonne bordée d’injures, dans un pur accent rocailleux, digne des natifs d’Outre-Rhin – ce qui est une erreur en soi, quand on apprendra plus tard qu’il est Alsacien –. Non sans avoir averti qu’il reviendra. Que cela ne se passera pas comme cela. Qu’il va prendre un avocat. Qu’il va porter plainte. Et qu’il faudra bien qu’elle avoue. Même de force…
Mais avouer quoi ? C’est la question que se pose la petite, qui ne comprend pas.

Et le doryphore de cogner plus fort.
– Dégage ! qu’il répète, à une pauvre Marie-Luce agrippée à son uniforme et qui le supplie d’arrêter.
On se bat dans le couloir. La petite est terrorisée – la grand-mère ne valant guère mieux –. Sylvie a envie de crier. Mais aucun son ne sort de la bouche d’une enfant, qui voudrait bien voler au secours de sa mère, mais qui est à ce point terrorisée qu’elle reste comme clouée sur place.
Alors la vieille femme, qui ne perd pas le nord, de l’empoigner par un bras. Et de l’entraîner promptement vers la porte de derrière. Laquelle donne sur une cour intérieure.
– Vite ! Vite ! Suis-moi !
Et les voilà dehors, toutes les deux. Direction l’appartement d’Hélène… Quelques escaliers à monter. Un palier. Une entrée… Vite ! Vite !
Ouf ! À présent, les voilà l’abri. Elles peuvent respirer. Car, une fois la porte barricadée, elles ne risquent plus rien…
Il n’empêche qu’elles ont encore très peur.

Mais que veut donc ce soldat ? Elle a posé plusieurs fois la question à Marie-Luce, puis à sa grand-mère, mais les réponses ont été pour le moins évasives : « C’est un homme dangereux », « Surtout, ne pas se montrer » puis, « Ne jamais lui ouvrir, quand tu es toute seule ». Mais rien sur les motivations bestiales de cet individu !
Pourquoi tant de haine ? Il doit pourtant y avoir une raison. On n’entre pas ainsi, chez les gens, en mettant à sac leur maison et en les rouant de coups, simplement pour le plaisir ! Apparemment, sans rien emporter. Même si les Allemands ont tous les droits.
D’ailleurs, il faut rendre cette justice à l’Allemagne – du moins, en ces premiers temps de l’occupation –, qui, voulant donner une image positive d’elle-même, ne plaisante pas avec les soldats qui se conduisent mal avec les Français. Exception faite des Juifs qui, d’après eux, collectionnent toutes les tares du monde, et qui, de ce fait, méritent d’être châtiés.

Et si encore cet homme-là n’était venu qu’une fois – ce qui serait déjà beaucoup trop –, mais il y a eu récidives.
Les seules choses que la petite connaît de lui – l’ayant entraperçu, à son insu –, c’est qu’il est grand, qu’il est blond, qu’il des yeux bleu acier, qu’il a une légère balafre sur la joue droite et qu’il est très élégant dans son uniforme de Feldwebel. Ce qui n’est pas toujours le cas des habitués de la maison. Lesquels sont les trois quarts du temps tatoués, mal peignés, mal rasés et… mal fagotés1.
Il a, en outre, une bonne trentaine d’années. Et, au repos, il présenterait plutôt bien.
Si ce n’étaient pas ses colères tonitruantes – sûr que lorsqu’il est en crise, on doit l’entendre à l’autre bout du pays –. Et, dans ces moments-là, il est affreux à voir.
Toutefois, ce n’est pas un familier, comme Tony. Tiens, au fait ! Tony ... !? Il n’est pas là, Tony ? Mais où est-il donc passé ? Il n’est jamais là quand on a besoin de lui.
Dommage ! Il aurait pu aider la mère de la petite, qui tente maintenant de repousser l’intrus vers la sortie, alors qu’il cherche à forcer le passage. Mais la maîtresse de maison résiste, s’arcboute, pour le chasser. Mais n’étant pas de taille, elle doit s’incliner, non sans avoir reçu une gifle magistrale, qui l’envoie bouler. Maintenant, il la traîne par les cheveux. Sa victime hurle, se débat. Mais ne peut endiguer ce déchaînement de violence…
De l’appartement d’Hélène, malgré des murs épais, on entend ses cris. Hélène est prête à aller chercher de l’aide. Mais, auprès de qui ? Surtout quand il s’agit d’un Frisé…

C’est alors que la petite l’appelle…
– Mamie, viens voir !
Les voilà toutes les deux derrière les volets. Comme ceux-ci sont ajourés, elles peuvent regarder la scène, sans être vues.
Le soldat vient de sortir. Un livret rouge à la main.
– Qu’est-ce que c’est, Mamie?
– Je ne sais pas.
– C’est pas vrai ! Il a aussi volé ma poupée !
Sylvie est scandalisée. Certes, elle en a d’autres pour jouer. Mais enfin ! Quel sans-gêne ! Puis, un homme… voler la poupée d’une petite fille ! Qu’est-ce qu’il lui prend ? C’est un malade !

