ROMANS

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ROMAN N°01 : "L'école dont l'instit est un cancre"

Interview lors de la sortie du second tome:

 

Ed.Praelego-2ème volume

ROMAN N°02 : "le Lézard dans le buffet"(Extrait)

 

 

ROMAN N°3 : "Lucile Galatte ou le temps des gauloises bleues"

Amazon - La Fnac -

ROMAN N°04 : "Le bal des pourris"....


ROMAN N°05 : La Lieutenant au jupon rouge

ROMAN N°06 : Popaul, l'enfant qui voulait aller au ciel retrouver sa mère.

 

Le Pythagore éditions www.lepythagore.com

ROMAN N°07 :Sacré Popaul !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 08 :Popaulissime !

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 09 Signé Popaul

Le Pythagore éditions
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ROMAN N° 10 La carte à jouer

À paraître

ROMAN N° 11 La chair salée a disparu

ROMAN N° 12 Riton le facteur et son chien Marcel...en tournée.



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ROMAN N° 13 L'or de la Barse Parution prochaine
ROMAN N° 14 Popaul: scout toujours prêt!

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ROMAN N° 15: Dis maître...Est-ce que tu veux bien être mon père?"

En attente de publication

 

ROMAN N° 16 .Et mon coeur de battre comme un joli p'tit tambour

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ROMAN N° 17 : Un amour de Popaul En attente de publication
ROMAN n° 18:: Marie des Varennes En attente de publication
ROMAN n° 19:: Le maître d'école et la fille du vent En attente de publication
ROMAN n° 20:: Popaul et le p'tit vendeuvrois. En attente de publication
ROMAN n° 21:: Un petit soulier rouge dans la neige blanche En attente de publication
ROMAN n° 22:: Qui en veut au coq du clocher? Non proposé à l'édition
ROMAN n° 23:: Le temps des loups  

 

– LE CHALLENGE: PUBLICATION CHAQUE MOIS DE NOUVEAUX CHAPITRES ECRITS AU JOUR LE JOUR –

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LE TEMPS
DES
LOUPS


Une nouvelle mission de Couillerot Ernest et Lafleur Gaston


Christian MORIAT

 

CHAPITRE 4

LE SERMON DU CURÉ GOUPILLON


Le lendemain, à la brigade, qu'est-ce qu'on a ri de notre mésaventure ! Nos femmes d'abord. Les enfants, ensuite. Puis la tenue de soirée arborée par l'ami Gaston, nous a également valu une bonne tranche de rigolade. On connaissait son goût prononcé pour le rose. Mais on ignorait que cela fût à ce point. Lequel fut très vite appelé Gastounet par ces dames.
En réalité, et en ce qui me concerne, s'il est possible de vous faire part de mes préférences, j'opte nettement en faveur de son habillement festif, face à la lugubre rigueur de nos uniformes.
Je trouve, en effet, qu'à tout prendre, le sien devrait être préconisé afin de faciliter le rapprochement avec la population, dont on a la charge, et le devoir de protéger. Ce qui éviterait bien des malentendus. Ainsi que le fort sentiment d'aversion que le commun éprouve à notre égard. Ce dernier n'hésitant pas à crier : « Mort aux vaches ! », dès qu'on a le dos tourné. Ceci en référence au bon roi Henri qui, lors du siège de Paris, eut le geste ridicule de déployer des étendards qui arboraient deux vaches !
Depuis, cette injure, nous suit partout. Notamment quand on verbalise un contrevenant. Quand je vous dis qu'on va droit dans le mur ! (Fin de la parenthèse historique. À vous d'en confirmer l'authenticité, laquelle est encore source de polémiques.)

Vous avouerez, pourtant, qu'il est beaucoup plus agréable de se faire arrêter par un pandore en rose-bonbon et à chaussons à pompons, que par un estafier en bottes et tout de noir vêtu, comme le corbeau de la fable. Sûr que les contravention passeraient mieux.

Comme quoi l'aspect et la couleur de l'uniforme ne doivent pas être laissés au hasard. Et devraient faire l'objet d'une sérieuse étude au plus haut niveau des instances supérieures. Dont acte !

Ce que je ne me suis pas privé de faire remarquer au Chef. Lequel m'a répondu qu'en raison de mes propos séditieux, concernant l'apparence de notre tenue, dont le prestige n'est plus à faire, il conviendra à l'avenir de garder ce genre de considérations pour moi. Car, on en a mis au ballon pour moins que cela.
Alors, je me suis tu. Puisque, en France, on n'a pas le droit de dire ce que l'on pense. Pourtant, la tenue de Lafleur Gaston, personnellement, j'avais bien aimé. Mais n'en parlons plus. Fin de la digression.

Par contre, pour en revenir à Goupillon, le dimanche suivant, à la grand-messe, ce dernier, après avoir raté une marche, en partant à l'assaut de sa chère chair (Pas facile à dire), n'éluda pas le sujet, concernant la présence d'un loup sur le territoire de Vendeuvre. Bien au contraire.
Je le sais, parce que, contrairement à mon habitude,j'avais décidé de me rendre à l'église, car je me doutais bien qu'il allait évoquer la question, au cours de son prêche. Même que je m'étais mis à côté du collègue Lafleur – le mauvais apôtre, celui qui, par égoïsme, n'avait pas voulu prêter son genou à la pauvre femme du boucher*, la citoyenne Poulain Josette, née Beauregard, alors qu'il en avait deux et qu'il ne s'en servait pas, vu qu'il était assis –.

Pour en revenir à Goupillon, de mémoire, son prêchi-prêcha donnait à peu près cela:
– Mes bien chers frè...frères, mes bien chères sœ...sœurs... ( Bégaiement imputable au vin de messe. Toute profession ayant sa part d'avantages et d'inconvénients) je ne vous entretiendrai jamais assez de la force de la foi. Je vais vous conter une mésaventure qui m'est arrivée la nuit der...dernière, alors que j'avais été appelé au chevet d'une mourante, que vous connaissez tous, puisqu'il s'agit de la mère de notre collecteur d'impôts bien aimé, autrement dit la maman de Receveur Bernard. La scène, vous allez en con...convenir est pour le moins inso...solite. Voici les faits... Il était près de mi...minuit, lorsque je me suis rendu sur les lieux, porteur des saintes huiles. Il faisait un froid sibérien. Et le vent était d'une violence telle, qu'il vous faisait tourner les têtes à trois cent-soixante degrés. Du jamais vu ! C'est alors qu'au retour de ma mission, qu'est-ce que j'a...aperçois, sur les ma... marches d'une maison si...sise à l'angle des rues du Quai Saint-Georges et de Saint-Pierre ? Je vous le donne en mi...mille. Oui, mes bien chers frères, oui, mes bien chères sœurs... BELBÉZUTH...! Autant pour moi. C'était Belzébuth en personne – mouvement d'épouvante au cœur de l'assemblée, accompagné d'un « Oh ! » de stupéfaction simultané, précédant deux ou trois évanouissements spontanés –. Lequel avait pris la forme d'un loup. Un canis lupus de la plus belle eau. Une bê...bête noire du haut en bas. On aurait dit une Sénégalaise. Avec des oreilles dressées bien haut sur la tête. Quant à sa gueule, qu'elle avait béante, elle crachait un venin, qui prenait immédiatement feu au contact de l'air ambiant. C'est alors que le mon...monstre me toisa placidement. D'un air provoquant. Lequel semblait dire : « Cu...curé, je vais te faire ta fête ! » Si vous aviez vu ses crocs ! Ils étaient rouges, du sang de sa dernière victime. J'ai cru ma dernière heure arrivée. C'est alors qu'au moment où il allait bondir sur moi, j'ai pensé à la croix que j'emporte toujours avec moi, lors de l'onction à accorder aux mourants. Faisant ni une ni deux, je la bran...brandis aussitôt dans sa direction. En prononçant ces mo...mots : « Vade retro Satana ! Crux sacra sit mihi lux. Vade retro. Non draco sit mihi dux. Vade retro Satana. Numquam suade mihi vana. Sunt mala quae libas. Ipse venena bibas ! » Paroles prononcées par le Seigneur en personne, la fois où il refusa de se prosterner devant Lulu...Lucifer. Vous vous souviendrez ? « Arrière Satan ! Puisse la Sainte Croix être ma lu-lu... lumière...et cætera ... » Combien cette admonestation fut efficace ! Puisque, de saisissement, ce dernier de me laisser partir sur le champ.
Derechef, je préviens les forces de l'ordre. Lesquels, dans un élan unanime, décident de se rendre sur place... À cet égard, permettez-moi de souligner la té-té...témérité dont ils ont fait preuve, à cette occasion. Affrontant la Bête, les yeux dans les yeux, au péril de leur vie. (À cet endroit précis, regards des paroissiens, de converger vers nous.

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* Cf. Moriat C., roman précédent : « Qui a tiré sur le coq du clocher ?»

Ce qui a pour effet de nous redresser, bouffis d'un légitime orgueil et rouges de la tête aux pieds.) C'est alors que – enchaîne-t-il –, nos héros intrépides pourront vous le con-con...confirmer, puisque j'en vois deux qui sont ici et qui en ont été té-té...moins, j'ai répété l'injon...jonction de notre Sauveur. Celle que je viens de prononcer à votre attention.
Aussitôt, sous le regard éberlué de nos valeureux gendarmes, et comme par enchantement, le diable de se transformer immédiatement en un inoffensif chaton. Lequel, après avoir modestement miaulé, abandonna les marches qu'il venait indûment d'occuper, pour se fondre dans la pénombre d'une cave voisine.