Puis le voilà qui grimpe dans sa voiture, après avoir jeté le jouet sur la banquette arrière. Il fait claquer les portières. Démarre… Le moteur ronfle. Des pneus qui patinent. Un nuage de fumée qui s’échappe… L’automobile bondit… Oh ! Encore un peu et il percutait contre la camionnette du boulanger, qui arrivait en sens inverse ! Le chauffeur en a été quitte pour la peur.
Trop tard ! Une fois de plus, il n’est pas resté assez longtemps, pour que la police puisse le prendre sur le fait…
Tout à l’heure, Hélène et Marie-Luce iront une nouvelle fois à la Kommandantur. Ou à la gendarmerie, si les Allemands ne font rien.
Puis, la police viendra. Etablira un constat. Et on en restera là.
Avec les forces de l’ordre, qu’elles soient allemandes ou françaises, c’est bonnet blanc et blanc bonnet …

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1. Mal habillés (fam.)

CHAPITRE 4

LES DÉGÂTS


Les forces de l’ordre sont arrivées bride abattue. Un bon quart d’heure après. Toute sirène hurlante. Même que c’est une habitude. Et c’est à se demander si elles n’auraient pas peur des agresseurs ? D’où l’activation de leur alarme sonore, histoire de les faire fuir, afin d’éviter de prendre un mauvais coup !
À moins que les raisons soient toute autres. Parce que, et en effet, c’est peut-être aussi parce qu’elles sont exaspérées du comportement de deux bonnes femmes, toujours en train de créer des histoires. Aussi le cumul des deux hypothèses conduit-il à penser qu’on n’est pas loin de la vérité.
Enfin, il faut également ajouter que c’est la Kommandantur qui a demandé aux autorités françaises d’intervenir, car il s’agit d’une affaire familiale qui remonte d’avant la guerre, et où il est question d’un démêlé entre une Française divorcée et un Feldwebel.
C’est la raison pour laquelle, on comprend mieux leur peu de hâte à se rendre sur les lieux, car la plus grande prudence s’impose. Et il convient de ne pas indisposer l’armée d’occupation.

Mais, à force de tarder, un jour ou l’autre, cela va finir mal. C’est immanquable. Parce que, à chaque visite de l’énergumène, il y a surenchère de la violence.
Hélène a eu beau leur donner le numéro de la plaque d’immatriculation de son véhicule militaire – véhicule que tout le monde ne peut pas manquer de voir, puisque, durant le temps que durent les visites, il est toujours garé le long du trottoir, en face de l’immeuble occupé par la famille Meursaut –, à chaque fois, on lui répond que cela ne suffit pas. Car il fallait prendre le soldat sur le fait… De qui se moque-t-on ?

Pour l’instant, les représentants de la loi sont là, dans la chambre, les bras ballants, en train de constater les dégâts. Il y a en même un qui prend des notes. Pendant qu’un second interroge la victime. Laquelle ne sait plus où elle en est.
Pauvre Marie-Luce ! Elle est affalée dans son fauteuil. Toute dépeignée. L’arcade sourcilière ouverte. L’œil gauche tuméfié. La lèvre fendue. La boucle d’oreille pendante. Le corsage arraché. Et elle présente des ecchymoses sur le visage et sur les bras.
À ses côtés, sa mère s’affaire. Elle essaie d’endiguer l’hémorragie, avec des compresses d’eau bouillie, pendant que la petite tient la cuvette.
– Troisième fois, essaie d’expliquer la blessée, qui a du mal à se faire comprendre.
Le chef hausse les épaules. Il aimerait lui dire que si elle avait des fréquentations moins douteuses, cela ne lui arriverait pas. Mais il s’abstient. Car ce n’est pas à lui de juger. D’ailleurs, s’il est là, avec son adjoint, c’est pour dresser un constat. Un point c’est tout. À chacun son métier.
Toutefois, et au risque de nous répéter, l’agresseur n’a rien de l’Allemand sanguinaire, tel que les Français ont tendance à dépeindre ses compatriotes d’Outre-Rhin… Sauf, quand il est en colère. Parce que, dans ces moments-là, il n’est pas beau à voir.

En tout cas, il a laissé derrière lui un véritable champ de bataille. Tiroirs sortis de la commode. Étagères de l’armoire vidées de leur contenu. Papiers, vêtements et linge éparpillés sur le plancher. Il y en a partout.
Quant au pot à fleurs fracassé dans le couloir, les policiers l’ont redressé, et ont repoussé la terre du bout de leurs bottes, pour éviter d’en mettre partout. Mais, outre la chambre de la victime, le salon n’a pas été oublié non plus… ! Ah, Il n’est pas resté longtemps, le bougre ! mais c’est un véritable capharnaüm d’habits, de bibelots, de chaises et de tables renversées, qui jonchent le plancher et que les pandores ont bien du mal à enjamber. Ce qui, malgré les précautions qu’ils prennent pour ne pas marcher dessus, n’évite pas la casse !
Par contre, si l’homme a provoqué un véritable séisme, lui, au contraire des deux enquêteurs, n’a rien brisé. Ce qui autorise ces derniers à penser qu’à première vue, il n’était pas venu pour voler – ce que confirme une Marie-Luce, plus morte que vive.
D’autre part, mais on ignore pourquoi, la cuisine et la chambre de l’enfant ont été épargnées.
Non… Visiblement, l’homme recherchait quelque chose qui ne se trouvait dans aucune des pièces qu’il avait visitées. Mais quoi ?

– Ah, si… ! Il est parti avec la poupée de ma fille ! se souvient la mère de la petite.
– Un maniaque ! s’écrie le chef, qu’un éclair vient de traverser. Et quoi d’autre ?
– Mon livret de famille, dit encore la jeune femme, dans un souffle.
– Votre livret de famille ? répète-t-il, à plusieurs reprises…Un livret de famille... Comme c’est curieux.
Étonné, il lui demande si elle en connaît la raison. Mais elle lui répond qu’elle n’en sait rien – alors, qu’apparemment, elle semble en savoir davantage qu’elle veut bien l’avouer.
– Pas de souci, conclut le policier. On va avertir les mairies de Clérey et de Troyes. Et on leur demandera qu’elles nous préviennent, dès qu’il se présentera devant l’officier d’état civil. Puis on n’aura plus qu’à aller le cueillir.
Et le chef d’être pris en flagrant délit de vanité. Car c’est plus facile à dire qu’à faire ! On voit mal, en effet, un gendarme français, cueillir un Feldwebel ! Ce qui constituerait une première.

Après quelques mots de réconfort à l’adresse de la blessée, les forces de l’ordre de prendre congé. Non sans avoir au préalable prodigué à Marie-Luce les conseils de prudence les plus élémentaires. Avec notamment celui de bien garder la porte fermée à clef – ce que les femmes avaient oublié de faire –. Et de n’ouvrir qu’à des personnes de confiance. Car il faut se méfier de tout le monde. « Surtout des soldats allemands », ajoute l’adjoint du chef, en baissant la voix.
– Si on a du nouveau, on vous appellera, conclut le second, la main sur la poignée. Et surveillez bien la petite ! Un homme qui vole des poupées, est un homme qui doit probablement aimer les petites filles.
Ce qui glace un peu plus les deux femmes.

CHAPITRE 5

APRÈS LA TEMPÊTE


– Waouh ! fait Tony, en contemplant les effets du cataclysme.
Alors, il prend Marie-Luce dans ses bras. La berce, lui dit des mots tendres. Et déclare que s’il avait été là, « le mec en question, tout Boche qu’il est, aurait passé un sale quart d’heure. Parce qu’avec lui, il ne faut pas s’y frotter ». Puis il ajoute, en se versant un verre de vin, qu’il va se renseigner pour savoir « où il crèche» et qu’« il va aller lui dire deux mots ».