L'assemblée est glacée. Et pas seulement en raison du froid sibérien qui règne à l'intérieur de l' église. Femmes de trembler. Enfants de pousser des cris. Hommes de se faire violence pour masquer leur trouble.
Mais l'homme en noir d'expliquer qu'il ne faut pas avoir peur de la présence du roi des démons en notre bonne ville de Vendeuvre. Selon lui, il s'agit vraisemblablement de quelque manquement par nous, inconsciemment commis. ( Bien entendu, l'on ne peut pas s'empêcher de penser ici, à la bouchère qui s'était fait becquer par le coq du clocher, la faute à l'incurie de la municipalité.) Puis il ajoute qu'il s'agit d'un premier avertissement face à un châtiment plus grave, qui nous pend au nez comme un sifflet de deux sous. En cas de récidive.
Aussi, reprenant un verset de l'évangile de Saint Matthieu (17, 21), où celui-ci affirme qu' « il est des démons qu'on ne peut chasser que par le jeûne et la prière », notre ministre du culte de nous exhorter à suivre à la lettre cette recommandation. Et d'avoir toujours une croix à portée de main ou une médaille pieuse accrochée au cou, et de la présenter au démon, tel un sauf-conduit – la plus efficace étant celle reçue le jour du baptême, tient-il encore à spécifier –.
– Il est inutile de nier le pou-pou...pouvoir du jeûne, insiste-t-il, pas uniquement sur le corps et la matière, mais sur l'esprit du mal. Car, conclut-il, devançant ainsi de quelques siècles, notre bien aimé pape François, lors de l'Angélus du 21 février 2 021, lequel proclamera qu'« on ne peut dialoguer avec le diable. On le combat. » (Sic.)

Jeûner, pour nous autres Vendeuvrois, ne constitue pas – du moins pour l'instant –, une peine insurmontable. Vu qu'en cette fin de XVIIIème siècle, les hivers qui se suivent sont d'une implacable rigueur. Quant aux printemps et aux étés, qui sont extrêmement humides, ils font le désespoir des paysans, qui voient avec consternation, leurs récoltes pourrir sur pied. Sans parler des automnes particulièrement pluvieux. Jusqu'aux boutiquiers qui ont de plus en plus de difficulté à s'achalander. Jusqu'aux bouchers et aux chair-cuitiers qui font des miracles pour approvisionner leurs étales. Les éleveurs ayant de plus en plus de difficulté à nourrir des bêtes, maigres comme des cent de clous.
Aussi ne faudra-t-il pas s'étonner si, un jour ou l'autre, des hordes de loups affamés, ne viendront pas quémander quelque pitance jusqu'aux pas de nos portes. C'est qu'aujourd'hui, il faut s'attendre à tout.
Et il ne suffira pas de leur dire, comme Goupillon le préconise :
« Puisse la sainte croix être ma lumière. Fasse que le dragon ne soit pas mon guide. Arrière Satan. Arrière. Ne me tente jamais avec des choses futiles. Ce que tu
m'offres est mal. Bois toi-même le poison !» (Bis repetita ; mais en français cette fois)

Il est vrai que manger, pour les bêtes comme pour les hommes, n'est pas
actuellement chose facile.
Quant aux prières, qui, par Goupillon, sont hautement conseillées, selon lui, il n'y a rien de plus simple. Vu qu'il suffit de se rendre quotidiennement aux offices du soir et du matin. Sans oublier le Bénédicité, juste avant les repas, sous peine d'être privé de dessert. Car, tous les paysans vous le diront : l'avenir, contrairement à l'accoutrement de Lafleur Gaston, n'est pas tout rose.
Alors prions ! Puisqu'il n'y a que la foi qui sauve !

CHAPITRE 5

MÊME PAS PEUR !


Le sermon du marchant d’orémus n'est pas sans conséquences. En effet, et comme dans toute société qui se respecte, il y a ceux qui croient en tout et ceux qui ne croient en rien du tout.

Pour les optimistes – quoi qu'en dise le chante-matines –, l'éventualité de se colleter avec un loup, au coin d'une rue, leur semble relever de la pure fantaisie. En dépit des conditions climatiques défavorables, qui réduisent considérablement la production agricole dans nos campagnes, et qui pourrait amener l'arrivée inopinée des canidés, pour cause de disette, n'est,selon eux, pas pour tout de suite. N'exagérons pas. La pénurie n'est pas d'actualité. Du moins, pas encore.

Il n'y a qu'à voir les saloirs pleins à craquer des professionnels de l'alimentaire, lesquels font des stocks, afin de les liquider le moment opportun, le temps de faire monter les cours. Sans oublier les paysans eux-mêmes, qui font des réserves, non seulement pour eux– je parle ici des gros propriétaires et non des simples écrase-mottes, ces parias de la terre vivant sur quelques arpents –, mais pour les écouler le moment venu, histoire de les vendre, en réalisant des marges substantielles. Il suffit simplement, pour eux, de patienter.
De toute façon, avec ce qu'ils ont déjà accumulé, ils ont de quoi voir venir.

Pour les pessimistes, par contre, la vue des files d'attente formées devant la porte des épiceries troyennes, baralbines1 ou romillonnes2 commence à les inquiéter. Sans oublier les multiples "descentes" de citadins dans les fermes environnantes, afin de se procurer un nécessaire arraché de haute lutte, à des fermiers intransigeants. En d'autres termes, pour l'instant le Champenois trouve pitance, certes, mais à quel prix!
Nous vivons donc une époque mémorable où le quant à soi, risque de rimer avec le quoi qu'il en coûte.

Bref ! Pour l'instant, à Vendeuvre, il est nullement question de disette, et encore bien moins de famine.
Au contraire. On s'en gausse.