Tony fanfaronne, mais ce qu’il ne dit pas, ce couard, c’est qu’il avait bien aperçu le Feldwebel entrer chez sa belle. Mais qu’il n’avait pas osé intervenir. Pourquoi ?
D’abord, parce que, avec le métier qu’il exerce, il vaut mieux ne pas se faire remarquer. Ensuite, parce qu’elle lui avait raconté qu’il était déjà venu deux fois. Et qu’il était dangereux.
Pour la première, lui avait-elle expliqué, elle lui avait naïvement ouvert la porte, car elle ne l’avait pas reconnu, dans son bel uniforme de la Wehrmacht. Or cette visite n’était qu’une mise en bouche, qui avait pris la forme d’une explication à fleuret moucheté.
Pour la seconde, en revanche, elle avait essuyé des menaces beaucoup plus précises. Mais son amant actuel était excusable, vu que ce jour-là, il était absent.
Malgré tout, à son retour, comme elle lui avait brossé un tableau peu flatteur de son agresseur, « M’sieur Tony », comme on l’appelle dans le milieu, craignait, comme on vient de l’indiquer, pour son commerce. Aussi s’était-il juré d’éviter « Le bonhomme », pour, comme il l’avait répété à ses acolytes, « éviter les embrouilles ».
C’est la raison pour laquelle aujourd’hui, il avait préféré se cacher à l’angle de l’immeuble, de crainte d’être mêlé à cette situation. Mais il ne le dira pas à Marie-Luce.

Ce n’est qu’une fois l’énergumène bel et bien parti, qu’il se décida enfin à sonner chez sa dulcinée. Or – par un de ces curieux concours de circonstance qui lui a été favorable – au moment même où il s’apprêtait à le faire, voilà une de ces connaissances qui le hèle. Sur le trottoir d’en face :
– Alors, Tony !? On ne reconnaît plus les copains ?
– Tiens, Jojo ! Qu’est-ce que tu fais là ?
Et le voilà qui traverse...

Pour décrire brièvement le personnage, Jojo est un petit trafiquant de ses amis. Un de ces experts ès carambouille, qui propose discrètement sa camelote aux habitués des squares de notre bonne ville de Troyes ou de la salle des pas perdus de la gare… Lequel décide finalement de l’inviter à prendre un verre au troquet d’à côté. Mais le premier de s’excuser car il est pressé. Toutefois, comme ils ont tant de choses à se raconter, de fil en aiguille, voilà l’échange qui s’éternise. Et, bien leur en prend, car c’est juste au moment où ils sont pour se séparer, qu’une voiture de police fait irruption, précédée de son épouvantable tintamarre – il s’agit, bien évidemment, de celle dont on vient de parler.
Comme M’sieur Tony n’a pas la conscience tranquille, d’autant plus qu’il n’est pas venu tout seul, mais avec une valise, il revient sur sa décision et entraîne son collègue avec lui. Direction : le bistrot de la rue d’à côté. L’ami Jojo, qui n’a pas non plus une affection particulière pour la maréchaussée, qu’elle soit française ou teutonne, n’en demande pas tant.
– Un petit Côte du Rhône, réclame Tony au patron.
– Vous avez de la chance. Aujourd’hui, c’est jour avec alcool, qu’il fait.
– Avec moi, les jours sans alcool n’existent pas, plaisante-t-il.
Ce qui fait rire le cafetier.
– Un quart Vittel, commande le second, qui ne boit jamais de boissons alcoolisées.

Puis, de Côte du Rhône en Côte du Rhône, de quarts Vittel en quarts Vittel, les deux compères de parler de la pluie et du beau temps, vu que sur le trottoir, ils s’étaient déjà tout dit. Enfin, après un bon laps de temps et en espérant que la police en ait terminé avec les Meursaut, Tony, après avoir soulevé un pan de rideau : fait remarquer :
– C’est bon, le fourgon a disparu !
Et les deux compères de prendre congé.

Hélas ! À peine a-t-il poussé la porte des Meursaut, que l’ami Tony se rend compte du désastre. Et qu’il répète, la main sur le cœur – comme on vient de l’indiquer plus haut – que s’il avait été là, cela ne se serait pas passé comme cela. Car, avec lui, « il ne fallait pas lui en compter. »
Et les deux femmes de le croire. Car elles sont naïves…

– Il faut qu’on parte ! décide Marie-Luce. Ici, ce n’est plus vivable. Surtout qu’il nous a prévenus. Il reviendra.
– Où voulez-vous aller ? demande Tony.
– Si on pouvait trouver une location pas trop chère, suggère Hélène.
– À Sainte-Savine ? À Saint André-les-Vergers ? À La Chapelle-Saint-Luc… ? propose-t-il, en vidant son verre.
– C’est trop près de Troyes.
– Plutôt dans les environs. Dans un bled, à la campagne.
– Mais sans que « l’Autre » le sache, précise Marie-Luce.