Il suffit de voir ce que concocte la citoyenne Leplanqué Edmée, à son époux, notre Chef bien aimé pour s'en persuader. " Il y a de quoi se faire péter la sous-ventrière ", comme le dit si familièrement un Lafleur Gaston, qui a dernièrement eu l'honneur d'être convié à leur table. Avec au menu : ris de veau, crêtes et rognons de coq au basilic, purée de haricots et tarte au potiron, le tout arrosé d'un petit Coteau champenois de bon aloi. Même que la cuisinière avait poussé la délicatesse jusqu'à orner sa table d'un compotier géant débordant de tomates, lesquelles, comme vous le savez, sont considérées bien trop dangereuses pour être mangées, de par leur ressemblance avec la belladone, puis trop rouges et
trop fessues pour être honnêtes. Il n'empêche, comme toute maison qui se respecte, que ces légumes-fruits faisaient office de plantes ornementales du plus bel effet. Car, madame le Chef, en parfaite représentante de la cuisine des lumières, aime faire preuve de modernité, en soignant non
seulement le goût et les saveurs, mais la déco qui va avec.

Il va d'ailleurs falloir que je me fasse inviter, car, d'après mon collègue, « Ça vaut franchement le coup » – excusez ses écarts de langage; c'est comme cela qu'on parle entre nous, à la brigade –.

Pour ne pas nous éloigner du sujet et en revenir au canis lupus – vu qu'il est d'actualité –, dans les cours d'école, par exemple, les enfants s'y entendent pour démythifier la cruauté de la bête, en jouant au loup. « Loup y es-tu ? M'entends-tu... ? – ( "Je mets ma culotte ...!"» et cæteri et cætera ) Le tout au milieu d'éclats de rires à n'en plus finir. Pendant qu'en classe, leurs maîtres ou leurs maîtresses de leur faire réciter "Le loup et l'agneau" ou "Les loups et les brebis", de Jean de La Fontaine ; fables hautement édifiantes, dont la morale apporte du grain à moudre au curé Goupillon, lequel prenait le fabuliste à témoin. Puisque celui-ci avait écrit:
« ...il faut faire aux méchants guerre continelle » « La paix est fort bonne de soi : J'en conviens ; mais de quoi sert-elle Avec des ennemis sans foi ? »

Quant aux anciens, le soir, aux veillées, avant d'envoyer les petits au coucher, ils n'oublient pas pour un empire, de leur conter "Le loup déguisé en agneau", d'Ésope, "Le petit chaperon rouge" de Charles Perrault ou "Les Trois petits cochons". Récits qui, avant qu'ils ne tombent dans les bras de Morphée, leur apportent à la fois, terreur et délice, avant de glisser sous la protection de leurs édredons à plumes.

Quant aux jeunes gens, les plus effrontés d'entre eux n'hésitent pas à crier au loup, passé minuit, sous les fenêtres de jeunes filles amusées. Les premiers ne se faisant pas prier pour inviter ensuite les secondes à voir le loup. Ces dernières, curieuses comme les femmes le sont de nature, n'osant pas refuser. D'autant plus que le spectacle en vaut la chandelle, puisqu'il est entièrement gratuit. Et qu'elles n'ont rien à craindre, les malheureuses, vu qu'elles sont placées sous la protection de leurs chevaliers servants. Lesquels convainquent les plus réticentes en leur expliquant que le meilleur moment pour assister à « la chose », a lieu le soir, au fond des bois. En toute discrétion. Et loin des regards. Quand, justement, on y voit entre chien et loup. Pour ne pas effaroucher le bestiau. Sinon, celui-ci risquerait de se sauver. Honni soit celui qui y pense.

Ce qui vaut à certaines d'entre elles de fêter Pâques avant les Rameaux, au grand dam de parents pressés de leur trouver un mari. Les fautifs se dérobant souvent au dernier moment.

Comme quoi, à Vendeuvre, le prédateur est très à la mode.
Sans compter Carême prenant, où les loups font florès, sur les visages des "carnavaleux". Ce qui, en raison de l'anonymat, donne une occasion supplémentaire aux demoiselles pour se jeter... dans la gueule du loup. Une manière de rattrapage en quelque sorte. Du moins pour celles qui ont la phobie des bois.
Oubliés Goupillon et sa croix. Laquelle transforma le loup en chat.

Seules quelques grenouilles de bénitier y croient encore. Quant à celles et à ceux qui ne sont ni batraciens, ni "batraciennes", si par devant, elles jurent, croix de bois, croix de fer, qu'il faut être fou pour gober de telles inepties, par derrière, elles se
disent.... « Et si c'était vrai... ?»


CHAPITRE 6

QU'EST-CE QU'ON MANGE ?


– Mangez ! Pouvez y aller. C'est bon. C'est du chat. Je l'ai acheté au marché.
Nous y voilà.
Après avoir écoulé leurs stocks à des prix faramineux, les fermiers n'ont plus rien à nous proposer. Quant aux petits paysans, ils n'ont déjà plus rien pour eux, ce n'est pas pour penser aux autres. Quant aux épiceries, il y a bien longtemps qu'elles ne sont plus livrées. Bref, c'est la pénurie. Conséquences de cet état de fait : Vendeuvre souffre. Vendeuvre a faim. Vendeuvre se meurt.
Quant à ma chère et tendre, elle ne sait plus à quel saint se vouer, pour nous nourrir. Le premier animal qui passe et hop ! À peine le temps d'enlever plumes ou fourrure, qu'il est aussitôt plongé dans la marmite.

De même, les jardins de la gendarmerie sont truffés de pièges. Résultat : avant hier, c'est la pauvre Edmée qui a failli avoir la jambe coupée en deux, après avoir posé le pied, sur un conibear utilisé pour le piégeage des mustélidés, tels que fouines, martres et putois. (Peu courants dans la région). La faute à l'inconséquence de son mari, qui avait cru intelligent de le dissimuler dans l'herbe. Tant les bestioles sont devenues méfiantes.
– Aïe ! qu'elle avait crié de douleur. Avant de lui passer une sévère pompée.
(Ça faisait bien devant tout le monde.)

– Et une de plus à recoudre ! qu'avait dit gaiement le docteur Médoc. En me demandant de lui approcher une chandelle, tant il avait de mal à enfiler le fil, à travers le chas de son aiguille.
Justement, à ce propos, il reconnaît qu'il ne sait plus où donner de l'aiguille, avec toutes les blessures occasionnées par ces engins de torture. Certains présentant des dents si acérées qu'ils vous couperaient une main ou un pied en moins de deux, si l'on n'y prenait garde. Heureusement pour la pauvre éclopée, ses bottes l'avaient sauvée.
– Je vais bientôt manquer de fil, qu'avait prévenu, le toubib en se débarrassant d'une énième bobine vide.
Ce qui faisait le bonheur des enfants, qui les utilisaient pour faire du tricotin.

Finalement, qu'est-ce qu'on attrape avec ces collets, ces cages, ces chausse-trappes et autres dardières ? Nos estomacs ont besoin de le savoir. Car, si on veut avoir des forces, il faut bien manger.
Un peu de tout. Des greffiers, comme je viens de le mentionner, et pas mal d'oiseaux, dont des merles, des grives, des corbeaux. Autrement dit, tout ce qui court, nage et vole, finit à la casserole. Par contre, en se couchant le soir, on ignore ce qu'on aura à manger le lendemain... – s'il y a quelque chose... –. C'est la surprise.
Parce que, parfois, il n'y a rien du tout. Et les ventres crient famine. Surtout
celui du chef, qui n'arrête pas d'émettre des gargouillis d'une fantaisie débridée, pour ne pas dire déplacée. Ce qui serait risible, si notre quotidien n'était pas devenu aussi dramatique.

Et, à table, chacun de commenter tout haut le menu, qu'ils viennent d'ingurgiter, pour encourager les plus hésitants à mettre le nez dans leur assiette!
« Excellente la cuisse de moineau frite. Mais un peu juste ! »... « Plutôt goûteux ce ragoût de hérisson, à la croûte d'argile, cuit sous la braise ! Certes, la chair est plus forte que le lapin, mais elle possède des vertus thérapeutiques incontestables... «Pas mauvaise non plus cette soupe de corbeaux ! »

– Au fait, à cette dernière, y avez-vous déjà goûtée ? Vous devriez. Je vous la conseille. Je le sais, car j'ai déjà testé. Franchement, c'est fameux.
Pour ceux qui sont curieux de tout, je vous donne la recette. On ne sait jamais. C'est toujours utile, en cas de restrictions. Car on ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve. La preuve !

Bref ! Pour quatre personnes, prendre un jeune corbeau, faites le revenir un quart d'heure après l'avoir recouvert de cent vingt-cinq grammes de saindoux, plongez-le dans l'eau, ajoutez-lui un bouquet garni et un verre de goutte, poivrez, salez, laissez cuire une dizaine de minutes sur feu doux, passez le bouillon au chinois, servez et dégustez. Vous m'en direz des nouvelles... À condition de ne pas oublier de lui retirer les plumes et de le vider, avant la cuisson. Sinon, ce sera moins bon. Forcément...
Ensuite, si vous avez encore faim, une poignée de vers de farine ou de lombrics séchés, en guise de dessert, viendra compléter votre manque en protéines.
Comme quoi, on s'accommode de tout.
Sûr qu'après de telles épreuves, vos idées préconçues sur la cuisine traditionnelle ne manqueront pas de changer.

À ce rythme-là, on va bientôt, s'attaquer aux chiens. Mais on hésite, car ils peuvent être utiles – non seulement pour chasser, mais pour se protéger des bandes de traîne-galoches affamés, qui s'abattent dans nos campagnes, à la recherche d'une nourriture qui nous fait déjà défaut. Ceux-ci n'hésitant pas à vous retirer le pain de la bouche, avant de vous faire passer de vie à trépas.

Enfin, et en dernier ressort, on pourra toujours se rabattre sur les chevaux – vaches, cochons, chèvres et moutons ayant pratiquement disparu de la contrée –.
Mais, c'est comme pour les chiens : on attend. Car, on a encore un peu de fourrage à leur donner. D'ici qu'on n'en ait plus, il sera temps d'aviser. C'est ce que Leplanqué nous a expliqué. Car, si on mange les canassons, on n'en aura plus. Et on ne pourra plus bouger. Ce qui, constituerait un sérieux handicap dans l'exercice de notre profession. Car, un gendarme à pied est moins performant qu'un gendarme à cheval. Surtout s'il est amené à se rendre dans les villages voisins.