Alors, la grand-mère de la petite de sortir toute une collection de journaux locaux, complétés par des brochures spécialisées dans l’Immobilier. Et chacun de se pencher sur les petites annonces, un stylo à la main.

– Dans quel coin? Interroge encore l’ami de la maison.
– Nous n’avons pas de préférence. Mais pas trop loin de Troyes pour que je puisse aller travailler tous les matins, lui répond Marie-Luce, qui a du mal à parler avec ses lèvres boursouflées.
– Puis, l’air de la campagne fera du bien à la petite, explique Hélène.
– Et à moi aussi, confirme Tony….Isle-Aumont…Ça vous irait ?
– Pourquoi pas.
– « Isle-Aumont… loue deux pièces, complètement rénové, avec petite dépendance, chauffage bois-charbon. Libre de suite. Tél : 26…»
– Trop petit. Il faudrait au moins trois chambres.

Sylvie, à genoux sur une chaise, les coudes sur la table et le menton dans sa main, contemple les quotidiens étalés par les adultes. Qu’il est dommage qu’elle ne sache pas lire !
Pour l’instant, et alors qu’on décide de son sort, elle est partagée entre l’envie de partir à la campagne – pour elle, qui n’a connu que la ville –, et la tristesse de quitter ses copains, dont son ami Benjamin. Même s’il est vrai qu’elle ne le voit plus, puisqu’elle ne met plus les pieds à l’école.
Malgré tout, peut-être que là-bas, elle sera plus libre ? Puisque, ici, on lui interdit de sortir. Même quand il y a de la neige.

Quant à Tony, il est véritablement enchanté, car il va pouvoir se mettre au vert. Et faire de la campagne la base arrière de son commerce. Car il n’est jamais bon d’habiter sur les lieux-mêmes de son travail. Surtout avec le genre d’activité qu’il exerce.

– Fesnoy-le-Château… Grande Rue, Maison quatre pièces, cuisine, salle à manger, 2 chambres, sdb, wc dont trois pièces à feu. Bon rapport qualité-prix. tél : 43…..
– Pas mal, souffle Hélène.
– C’est bien ennuyeux. Ils ne mettent pas les prix.
– Renault, Rue du Pré Capelot… C’est marqué : « Loue belle maison de charme… avec cinq chambres.. ».
– Renault, c’est où ça ?
– Près de Fresnoy.
– De toute façon, c’est trop grand. Puis, on n’a pas les moyens.
– Tiens ! J’ai « Clérey… Rue de La Noue du Moulin…. Maison cinq pièces à louer, 3 chambres, salon, salle à manger, sdb, wc, Chauf central, avec terrasse, garage et grand jardin. Tél : 32….. »
– Un jardin ? Ce serait bien pour la petite. Mais qu’est-ce qu’ils appellent « grand » ? En plus, je connais Clérey. C’est joli. Surtout si la propriété est sur les bords de Seine.
– Comme ça, je pourrai aller à la pêche, fait remarquer Tony, en remplissant une nouvelle fois son verre.
– Ils auraient pu au moins mettre une photo !
– Et sur le Journal des notaires, il y a quelque chose d’intéressant?
– Dans le coin, non. À part des appartements dans l’agglomération troyenne.
– On a dit qu’on ne voulait plus habiter l’agglomération troyenne, précise de nouveau Marie-Luce. Par contre, à la campagne, il nous faut une maternelle pour Sylvie.
– Quelle heure il est ?
– Huit heures.
– Si on téléphonait ?
– Impossible. La poste est fermée.
– On ira demain, sans tarder.
Et chacun de se mettre à table, avec en tête, l’espoir de jours meilleurs. Pendant que la pauvre Mari-Luce de se reposer dans sa chambre, afin de récupérer des épreuves qu’elle a subies tout au long de cette affreuse journée.

Qui fut dit fut fait !
Le lendemain, en deux temps trois mouvements et deux coups de fil plus tard, l’un pour Fresnoy, l’autre pour Clérey, les propriétaires sont prêts à les recevoir dès demain. Ce qui tombe bien. Car demain, c’est dimanche, et Marie-Luce ne travaille pas… De toute façon, avec la tête qu’elle a, elle n’aurait pas pu se rendre à l’usine.


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À SUIVRE

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