N'a-t-on pas été obligés d'intervenir dernièrement, à Beurey, où les habitants s'étaient livrés à des échauffourées éhontés ? C'est que ce jour-là, de notre part, il nous avait fallu faire preuve de beaucoup de courage, d'autorité et de détermination, afin que les choses rentrent dans l'ordre.
Lafleur s'en souvient, lui qui avait pris un pot à fleurs sur la tête, en voulant séparer deux furies qui se disputaient un poulet. La population ayant pris fait et cause pour l'une ou l'autre des protagonistes.
Résultat : Il avait fallu le conduire chez le maire pour lui recoudre le crâne ; lequel avait été fendu en deux comme une pastèque – le premier magistrat, en effet, ayant plusieurs cordes à son arc, vu qu'en plus de sa charge, il exerce la noble profession de rebouteux. Certes, me ferez-vous remarquer, la chirurgie esthétique échappe un tant soit peu à ses compétences. Mais il ne rechigne pas à s'y employer, lorsque l'occasion se présente. Non seulement pour rendre service à ses concitoyens. Mais il affectionne aussi les travaux d'aiguille –.

Après le coup qu'il avait reçu, je revois mon collègue Gaston, branlant du chef, chancelant sur ses jambes, le bicorne de travers et tenant toute la route. On aurait dit qu'il jouait à colin-maillard. Le pauvre ! Décidément, il a tous les malheurs.
Par contre, vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point il est douillet ! Une vraie chochotte !
– Aïe ! Aïe ! qu'il hurlait comme un veau, quand l'aiguille glissait sous sa peau de bébé.
On avait beau lui répéter que c'était pour son bien.
– Aïe ! Ouille ! Ouille-ouille-ouille ! qu'il braillait.
Et tout cela à cause d'un malheureux pot de chrysanthème ! Comme quoi, celle qui le lui avait balancé, du haut de sa fenêtre, elle avait mis la charrue avant les bœufs ! Vu que c'est le genre de fleurs qu'on offre habituellement aux gens, une fois morts. Alors que lui, ne l'était pas encore.
Néanmoins, question "boustife", pour être tout à fait sincère avec vous, nous autres gendarmes n'avons jamais manqué de rien. Pourquoi ? Parce que, contrairement à nos concitoyens, nous avons des armes.
Aussi, en cas de nécessité absolue, lorsque, après avoir boulotté tous les chats, tous les vers et tous les hérissons du quartier, nos femmes disaient :
– Les hommes ! Aujourd'hui, il vous faudra aller au marché.

Alors, fusils sous le bras, mon collègue et moi allions, de conserve, visiter les forêts alentour. Mais sans notre chef. Pour la bonne et simple raison qu'il est Chef. Et qu'il n'a pas le droit de montrer le mauvais exemple, en chassant sans permis sur les terres de monsieur le Comte.
Par contre, je ne l'ai jamais vu refuser un cuissot de chevreuil ou un morceau de sanglier. C'était le prix à payer pour qu'il consentît à fermer les yeux sur nos coupables actions.

Aussi, outre le gibier que je viens d'énumérer n'était-il pas rare, pour nous, qui sommes bons chasseurs – hum ! hum ! – de rapporter quelque pigeon, faisan ou capucin. Ce qui n'était pas toujours facile à dissimuler, aux yeux d'une populace malsaine, toujours encline à la dénonciation et aux plus viles mesquineries. Dieu, que c'est petit !
On avait beau expliquer à la plèbe qu'elle avait besoin de forces de l'ordre en
bonne santé, si elle souhaitait être protégée. Que nenni ! « Ventres affamés n'ont point d'oreilles », dit-on. Ce qui est vrai. Car à diverses reprises, je ne compte pas les fois où nous nous sommes fait appeler Arthur par un monsieur le Comte averti ; lequel nous faisait comprendre que lui aussi, avait besoin de se sustenter. Tout en précisant également que les nombreux vassaux qui gravitent autour de lui, ont également besoin de casser la graine.

C'est pourquoi, nous avons dû rapidement nous adapter. Et changer rapidement de stratégie.
Laquelle était bien simple.
Comme la chasse est interdite. Et que les manants ont été dépossédés de leurs
armes – loi n°***, petit alinéa *** de la citoyenneté, votée par les députés qui craignaient pour leur matricule –, nous allions en planque derrière les fourrés, prendre les bracos sur le fait. Puis, toute honte bue, nous les dépossédions de leurs captures, au moment où ils étaient sur le point de relever leurs pièges.

Ce qui donnait à peu près cela :
– Ah, mon gaillard ! On t'y prend à chasser sur les terres de monsieur le Comte.
– Je ne chasse pas. Je me promène.
Et hop-là ! Confisqué.
Quant à l'amende qui allait de pair, le bougre était invité à la brigade, pour s'en acquitter dans les délais les plus brefs. Aussi faisait-on d'une pierre deux coups.

La technique employée était si bien huilée, que la maréchaussée était la seule, à Vendeuvre, à se bien porter. Il fallait voir les joues d'un Lafleur et le bedon du chef pour s'en persuader.
Malheureusement, on venait de manger notre pain blanc le premier. Vu qu'on allait bientôt déchanter. Et ce, pour d'autres raisons.

CHAPITRE 7

LE COUP DE SANG DU PÈRE ROSSELLE


Le chef dit :
– On vient de me signaler l'arrivée d'une bande de camps-volants sur L'Île Saint-Georges. Faut aller voir.
Puis il ajoute qu'on s'y rendra tous les trois, « des fois que l'intervention tourne au vinaigre. »
Il est vrai que depuis l'histoire du pot à fleurs de Beurey, on se méfie. D'autant plus que Bidasse Eugène, le vieux général en retraite, s'est fait dernièrement voler. Par qui ? On l'ignore. Vu qu'on n'a toujours pas retrouvé les coupables. Comme quoi on a beau faire partie du gratin des représentants de la loi, Gaston et moi – il n'y a qu'à voir nos interventions remarquables dans les affaires dites du "Coq du clocher*" ou de "La Chair salée*"; les journaux locaux, s'en étant fait, à l'époque, largement l'écho, –, il nous arrive, à de très rares occasions, dois-je le préciser, que quelques enquêtes restassent au point mort. Ce n'est pas pour autant qu'elles n'aboutiront pas un jour ou l'autre, car,"Longueur et patience de temps font plus que force et que rage". Sans oublier que bravoure, audace et opiniâtreté ne sont pas non plus nos moindres qualités.

Pour en revenir au cambriolage dont le général fut victime, il s'agit d'un lot d'une cinquantaine de doubles louis d'or dont il tenait beaucoup et qu'on lui avait dérobé, pendant qu'il était à la messe – des Louis XIII le Juste, à la mèche longue à double rubans, précieusement enfermés dans un coffret de santal. Lequel avait été glissé sous une pile de draps. Or, si les draps étaient restés, le coffret, lui, avait disparu avec son contenu –.
C'était moi qui avais pris la plainte déposée par l'ancien militaire. Lequel avait déclaré :
– Si je le trouve, pas de quartier. Je le passe au fil de mon épée. Comme je l'ai fait face aux ennemis, lors du siège de Brisach, alors que j'étais sous les ordres du duc de Bourgogne et du maréchal de Tallart. Ah, c'était le bon temps ! Cette fois-là, j'en avais saigné plus d'un.

Bien entendu, avant qu'il ne tombe à bras raccourcis sur de pauvres citoyens qui ne lui demandent rien et qu'il n'en fasse des brochettes, Lafleur et moi, on avait enquêté auprès du voisinage. Lequel nous avait indiqué la présence de gratte-chemins, qui avaient traversé Vendeuvre, sans s'y arrêter – sauf pour s'y ravitailler en eau potable –.
Mais, comme je viens de l'indiquer, pour l'instant, nous non plus n'avons pas été en mesure de les arrêter.

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1 et 2: Cf. Moriat C., romans précédents : «  Qui a tiré sur le coq du clocher ?» et « La chair salée a disparu».

Aussi, depuis ce jour, toute roulotte ayant une roue posée sur le territoire de la commune – voire les quatre –, fait immédiatement l'objet d'une fouille systématique, occupants compris. Quitte à ce qu'ils repartent en caleçons.

Naturellement, il ne peut s'agir des nouveaux visiteurs. Car il faudrait être fou pour retourner sur les lieux de leur larcin. Malgré tout : méfiance !

Il est sept heures du soir. La nuit est tombée depuis longtemps. On n'y voit goutte. Dehors : personne. Depuis que la disette sévit à Vendeuvre, on a remarqué que les gens se couchent de plus en plus tôt. Ce qui donne du crédit au fameux dicton qui prétend que « qui dort dîne ». À moins que nos concitoyens craignent de se faire étriper par quelque malandrin voulant mettre l'obscurité à profit pour leur faire un coup de Jarnac1 .

Un léger vent. Une lune toute riquiqui, qui perce entre deux nuages, à de rares intervalles... Pas peur, on est trois. Armés jusqu'aux dents.
Pour donner un caractère officiel à notre démarche, dès le départ, Leplanqué, après nous avoir disposés en file indienne, tente de nous mettre au pas : « En avant, marche ! Han, deux ! qu'il ordonne. Han, deux ! » On le calme rapidement, en lui expliquant qu'une file indienne de deux personnes, c'est un peu juste. D'autant plus que la parade ne s'impose pas, vu qu'à cette heure tardive, il n'y a pas grand-monde pour nous voir passer. Alors, il déclare :
– Après tout, faites comme vous voulez.
On ne se le fait pas dire deux fois.

C'est ainsi qu'on va, déambulant, les mains dans les poches. Presque en touristes. Jusqu'à Lafleur qui se met à siffler l'air de "Vive la Rose". Car il aime les chansons d'amour. Surtout celles qui expriment les peines de cœur de jeunes filles délaissées, victimes d'amants volages.
C'est d'un romantisme! Mais, on ne le changera pas. J'ai déjà essayé, je n'ai pas pu.
Ce qui déplaît au chef, qui lui fait aussitôt des remontrances :
– Lafleur, que diable ! Un peu de tenue. N'oubliez pas que nous sommes en mission.
Mais de la mission, mon collègue s'en contrefiche. Il vient d'attraper un brin d'herbe sèche arraché sur la pelouse de l'église. Pour se le coincer entre les dents. Histoire de se débarrasser d'un reste d'aliment, qui traînaille entre deux chicots. Reliquat d'un quatre-heures qu'il s'était octroyé en catimini, alors que, derrière les volets clos, ses concitoyens étaient en train de crever la dalle.
– Mon amant me délaisse, qu'il braille, en sautillant tel un cabri.
O gué, vive la rose !

Soudain... !!!
Leplanqué vient de s'arrêter. Tendant péremptoirement son bras. Pour nous empêcher d'aller plus loin.

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1. Jarnac: ville qui, plusieurs siècles plus tard, sera labellisée "ville étape"; laquelle pour le Président François Mitterrand fut la dernière. D'où le nom de "Coup de Jarnac", ainsi baptisée avant l'heure.


– Qu'est-ce qu'y a ? que je demande.
– Peut-être qu'elle en mourrait
O guééé...
– Est-ce qu'il va se taire, cet être-là !

Et chant de s'éteindre de lui-même, sous l'aimable injonction.
– Regardez !
– Quoi ? Quoi ?
– Là-bas.
– Où ça, « là-bas » ?
– Sur les marches du père Rosselle.
– J'vois pas.
– Oui, Chef. Moi non plus, je ne vois pas.
– Mais si. Je vous dis. Une ombre...

Une ombre...? Encore une...? C'est vrai qu'il y en a une. Sacré tonnerre ! Qu'est-ce que c'est donc ? On dirait bien... un chien... ou un... Je n'ose pas prononcer le nom. Et, pour la seconde fois de ma vie, je sens mes cheveux blanchir jusqu'à leur racine.
Goupillon n'avait pas rêvé. C'est bien un loup. Mais, est-ce celui qu'il avait vu ? Quoi qu'il en soit, pas d'erreur possible. Il ne s'agit pas d'un vulgaire matou, comme l'autre fois.
Si c'est le même, il a de la constance. Car, pour quelle raison fait-il le choix d'occuper indûment l'angle des rues du Quai-Saint-George et de Saint-Pierre? Et qu'ont-elles de si particulier les marches du père Rosselle, pour qu'il en fasse son lieu de prédilection ? D'abord, est-ce un loup? Ou une louve...? Dans la pénombre, difficile de se rendre compte.

Pas de bruit. Surtout pas. Pour l'instant, le monstre ne nous a pas encore senti – le vent, soufflant dans une direction opposée, ne lui ayant pas apporté notre odeur. –.
Leplanqué, dont on attend une réaction – un geste, un ordre, enfin quelque chose... – n'a toujours pas bougé. La peur l'ayant littéralement cloué sur place. Quant à mon collègue, le front couvert de sueur, je le vois fouillant dans ses poches... Qu'est-ce qu'il va encore nous sortir ? Un mouchoir, peut-être – ce n'est vraiment pas le moment d'éternuer! –. Pour s'éponger, peut-être...? Non. Il vient d'en extraire un objet. Qu'est-ce que c'est, donc...? Une croix ! C'est une croix. Qu'il tend à bout de bras. En direction du bestiau.
– Imbécile, lui dit le chef, à voix basse. Si tu crois que...

Las! Il n'a pas le temps de terminer sa phrase... Trop tard! L'animal nous a aperçu. Il vient de tourner la tête. Pour nous fixer en faisant rouler ses yeux de braise. Nous voilà beaux.
– « Vade retro Satana ! Crux sacra... sacra...", fait Lafleur Gaston, la gorge nouée par l'effroi – il faut le comprendre, il est très croyant; d'ailleurs, il va à la messe tous les dimanches – "sacra... sacra..." Et puis merde! qu'il lâche, d'une voix chevrotante... J'ai oublié la formule.

Mais moi... moi, Couillerot Ernest... Moi, le seul être au monde capable de garder son sang-froid dans de pareilles circonstances – comme quoi la peur fait parfois prendre des décisions qu'on ne prendrait pas en temps normal, car, pour être tout à fait honnête avec vous, j'ai une trouille XXL –, je m'empare aussitôt de mon fusil, qui, par précaution était chargé... j'épaule... je vise.... j'appuie ... j'attends... Et PAN!!!

L'arme a un fort recul, si bien que me voilà tombé à la renverse. Tandis qu'un volumineux nuage de fumée vient de s'échapper du canon. On ne s'y voit plus. Par contre un trou énorme béé dans la porte du père Rosselle. Et ça, on le voit bien.
Soudain...
Des volets qui s'ouvrent. Et un anthropoïde la tête couverte d'un bonnet de nuit, de se mettre à hurler comme un veau :
– Mais vous êtes complètement cinglés ! Ma porte ! Vous avez vu ma porte? Dans quel état elle est? Qui va me la remplacer, maintenant ?

Mais de loup... point. La bête, ayant profité du nuage de fumée, pour se carapater.
– Couillerot! Vous n'en faites pas d'autres, se récrie mon supérieur, qui vient de retrouver son aplomb.
Puis il ajoute:
– Vous en avez assez fait pour aujourd'hui. Rentrons. Quant aux romanos, ils attendront.


À SUIVRE

 

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